Rentrée politique : l'Assemblée de Corse réagit à l'appel anti-mafia

© Stéphane Agostini / FTVIASTELLA
© Stéphane Agostini / FTVIASTELLA

Au lendemain d'un appel au sursaut citoyen et politique lancé par un collectif anti-mafia, l'Assemblée de Corse, réunie pour sa séance de rentrée ce jeudi 26 septembre, s'est emparée du sujet. Une session extraordinaire pourrait être organisée prochainement à la demande de Gilles Simeoni.

Par Emma Derome

"Innò à a Maffia ! Iè à a vita !" était le cri d'alarme lancé par un collectif citoyen anti-mafia, ce mercredi, suite une recrudescence de la violence sur l'île ces derniers mois. Jeudi 26 septembre, pour sa rentrée politique, l'Assemblée de Corse s'est emparée de cette question.

Loin d'une séance extraordinaire consacrée au sujet du grand banditisme, promise dans les prochaines semaines par le président du conseil exécutif, Gilles Simeoni, chaque groupe politique a néanmoins pu donner son avis sur le sujet.
 

Le président de l'Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, a lui même dénoncé en préambule des "dérives de nature mafieuse" sur l'île, en rappelant le récent assassinat du militant nationaliste Maxime Susini, il y a deux semaines, à Cargèse.

Ces drames, ces deuils et cette situation trouble que connaît la Corse ne constituent pas un fait nouveau puisque depuis des années, nous voyons s'installer un système qu'il faut bien appeler par son nom. (...) Nous ne pouvons pas fermer les yeux et nous ne pouvons pas rester silencieux.

Proximité des élus avec "certains milieux"

Des pistes pour contrer cette "mafioïsation" de la société corse ont été évoquées. Notamment vis-à-vis des élus, qui subissent "des pressions", selon le président de l'Assemblée.

Pour Jean-Charles Orsucci, maire de Bonifacio et président du groupe "Andà par dumane", les élus de tous bords pourraient bénéficier d'un éloignement vis-à-vis de certains milieux, et de plus de contrôles de la part d'un Etat "fort". 

Est-ce qu’aujourd’hui il ne faudrait pas prendre des décisions en partenariat avec une puissance publique qui assure un certain éloignement dont nous avons tous besoin ? (...) Il y a des dysfonctionnement dans les services de l’Etat, mais si nous devions effectuer ces missions là, ce serait encore plus catastrophique. (...) Plus nous aurons d'autonomie, plus nous devrons demander à l'Etat de renforcer ses missions régaliennes !

 

Sur le plateau de France 3 Corse Via Stella, mercredi, Gilles Simeoni avait reconnu que la classe politique devait faire des efforts.

Les élus doivent prendre leurs responsabilités. Y a-t-il des élus qui ont des proximité ou des porosités critiquables avec ces milieux, y compris chez les nationalistes ? Cela fait partie des mots qu'il faut dire, et des comportements qu'il faut éventuellement infléchir

 Une proximité qui est inéluctable et généralisée, selon Jean Martin Mondoloni, conseiller territorial Per l'Avvene.

Que celui ou celle d'entre nous qui n'a pas dans son entourage associatif, familial, politique, amical, un homme qui se serait mis en marge des règlements, des lois, de la vertu, de l'éthique et de la moral, lève le doigt et jette la pierre.

L'efficacité de la justice en question

Julia Tiberi, conseillère territoriale membre du groupe PNC, a quant à elle pointé du doigt le manque d'efficacité de la justice dans ce genre d'affaires. 

Aujourd’hui, on constate une action répressive de la justice la plupart du temps à l’égard de ce qu'on pourrait appeler les "petits gens", sans bien sûr que ce soit négatif, mais peu de résultats en ce qui concerne le grand banditisme et la criminalité organisée.

Des structures spécialisées existent déjà pour lutter contre la criminalité organisée, comme la Jirs (juridiction interrégionale spécialisée) de Marseille, mais n'ont pas eu les résultats escomptés, pour Gilles Simeoni.

Les juridictions d'exception ont toujours montré leur inefficacité (...). On peut réfléchir à une évolution du système législatif pour lutter contre un certain nombre de délits ou de crimes. Mais ce n'est qu'un aspect de la réponse.

Selon le président du conseil exécutif, il convient de s'interroger sur le rôle de l'Etat, accusé de détourner les yeux depuis des années. 

Sur 94 règlements de compte entre 2005 et 2013, le taux de poursuites est de 4%, et le taux de condamnation est quasiment de 0%. Cela veut dire que 90 familles n'ont jamais eu la moindre ébauche de réponse.

En langue corse, Jean-Guy Talamoni a dénoncé en préambule une volonté politique dont "le seul objectif pendant quatre décennies a été d'arrêter les nationalistes corses, laissant le banditisme s'organiser en toute liberté".

Retrouvez les réactions des élus de l'Assemblée de Corse :


Pour le procureur général, Franck Rastoul, interrogé mardi, il n'y a pas de faillite de l'Etat ou de la justice. Mais, selon lui, subsistent dans certaines affaires de nombreuses frustrations dues au manque de coopération des témoins.

"La vérité, c’est qu’il y a une mobilisation totale, et des résultats, bien que nous souhaiterions en avoir plus, avait-il déclaré. On continue à tout faire pour pouvoir élucider ces faits. Parfois, faute de preuves, faute de collaboration dans les enquêtes de la part des témoins par exemple, il y a des enquêtes où nous pouvons avoir de la frustration." 

 

Protéger la population


Julia Tiberi, a également déploré, lors de cette séance de rentrée, une culture mafieuse qui s'est immiscée dans le quotidien de beaucoup de gens.

Je suis persuadée que l’on puisse un jour parvenir à s’en sortir par l’exemple, par le travail, par la formation, la culture, l’ouverture d’esprit et bien évidemment par l’éducation. J’aimerais un jour que les jeunes admirent l’agriculteur, l’infirmière, l’instituteur et cessent d’admirer le voyou et la voyoucratie dans son ensemble.


Elle a également demandé à tous de retrouver "le respect des morts".

On assiste à des assassinats, des morts tragiques, puis on entend dire en ville quelques jours après : "Mais finalement, est-ce qu’il n’avait pas vendu un terrain, est-ce qu’il ne faisait pas de l’immobilier ?" Je pense qu'il faut qu'on s'incline devant la douleur de toutes ces familles endeuillées.

Le collectif citoyen anti-mafia avait évoqué, dans sa première réunion mercredi, des propositions, comme l'inclusion dans le code pénal du délit d'association mafieuse, des règles plus strictes d'accès aux marchés publics, mais aussi la nécessité de pouvoir protéger les témoins et les jurés dans les affaires concernant la mafia.

Lors du futur débat promis sur la question à l'AdC, "il faut impliquer la société civile, car rien ne se fera sans eux", a insisté, mercredi soir, Gilles Simeoni. L'idée ; mobiliser les Corses partageant ces positions, mais restés jusque-là silencieux.
 

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