Loi Séparatisme : le regard des musulmans de Corse

Contrôle des cultes, engagement des associations en faveur de la laïcité : le projet de loi renforçant les principes républicains ratisse large mais vise sans le dire l'islamisme radical. Nous sommes allés rencontrer les musulmans de Corse, pour recueillir leur sentiment sur le texte. 

Une manifestante, à Paris, lors d'un mouvement de protestation contre le projet de loi, le 14 février 2021
Une manifestante, à Paris, lors d'un mouvement de protestation contre le projet de loi, le 14 février 2021 © GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Ils sont quelques-uns à s'être réunis, comme tous les après-midi aux environs de 17 heures, sur le banc qui surplombe la rue François Vittori. Dans leur dos, quelques petits commerces, et le bar où, avant la pandémie, ils se donnaient rendez-vous pour refaire le monde autour d'un café. 

Sabir, Madji et Abdel sont d'origine marocaine, comme une bonne partie des habitants des quartiers sud de Bastia. Et tous trois sont musulmans. Quand nous leur demandons s'ils sont pratiquants, l'un d'eux opine du chef, les deux autres se contentent de sourire. On n'en saura pas plus. 

Place Claude Papi, Lupinu
Place Claude Papi, Lupinu © Sébastien Bonifay

Toute la France ne parle que de la loi sur le séparatisme, depuis quelques jours. Mais pas eux. Au cœur de la discussion, le match du soir entre le Paris-Saint-Germain et Barcelone. Ils se demandent chez qui ils vont le voir, et semblent peu s'inquiéter du couvre-feu. Les matchs, ils les regardent ensemble. C'est comme ça. 

Un détachement de façade

Quand on leur demande ce qu'ils pensent du projet de loi adopté en première lecture à l'Assemblée nationale quelques heures plus tôt, ils ont l'air sincèrement étonnés de notre question. "Moi je m'en fous complètement. C'est sur quoi, déjà ?", lance Abdel, avec un regard malicieux. Avant de répondre à sa propre question : "Ah ouais, les Arabes, ça faisait longtemps, tiens", provoquant les rires de ses amis. 

Sabir prend la parole, sur un ton plus sérieux, mais il ne dit pas autre chose : "franchement, on regarde ça de loin. On parle encore de nous, on fait des lois sur nous, et ce sont des vieux blancs qui donnent leur avis toute la journée sur BFM... Personne ne nous a demandé ce qu'on en pensait. Je sais même pas vraiment de quoi elle parle, cette loi. Mais ça va nous retomber sur la gueule, c'est sûr". 

On demande son avis à tout le monde sur ce qu'il faut faire. A part aux musulmans.

Sabir

Au fil de la discussion, alors que les trois hommes font tomber les barrières, on devine une vraie souffrance. Cette tenace impression d'être invisibles, que les bravades et le détachement de façade peinent à dissimuler.

Lupinu, quartiers sud de Bastia
Lupinu, quartiers sud de Bastia © Sébastien Bonifay

Abdel, à voix basse, glissera, dépité "Depuis des jours, ici, je vois les politiques donner leur avis sur la loi, à la télé et dans les journaux. Leur avis sur ce que ça changera pour les Corses. Pour les nationalistes, pour les prisonniers. Pas un mot sur les musulmans de Corse, et sur ce que ça pourrait changer pour nous. C'est toujours comme ça..."
Des musulmans de Corse, qui, selon les derniers chiffres de 2015, représentent pourtant 42.000 des 330.000 habitants de l'île...

42.000 musulmans en Corse

Madji interpelle un ami à eux qui sort de la pharmacie : "Vincent, tu en penses quoi, toi, du truc sur le séparatisme ?" Le trentenaire fait un geste de la main, comme pour envoyer valdinguer la discussion. "Dès que j'allume la télé et que ça parle de l'Islam, j'éteins. Je sais que je vais entendre de la merde. Alors j'en pense rien, de ce truc". Vincent marque une pause, et lâche un petit rire gêné. "Bon, j'ai pas trop compris en fait." 

Vincent jette le sachet de papier de la pharmacie sur le siège avant de sa voiture, et revient prendre part à la conversation. Celle qui les intéresse vraiment. L'absence de Neymar au coup d'envoi sur la pelouse du Camp Nou. 

