Territoriales 2021 en Corse : Jean-Guy Talamoni, président militant

Sur les bancs de l'Assemblée depuis 1992, il en est devenu le président, en 2015. Un indépendantiste au perchoir, personne ne l'avait vu venir. Dans ce rôle, Jean-Guy Talamoni a convaincu. Sans jamais adoucir son discours. Il espère maintenant en tirer bénéfice dans les urnes. 

Jean-Guy Talamoni, dans son bureau à la Collectivité de Corse
Jean-Guy Talamoni, dans son bureau à la Collectivité de Corse © PHOTOPQR/CORSE MATIN/MAXPPP

"Monsieur le président de l'Assemblée, du promontoire où nous nous trouvons, nous avons observé une mue. Vous êtes entré ici en militant et vous êtes devenu président tout en restant militant. Au fond, vous n'avez pas vieilli puisqu'on ne vieillit jamais lorsque l'on ne déserte pas ses idéaux. Vous avez veillé à la qualité des débats, car si la qualité a été au rendez-vous, c'est aussi parce que vous avez été à la hauteur de la mission qui vous a été confiée par le suffrage universel."

L'hommage rendu à Jean-Guy Talamoni par Jean-Martin Mondoloni, pas vraiment un indépendantiste indécrottable, lors de la dernière séance de l'Assemblée de Corse, le 20 mai dernier, est encore tout frais dans la mémoire des militantes et des militants de Corsica Libera. Tout comme la standing ovation qui a suivi, pour saluer  un mandat exercé "avec élégance", selon l'opposition.

Jean-Guy Talamoni élu président de l'Assemblée de Corse, le 18 décembre 2015.
Jean-Guy Talamoni élu président de l'Assemblée de Corse, le 18 décembre 2015. © PHOTOPQR/CORSE MATIN

Intransigeance

Qui l'eût cru ?
Au lendemain de l'accession au pouvoir, en 2015, pas grand monde. Jean-Guy Talamoni est alors le "bad cop" du "good cop" Gilles Simeoni. Le leader indépendantiste pur et dur, intransigeant, soutien indéfectible de la lutte armée jusqu'au dépôt des armes. Celui dont certaines fréquentations dérangent. Celui que Chevènement compare à Ben Laden. Celui qui refuse de se rendre aux cérémonies en hommage au préfet Erignac...

D'autant que dans la foulée de son élection au perchoir, Jean-Guy Talamoni ne fait rien pour rassurer. A peine entré dans son bureau, cour Grandval, l'ancien avocat fait enlever le drapeau français et le portrait de François Hollande. Et qualifie la France de "pays ami" sur FranceInfo.

A Paris, on pousse des cris d'orfraie. On redoute la sédition. En Corse, celles et ceux qui ne sont pas nationalistes, et même une majorité de nationalistes modérés, serrent les dents...

Jean-Guy Talamoni lors de la campagne des territoriales de 2017.
Jean-Guy Talamoni lors de la campagne des territoriales de 2017. © OLIVIER SANCHEZ/EPA/Newscom/MaxPPP

Six ans plus tard, pas sûr qu'à Paris, on ait changé d'avis. Mais en Corse, du côté de Corsica Libera, on est persuadé que les insulaires ont enfin vu le vrai visage de Jean-Guy Talamoni. Et, partant, de l'indépendantisme. 

Dès 2010-105, sur les bancs de l'opposition, Jean-Guy avait pris une nouvelle stature.

Petru Antone Tomasi

"Il y a cinq ans, il était clivant. Aujourd'hui, il rassemble, bien au-delà des natios", veut croire Sébastien Quenot, son directeur de cabinet pendant la mandature qui s'achève. "C'est l'élu, je crois, qui a consulté le plus largement, sur le statut fiscal et social par exemple. Il a travaillé avec beaucoup de Français aussi. Il sait prendre les bonnes idées là où elles sont. Il croit au dialogue. C'est peut-être lui, étonnamment, qui a fait preuve de la plus grande ouverture d'esprit." Le président de l'exécutif sortant appréciera sûrement...

Du côté de Femu, l'un des deux ex-alliés au sein de la majorité sortante, on lève les yeux au ciel : "Faut pas exagérer... Talamoni ne va pas faire la merendella avec le préfet, non plus ! Tout au long de la mandature, il a fallu faire avec leur opposition manifeste à toute tentative de conciliation avec l'Etat et ses représentants ! Comme ça, impossible d'avancer. Ca ne pouvait plus durer...", tempère un militant bastiais. 

"Peuple sous tutelle"

S'il est apparu plus posé que ses années de militantisme "offensives" ne le laissaient imaginer, Jean-Guy Talamoni n'a pas pour autant adouci son discours. Et il continue d'afficher une opposition radicale à Paris. Même s'il n'aime pas ce mot.

