Ardennes : Il y a 80 ans, l'exode mettait 270 000 Ardennais sur les routes

Entre  le 10 et le 14 mai 1940, le département des Ardennes s'est presque entièrement vidé de sa population. Cette tragédie déclenchée par une brutale attaque de l'armée allemande est : "l'évènement qui a le plus marqué le département" selon le président de Terres Ardennaises Jacques Lambert.
Le départ de Charleville et Mézières en mai 1940, suite à une offensive allemande.
Le départ de Charleville et Mézières en mai 1940, suite à une offensive allemande. © Terres Ardennaises
"Le 9 mai 1940, pour la communion des enfants, les soldats, pères de famille, avaient eu une permission. Mais, dans la nuit du 9 au 10, on a bassiné, c’est-à-dire que le garde-champêtre est passé avec le tambour pour avertir qu’il fallait partir en toute hâte. Il a fallu tout abandonner", raconte Jacques Lambert, le président de l’association Terres Ardennaises, une revue trimestrielle  d'histoire et de géographie locales touchant tous les aspects du passé et de la réalité présente des Ardennes.

En train, vélo, charrette, camion-poubelle, brouettes ou encore poussettes, les Ardennais ont pris la route, il y a 80 ans en ce 12 mai 2020. Ils avaient le souvenir des quatre années d’occupation de 14-18. " Dès les années 30, on redoutait une nouvelle guerre, aussi tous les départements du nord et de l’est de la France s’étaient vu attribuer une zone de repli. Pour les Ardennes, c’était la Vendée et les Deux-Sèvres. Les écoles normales de Charleville étaient parties, l’hôpital de Sedan avait été évacué " poursuit-il.
 
Tableau peint par un réfugié à son arrivée, il s'agit de l'exode à Poix-Terron tous les modes de fuite sauf le train, y sont.
Tableau peint par un réfugié à son arrivée, il s'agit de l'exode à Poix-Terron tous les modes de fuite sauf le train, y sont. © Terres Ardennaises.
 

Sous les tirs des mitrailleuses

Simon Cocu a 94 ans aujourd’hui. A l’époque, c’était un adolescent. Il se souvient : "des longues files qui noircissaient les routes aussi loin qu’on pouvait les voir On a rempli des sacs, puis avant de quitter Nouzonville, on a voulu aller voir la grand-mère, à Neufmanil. Mais il y avait des barricades, on n’a pas pu passer. On est parti en vélo jusqu’à Charleville. Devant, la place était noire de brouettes abandonnées. Mon père a dit :" On va monter dans les wagons. On verra bien. Il nous a fallu 24 heures pour faire 30 kilomètres et aller se mettre à l’abri dans le tunnel de Liart, car les wagons étaient mitraillés. On se cachait sous les banquettes. Certains ont quitté le train pour continuer à pied. Dans les fossés, lors des attaques, on réunissait nos têtes pour en finir ensemble. "

A l’époque, on n’avait pas la religion du casse-croûte, on se passait de nourriture. Avant de partir, ma mère avait tué un lapin, mais ne l’avait pas fait cuire. Dans le train au bout de deux ou trois jours, il a fallu le jeter par la fenêtre. Mon premier verre de lait, je l’ai eu de la Croix-Rouge, au Mans.
-Simon Cocu, un Ardennais qui a vécu l'exode


"Arrivés à Niort, on a été accueilli dans un cinéma. Il y avait de la paille sur le sol. On a vu ce qu’était la vie rustique de gens de peu, des gens abandonnés. Mon père a reçu un ordre de réquisition pour aller travailler à Toulouse, dans une usine qui fabriquait des obus. De Toulouse, je suis rentré dans les Ardennes trois jours avant le débarquement en juin 44". 
 
Brouettes et landaus abandonnés devant la gare de Charleville après le départ d'un train. Photo allemande.
Brouettes et landaus abandonnés devant la gare de Charleville après le départ d'un train. Photo allemande. © Collection Terres Ardennaises

 

Une petite enfance marquée par la guerre

Jean-Claude Vion n’avait lui, que trois ans, lors de l’exode. C’est très jeune. Pourtant il conserve quelques flashes de cette période. "J’ai longtemps gardé en mémoire le son aigüe et strident des sirènes " raconte-t-il. "Je revois encore la pancarte que ma mère m’avait accrochée autour du cou, avec mon nom. " Une sage précaution quand on sait que 90.000 enfants se sont perdus, en France, pendant l’exode. " Les avions qui passaient dans le ciel, c’était pour moi un jeu". 

A Niort, à l’école, on m’appelait le réfugié, et ça me faisait pleurer... Mais je ne garde pas le souvenir d’une enfance malheureuse. 
-Jean-Claude Vion, âgé de trois ans lors de l'exode de mai 1940


Pour les éditions Terres Ardennaises, Jacques Lambert a rassemblé de nombreux documents et anecdotes. Il rapporte que les gens étaient partis en cravate et avec leurs plus beaux manteaux. Mais à l’arrivée, ces manteaux n’avaient plus de boutons tellement les enfants effrayés s’y étaient agrippés. Les agriculteurs s’inquiétaient pour leur ferme. Mais le 7 juillet 1940, les Ardennes devenaient zone interdite et en septembre, l’Ostland, une entreprise agricole allemande prenait les choses en main.  "Certains Ardennais n’ont pas voulu suivre les consignes et sont partis dans l’Aube ou en Haute-Marne, comme en 14. Cette grande fuite a été invraisemblable".

Aujourd’hui, je trouve obscène qu’on ose dire qu’on est en guerre. 
- Jacques Lambert, éditions Terres Ardennaises


Après-guerre, des communes des Ardennes, de la Vendée et des Deux-Sèvres se sont jumelées. Dernier exemple en date en septembre 2019 entre la commune ardennaise de Vireux-Molhain et le village vendéen de Mortagne-sur-Sèvre, près de Cholet. Des échanges réguliers ont lieu. Un colloque sur les 80 ans de l'exode était même prévu en juin 2020 en Vendée, à La Roche-sur-Yon, organisé par l'amicale des Ardennais de Vendée. Il a été reporté au 3 et 4 décembre. La crise sanitaire du covid 19 a eu raison de la tradition. Les retrouvailles historiques attendront.
 Les éditions Terres Ardennaises ont publié deux ouvrages sur cette période: 70 ans dans les Ardennes et Les Ardennais dans la tourmente.
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