^Les grands ensembles des quartiers sud, où vit une bonne partie de la population musulmane de Bastia. Un schéma qui se répète dans une bonne partie des villes de Corse, et de France.
^Les grands ensembles des quartiers sud, où vit une bonne partie de la population musulmane de Bastia. Un schéma qui se répète dans une bonne partie des villes de Corse, et de France. © Sébastien Bonifay

A Saint-Joseph, autour de la Citadelle, à Montesoro, c'est le même discours. Dans ces quartiers vit une bonne partie de la population musulmane, issue de l'immigration. Et la plupart du temps, ils évitent le sujet. Par méfiance des médias parfois, par crainte aussi peut-être, tant le sujet est sensible, et attise les polémiques et incite aux crispations. Mais le plus souvent, on finit par ne plus en douter, par lassitude. 

Le projet de loi renforçant les principes républicains, plus connu sous le nom de "loi contre le séparatisme" concerne pourtant les musulmans au premier chef. Les rédacteurs de la loi ne s'en cachent guère. Elle est sensée mettre "bon ordre" dans la pratique du culte musulman. Et, en sous texte, lutter contre le terrorisme islamiste. 

Réduit à sa foi

A Porto-Vecchio, Billel Zakri est bénévole à la mosquée. Il est une figure incontournable du monde associatif de la région. Il est né, a grandi à Porto-Vecchio, et connaît intimement la communauté musulmane de l'île. Nous lui demandons de nous en dire plus sur la manière dont elle vit la période actuelle. Il gare sa voiture sur le bord de la route. Le silence qui s'installe après notre question en dit long. On sent que Billel en a gros sur le cœur.

Musulman par la foi, porto-vecchiais par le sang, par le cœur.

Billel Zakri

"Je suis né en Corse. Mes arrière-grands-parents vivaient déjà en Corse. A la maison, mon père me parlait arabe, et ma mère français. Je suis Berbère, mais on ne me l'a pas appris le berbère. Parce que l'on estimait qu'il fallait d'abord savoir parler français, c'était la langue de notre pays. On est musulman par la foi, mais on est aussi français, et porto-vecchiais, par le sang, par le coeur.

A l'école on avait des cours de corse, de français, d'arabe, de portugais, d'anglais... Et ce n'était pas réservé à des communautés spécifiques. On vivait en centre-ville, tout le monde vivait avec tout le monde, on s'entendait bien, et puis petit à petit, on a fait des quartiers à l'extérieur, et on nous a parqués. Et aujourd'hui, je suis musulman et je suis réduit à ça. A ma foi, à ce que je mange."

Les femmes voilées, en Corse comme ailleurs, suscitent encore souvent l'incompréhension, voire l'indignation.
Les femmes voilées, en Corse comme ailleurs, suscitent encore souvent l'incompréhension, voire l'indignation. © Sébastien Bonifay

Billel raconte, durant de longues minutes, son quotidien à Porto-Vecchio. Son engagement, son bénévolat au centre d'hébergement avec le secours catholique, les colis alimentaires qu'il distribue aux nécessiteux, peu importe leurs croyances. Il nous parle des amis, de toutes les origines et religions, ceux qui pratiquent et ceux qui ne pratiquent pas. Il nous raconte la liberté qui règne dans sa famille, sa mère qui n'est pas voilée, sa femme qui l'est. Nous rappelle les passerelles dressées, constamment, entre la mosquée et l'église de Porto-Vecchio.

Et nous confie son ras-le-bol devant cette nouvelle loi, qui pour lui est "ridicule et bête"

Donner des gages, rassurer. En permanence.

"On nous met dans des cases, constamment. On essaie de s'ouvrir, et on nous oblige à nous excuser tout le temps, pour des choses qu'on n'a pas faites ! Tous les deux mois y a une loi contre l'Islam. Chaque fois qu'il y a un débile qui fait une connerie dans le monde, on la met sur le dos de toute la communauté. Comment les gens n'ont pas encore compris que nous aussi, on veut combattre le terrorisme ? Nous aussi, les islamistes, ils nous considèrent comme des traîtres, des mécréants. Nous aussi on est leurs ennemis..."

