Allemagne : fermeture des 130 magasins de prêt-à-porter Orsay, "se faire jeter après 25 ans, sans rien, c'est dur"

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Orsay est une marque de vêtements du groupe français Mulliez. Les 130 magasins allemands ferment au 30 juin. Au total, 1.200 salariés perdent leur emploi Outre-Rhin. Le siège social est à Willstätt, une centaine de frontaliers y travaillaient. Témoignages.

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Au siège social d'Orsay à Willstätt, dans le Bade-Wurtemberg, à 10 km de Strasbourg, 60% des salariés sont frontaliers. Certains ont travaillé 20 ou 30 ans pour Orsay gmbH.

Cette société allemande de prêt-à-porter, créée en 1975, fait partie du groupe français Mulliez (une galaxie d'entreprises qui comprend Décathlon, Auchan et Leroy Merlin, entre autres) qui a choisi de se défaire de cette filiale, mise en difficulté depuis la pandémie en 2020.

Elle a compté jusqu'à 5.000 salariés et 650 magasins au total, dont 230 en Allemagne. Au siège social, à Willstätt, il y avait 250 employés.

Une procédure collective a été enclenchée en novembre 2021, la société allemande s'est alors placée en situation d'insolvabilité. Loyers et salaires ont été payés par l'Etat pendant trois mois, les créances ont été gelées. Les magasins allemands n'ont pas trouvé preneur. C'est le fond d'investissement américain Gordon Brothers qui a racheté la marque en mars 2022, en reprenant une poignée de salariés à Willstätt.

Une entreprise internationale à la pointe

Olivier habite en Alsace, il fait le trajet depuis 33 ans. "J'ai passé toute ma vie chez Orsay, c'était une entreprise très attirante, avec de bons salaires et des métiers passionnants, on apprenait toujours quelque chose de nouveau, on ne s'ennuyait pas. Moi je n'ai pas bougé, mais l'entreprise bougeait autour de moi, c'était très stimulant", explique ce cadre, un sourire aux lèvres.

"Les équipes étaient jeunes, très mélangées, avec des Allemands et des Polonais. D'ailleurs, depuis 10 ans, on ne parlait plus qu'en anglais." Olivier évoque tout ces souvenirs au passé. Orsay, ce sera fini le 30 juin. L'entreprise ferme définitivement. "C'est du gâchis. Il y a eu le covid et la guerre, ça c'est sûr. Mais il y a eu aussi des erreurs stratégiques", regrette-t-il.

Tous les salariés vont partir chacun dans une autre direction. Une autre vie professionnelle pour beaucoup, même si un quart des salariés du siège n'ont pas encore retrouvé d'emploi.

Olivier se trouve chanceux. "Moi j'ai ma carrière derrière moi, ce n'est pas comme d'autres. J'ai réussi à retrouver un emploi. Techniquement, c'est comme revenir en arrière, parce que chez Orsay, on était à la pointe! Mais j'ai de la chance. Je ne suis pas représentatif de la souffrance que vivent mes collègues", ajoute-t-il. Il n'en dira pas plus.

"J'ai ri ici, j'ai pleuré. C'est comme une famille qui disparaît pour moi"

Certains salariés sont en larme depuis des semaines, d'autres ont les yeux rouges dès que la fin juin est abordée. Certains n'arrivent pas à dire autre chose que "une vie". "Ils ont passé 20 ou 30 ans ici, c'est une bonne partie de leur vie qui s'en va, c'est vraiment dur pour certains", explique une cadre.

"J'ai travaillé 27 ans pour Orsay", explique cette autre salariée allemande, "j'étais responsable produit. La mode, ce n'est jamais facile, mais on a espéré jusqu'au bout qu'ils trouveraient un repreneur. Je suis venue chaque jour travailler avec grand plaisir. J'ai ri ici, j'ai pleuré. C'est comme une famille qui disparaît pour moi. Je suis contente d'avoir trouvé un nouvel emploi, mais mon cœur reste là".

"C'est terriblement violent", ajoute cette salariée française qui sort de sa voiture vendredi 24 juin. "Et il y a une grosse incompréhension de voir une entreprise de cette taille couler, sans que personne n'en parle ni ne bouge le petit doigt. En interne, on se refait le film et moi je crois que c'était prévu, qu'ils avaient prévu depuis longtemps de fermer Orsay". Elle s'engouffre une dernière fois dans le bâtiment sans se retourner, pour participer au pot organisé spontanément par les salariés vendredi 24 juin. 

Alexandra et Desiree travaillaient dans le même service chez Orsay, Desiree était déjà partie il y a 2 ans, grâce à elle, Alexandra a trouvé cette année un emploi dans le secteur de l'énergie. Les deux collègues sont contentes de continuer de travailler ensemble. Trouver dans le textile est presque impossible dans la région.

Anna a réussi à trouver du travail dans le même secteur. Elle a travaillé chez Orsay pendant 5 ans, elle était spécialiste des techniques d'habillement. Maintenant elle va bientôt commencer dans une entreprise d'Oberkirch qui fabrique des habits de protection pour les entreprises. "Je n'ai pas compris ce qui se passait, alors j'ai tout de suite chercher autre chose", explique cette jeune Allemande. "Aujourd'hui, on fait un pot de départ, parce que plus que des collègues, certains sont des amis. Ici, au moindre coup dur, tout le monde aidait tout le monde, il y avait de l'entraide. Tout le service est allé au mariage de notre cheffe. Mais maintenant, est-ce qu'on va se revoir ? Beaucoup vont devoir déménager."

"On nous a juste informés de la fermeture, rien d'autre"

"Se faire jeter après 25 ans, sans rien, sans merci, juste un "au revoir", c'est dur", lance cette salariée française devant la porte de l'entreprise. Elle en veut à sa direction : "on leur faisait confiance, ils nous disaient qu'il y avait des repreneurs. Et puis la guerre est arrivée et les investisseurs sont partis. Enfin c'est ce qu'on nous a fait croire. Parce que Gordon Brothers était déjà là depuis des mois, le stylo prêt pour signer."

Le dépôt de bilan a été annoncé aux salariés début mars. Tous ont donc compris qu'ils avaient trois mois pour faire leurs démarches pour trouver un nouvel emploi. Les lois allemandes sont moins protectrice que les lois françaises : les salariés sont partis avec le chômage mais aucune indemnité supplémentaire en fonction de l'ancienneté.

Quelques Français s'en étonnent. "On a été lâché par le groupe Mulliez", disent certains. "En fait, en Allemagne on gagne plus peut-être. Mais en cas de licenciement, on nous informe juste qu'on doit partir, et c'est tout ! Il n'y a pas de grève, pas de syndicat, et on a le droit à rien, c'est un peu rude", résume une autre salariée.