"Je ne sais pas ce que c'est, radical, et modéré. On n'est pas l'un ou l'autre par nature. On ne se voit pas comme des radicaux. On sait juste qu'il ne faut pas faire preuve de déférence. Ce n'est pas comme cela qu'on a pu obtenir des avancées. C'est par la fermeté. L'histoire nous a appris que Paris n'a jamais fait preuve de bienveillance envers les peuples sous tutelle".

Jean-Guy Talamoni en 2017 à Corte.
Jean-Guy Talamoni en 2017 à Corte. © OLIVIER SANCHEZ/EPA/Newscom/MaxPPP

Cette fermeté n'a pas empêché de faire de la politique. Et de convaincre, bien au-delà du cercle des nationalistes, rappellent ses proches. 

"Dès la mandature 2010-2015, sur les bancs de l'opposition, Jean-Guy avait pris une nouvelle stature. Il a joué un rôle central en mettant au centre du débat un certain nombre de questions, telles que celle du statut de résident, de la co-officialité de la langue, ou de l'amnistie des prisonniers politiques", rappelle Petr'Anto Tomasi. "Ca a positionné Corsica Libera comme une force centrale du débat politique", conclut celui qui fut le président du groupe Corsica Libera dans l'hémicycle au cours de la dernière mandature...

Jean-Guy, c'est le vrai Coca-Cola. Il y a le vrai Coca, et le Coca Light...

Sébastien Quenot

A Corsica Libera, on estime que, ces dernières années, Jean-Guy Talamoni a été freiné régulièrement par des alliés timorés au sein de Pè a Corsica. Mais qu'il a prouvé que le vrai nationalisme, c'est de son côté qu'il faut le chercher. 

"C'est quelqu'un d'une grande franchise. Il est exigeant, mais c'est de cela dont la Corse a besoin. Il garde sa ligne, et ne trahit pas ses idées. Le dialogue, ce n'est pas la dilution des idées. C'est essayer de faire partager ses convictions", affirme Petr'Anto Tomasi. 

Gilles Simeoni, Jean-Guy Talamoni et Sébastien Quenot à Matignon le 12 mars 2018.
Gilles Simeoni, Jean-Guy Talamoni et Sébastien Quenot à Matignon le 12 mars 2018. © IP3 PRESS/MAXPPP

Jean-Guy Talamoni, c'est une marque, complète Sébastien Quenot. Il incarne la continuité, entre les débuts de la lutte, et notre époque. Il a traversé toutes ces années. Jusqu'à 2015, c'était une marque qui était difficile à avaler, peut-être... Mais une chose est sûre, Jean-Guy, c'est le vrai Coca-cola. Il y a le vrai Coca, et le Coca Light", éclate de rire le responsable des relations médias de la campagne. 

Sebastianu Dalzeto et Paul Valery

On soupçonne Jean-Guy Talamoni, qui a toujours préféré la compagnie d'Hannah Arendt, Sebastianu Dalzeto ou Paul Valery aux bains de foule, de caresser l'espoir, parfois, de pouvoir enfin se retrancher dans sa bibliothèque, à Santa Severa. Loin du fracas du monde et des empoignades politiciennes.

Ils sont quelques-uns à espérer qu'il revienne vite.

Serena Talamoni

L'universitaire est réservé, timide, même, selon sa fille, Serena Talamoni. Et les serrages de main, les apéritifs sans fin des campagnes électorales, il n'en est pas particulièrement friand. Mais, selon ses proches, la retraite, ce n'est pas pour demain. 

"S'il n'était pas reparti au combat, il aurait eu l'impression d'abandonner les gens, les lâcher à un moment où il ne fallait pas lâcher. Mon père n'est pas du genre à quitter le navire", confie Serena Talamoni, sa fille. 

Jean-Guy Talamoni au siège de président de l'Assemblée de Corse.
Jean-Guy Talamoni au siège de président de l'Assemblée de Corse. © PHOTOPQR/CORSE MATIN/MAXPPP

Et puis, il faut finir le job. Après des décennies à être cantonnés aux rangs de l'opposition, au mieux, l'indépendantisme a réussi à se frayer un chemin jusqu'au pouvoir. Et Jean-Guy Talamoni fera tout pour ne pas laisser le champ libre au nationalisme "light".

La tâche s'annonce rude, mais les militants en sont persuadés : si Jean-Guy Talamoni a évolué, il n'est pas le seul. Et ils espèrent que cela se traduira dans les urnes. "Les Corses, aujourd'hui, sont en grande majorité d'accord avec ce qu'on dit", veut croire Sébastien Quenot. "Sur le terrain, on ressent une frustration, on nous dit qu'on n'est pas allés assez loin, qu'on n'a pas suffisamment agi". 

"Vous savez, au secrétariat général de l'Assemblée, il n'y avait pas que des natios, loin de là. Mais tout le monde était très triste, lorsqu'il a quitté son bureau. Certains ont dit que c'était la première fois qu'on les traitait comme ça. Avec respect et considération. Et ils sont quelques-uns à espérer qu'il revienne très vite...", sourit Serena Talamoni, qui, de son côté, ne semble pas vraiment en douter. 

 

 

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