🔴▪️Aujourd'hui étant la journée internationale de la fraternité , en cette occasion nous tenons à remercier l'Abbé...

Publiée par Mosquée Mohammed 5 Porto-vecchio sur Jeudi 4 février 2021

Billel ne nie pas l'existence de cette menace. Il y a même été confronté, plus jeune. "J'ai côtoyé des gens qui avaient des pensées radicales. J'ai vu ce que c'était. Et grâce à l'iman de Porto-Vecchio, à cette époque, j'ai pu retrouver une voie saine, une foi saine. Et je me suis pris une claque. Je me suis rendu compte du nombre de gens qui étaient aussi confrontés à ces radicaux, et qui sont devenus ce que j'ai failli être." 

J'ai côtoyé des personnes qui avaient des pensées radicales. Et grâce à la mosquée, j'a retrouvé une foi saine.

Billel Zakri

Alors Billel le sait, il doit être à la mosquée, montrer l'exemple, pour éviter les amalgames. Et il est conscient qu'il faut montrer des gages, rassurer. Il n'est pas contre plus de vigilance, il est contre ce genre de loi qui, pour lui, ne changera pas grand chose.

"A la mosquée, on fait en sorte que les prêches soient traduits en français, pour que tout le monde les comprenne. Les croyants, mais aussi les autres. Pour pouvoir juger de ce qui se dit, et ne pas laisser de place aux soupçons. Et on essaie d'expliquer aux jeunes que c'est ce chemin qu'il faut prendre. Alors que l'Etat, de son côté, continue de stigmatiser, de leur donner l'impression qu'ils sont quantité négligeable. Et ils leur font monter la haine.

Comment on fait, nous ? Ils nous mettent des bâtons dans les roues. Voilà ce qu'ils font. Quand un extrémiste vient et dit à certains jeunes abandonnés, descolarisés, "regardez, la France ne vous aime pas, les français vous détestent", il y en a qui plongent, évidemment...".  

Billel Zakri, (à gauche), El Idrissi Hassan (chemise) et deux bénévoles de la mosquée s'apprêtent à livrer des plateaux repas aux nécessiteux, en partenariat avec le secours catholique et la Falep, pendant le premier confinement.
Billel Zakri, (à gauche), El Idrissi Hassan (chemise) et deux bénévoles de la mosquée s'apprêtent à livrer des plateaux repas aux nécessiteux, en partenariat avec le secours catholique et la Falep, pendant le premier confinement. © Mosquée Porto Vecchio

Rapprocher les communautés

Mais Billel continue de se battre, pour rapprocher les communautés, et montrer aux uns et aux autres que ce qui les lie est bien plus important que ce qui les éloigne. Avant de raccrocher, il nous raconte une histoire qui lui est arrivée il y a quelques années, et qui est, pour lui, un vrai motif d'espoir. 

"Ma mère avait eu besoin d'une transfusion sanguine. Elle en avait bénéficié rapidement, mais ça m'avait marqué. Et j'avais eu envie d'aller donner mon sang, ça me semblait la moindre des choses. Au don du sang, le monsieur qui m'a accueilli m'a dit "tiens, je croyais que les musulmans n'avaient pas le droit de donner leur sang". Je lui dis que ce n'est pas vrai, et il me propose quelques tracts à distribuer à la mosquée. Je lui demande de venir lui-même, pour discuter avec le président de la mosquée, El Idrissi Hassan, et lui parler de l'importance du don de sang.

Quelques jours après, l'imam en a parlé aux fidèles qui, de leur côté aussi, se faisaient une idée fausse du don de sang. Il leur a expliqué combien c'était important, de pouvoir sauver des vies avec ce simple geste. Et la réponse a été spectaculaire. Lors de la collecte suivante, les musulmans y sont allés en nombre, et le responsable m'a dit qu'ils avaient multiplié par deux les dons..."

"Le plus important, c'est le savoir, la curiosité, la connaissance de l'autre. Ce qu'on connaît ne fait pas peur...", conclut Billel, avant de nous quitter pour aller livrer les colis alimentaires qui attendent dans le coffre. 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
politique terrorisme religion société