“C'est de la maltraitance institutionnelle” : le malaise du personnel soignant des hôpitaux de Strasbourg

Manifestants aux urgences à Hautepierre, ce jeudi 14 octobre. / © Florent Cretin
Manifestants aux urgences à Hautepierre, ce jeudi 14 octobre. / © Florent Cretin

Jour de grève et de manifestation pour les hôpitaux ce jeudi 14 octobre à Strasbourg comme partout en France. Depuis le début de la grève des urgences, la colère n'a cessé de monter, elle s'est étendue à tout l'hôpital. Une infirmière et un médecin urgentiste en poste au CHU, témoignent. 

Par Claude Lepiouff

L’hôpital public a manifesté ce jeudi 14 novembre 2019 dans toute la France pour exiger davantage de moyens et d'effectifs. A Strasbourg les syndicats ont répartis leurs rassemblements sur les trois sites du CHU : la CFTC et la CFDT à Hautepierre, la CGT à la Robertsau et FO au NHC, le centre-ville rassemblant quelques dizaines de personnes.

Parmi les grévistes, Joséphine (qui ne souhaite pas donner son nom), 53 ans, est infirmière au CHU de Hautepierre. Syamak Agha-Babaei, 42 ans, est lui médecin urgentiste à l'hôpital civil, délégué du syndicat l'Amuf (Association des médecins urgentistes de France) et par ailleurs, conseiller municipal. Les deux grévistes sont partagés entre colère et désillusion.


A l'étroit  

Joséphine travaille au bloc opératoire. Elle témoigne des problèmes pratiques que rencontre le personnel au quotidien dans un bâtiment tout neuf (Hautepierre 2) qui a été mis en service il y a tout à peine 8 mois : "Déjà quand on arrive à l’hôpital, on essaie de ranger nos manteaux dans des casiers trop petits et qu’on peine à atteindre quand c’est le rush de sept heures du matin." L’infirmière continue d’expliquer comment un hôpital mal conçu peut être un facteur de stress : "La salle de détente de 30 mètres carrés est minuscule pour les 70 soignants qui la fréquentent. Alors on occupe d’autres salles inadaptées, avec une seule prise de courant et pas d’évier. Il y a quatre toilettes femmes et quatre toilettes hommes pour les 25 salles d’opération et moi je dois traverser tout le bloc pour y aller."


Pas d'infirmières, pas de lits

Pour Jospéphine, le manque de médecins est patent : "les anesthésistes par exemple, il en manque, quelquefois l’un d’entre eux doit endormir deux patients en même temps. Les médecins ne sont pas Shiva quand même."

La quinquagénaire constate : "Il y a de moins en moins d’infirmières dans les services. Il en manque 180 dans le CHU. Mais la direction nous dit qu’il n’y a pas de recrutement car il n’y en a pas sur le marché. Alors elle demande aux collègues en repos de revenir pour remplacer ceux qui sont malades. On travaille encore, mais le cœur n’y est plus. C’est tout doucement de pire en pire."

Pour le docteur Agha-Babaei, le métier d'infirmière est difficile et peu rémunéré ( le salaire en débutant est à peu près de 1.500 euros net par mois et environ de 2.000 en fin de carrière) ce qui créée une pénurie : "L'insuffisance d'infirmières crée une insuffisance de lits d'hospitalisation notamment en médecine et en gériaterie. Une centaine de lits du CHU sont fermés ainsi depuis plusieurs mois. Les besoins vont pourtant en grandissant avec le vieillissement de la population."

Il ajoute : "Au CHU on a du mal à recrtuter des urgentistes aussi sur 12 postes proposés on a réussi à capter un seul médecin."


"72 heures sur un brancard"

Le médecin urgentiste revient sur le mouvement de grêve qui a débuté en mars à Paris et qui s'est étendu à tout le pays, avec encore 268 établissements touchés en début de semaine : "Aux urgences, certains patients attendent 72 heures sur un brancard, multipliant les risques d'évènement indésirable ou de décés. Le gouvernement veut nous faire croire que la médecine de ville pourrait désengorger les urgences, mais une étude de la DREES (la direction des recherches des études des évaluations et des statistiques) datant d'octobre 2019 évalue les consultation indues dans ce service à 6%. Cela démontre l'impuissance des pouvoirs publics à régler le problème de saturation des urgences."

Le docteur évoque un sentiment de submersion au quotidien : "Quand il n'y a plus de place et que vous continuez à prendre des patients, vous vous sentez submergé, noyé. C'est comme entasser 12 personnes dans une voiture qui en possède 5. Vous mettez en insécurité les patients. Ce que l'on accepte pas sur la route, on l'accepte aux urgences. C'est de la maltraitance institutionnelle. La santé n'est pas qu'une question technique, c'est aussi un problème de société, de politique."

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