César du meilleur film d'animation, "Ma famille afghane" est aussi, un peu, strasbourgeoise

C'est une première pour l'entreprise strasbourgeoise spécialisée dans la post-production. Hier, vendredi 24 février, le film d'animation "Ma famille afghane" sur lequel elle a travaillé pendant de longs mois, dans des conditions inédites, s'est vu attribuer un César. "On en prend volontiers un petit bout". Réaction de Luc Tharin, gérant d'Innervision.

Luc Tharin, gérant d'Innervision, ne s'y attendait pas. Ni hier ni aujourd'hui. Alors que je l'appelle, j'entends des cris d'enfants au loin. Et ça crie fort. L'ambiance est plus folle qu'à l'Olympia. Il raccroche, s'isole mais n'est toujours pas remis de ce prix, ce César du meilleur film d'animation obtenu hier par Ma famille afghane et pour lequel il a beaucoup, beaucoup œuvré. 

Une atmosphère à recréer

Tout commence en 2020. La réalisatrice tchèque Michaela Pavlatova, via la société de production Sacrebleu, fait appel à Innervision pour mettre en sons son dernier film d'animation.

L'histoire est belle, poétique, vraie. Elle se passe loin, en Afghanistan, un pays où la culture et ses sons nous sont étrangers. Ici, à Strasbourg, le défi sera de créer de toute pièce une ambiance aussi exotique que vraisemblable. Tout un univers sonore. Oiseaux, pots d'échappement de voitures dont nous avons oublié le modèle, instruments de musique, intonations... Le diable se cache dans les tout petits détails.

Car le récit est plongé dans le quotidien. Celui d'Herra à Kaboul. La jeune femme d’origine tchèque, a décidé de tout quitter pour suivre celui qui deviendra son mari, Nazir. Elle devient alors la témoin et l’actrice des bouleversements que sa nouvelle famille afghane vit au jour le jour. "Contrairement à un film disons classique de cinéma, avec l'animation nous partons d'une feuille vierge. Il n'y a pas de son directement issu du tournage. Nous avons donc du faire un vrai travail de création, créer de toute pièce une atmosphère, tout un monde."

Avec l'animation nous partons d'une feuille vierge, nous devons créer de toute pièce une atmosphère sonore, tout un monde

Luc Tharin, Innervision

Sacré défi. Et sacré travail. Ce sont Régis Diebold et Mathieu Z'Graggen qui vont s'y coller. "Ils ont travaillé à partir d'une banque sons mais pas seulement : la réalisatrice voulait qu'on soit immergé en Afghanistan. Difficile en France de trouver des sons comparables. Nous avons donc fait appel à un réalisateur consultant afghan qui vit en France : Barmak Akram et qui a travaillé sur plusieurs films en Afghanistan. Il détient pas mal de sons enregistrés là-bas."  Touche par touche, le tableau se compose. Son par son, les dessins prennent parole et vie. 

"Tout ça évidemment en plein Covid. La réalisatrice suivait ce travail à distance. Elle est Tchèque. Elle n'a pu venir que deux fois sur place. On n'avait encore jamais travaillé comme cela".

Quand la grande histoire percute l'animation

Et Luc n'avait encore rien vu. "Le film étant une production franco-tchèque, la première version a été enregistrée avec des voix tchèques. Nous, on a été chargés de faire la version en langue afghane avec cette idée que tous les personnages afghans parlent dans leur langue originelle et là ça devient intéressant." 

Nous sommes début 2021. "Impossible ici de trouver des acteurs parlant le Dari, j'ai donc décidé de piloter le doublage à distance en Afghanistan. On y est allé à tâtons, de loin. On a trouvé un studio là-bas à qui on a fourni les textes et fait un casting voix." Celles que vous entendez dans la version distribuée en France.

Tout ceci alors que les accès de violences se multiplient à Kaboul et que les forces américaines sont sur le point de se retirer. "On a eu peur pour eux, d'autant que le film aborde des questions cruciales comme la place de la femme dans la société afghane, il y a une vraie portée politique sans parler des enfants qui ont doublé ce film là-bas." Un jour de février, le studio ne répond plus. Un taxi vient de se faire exploser devant la porte. "La grande histoire a percuté avec force et violence la fiction."

On a eu peur pour eux, d'autant que le film aborde des questions cruciales comme la place de la femme dans la société afghane

Luc Tharin

Le travail continue malgré tout  : "On prend encore régulièrement de leurs nouvelles, des liens se sont tissés, forts même si lointains. Là c'est la catastrophe. Ils font le même métier que nous dans des conditions dangereuses, extrêmes, forcément ça rapproche". Il aura fallu 35 semaines pour créer la bande son. Bruitage, montage son, mixage, sous-titrage. Au port du Rhin, on a adopté les yeux fermés cette famille afghane. 

La consécration

Alors, forcément, lorsque, hier soir, vendredi 24 février, Ma famille afghane a obtenu le César du meilleur film d'animation, Innervision "en a pris un bout". Un aboutissement.

"Evidemment que je suis très fier. On a mixé le film. Chez nous. Au Port du Rhin. A Strasbourg. C'était, vous l'avez compris, un travail très long, très minutieux avec une dimension affective énorme." Pour Luc Tharin, ce César n'est pas un hasard.

Evidemment que je suis très fier. On a mixé le film. Chez nous. Au Port du Rhin. A Strasbourg.

Luc Tharin

"C'est notre huitième long métrage. Je pense que nous arrivons à maturation. On avait déjà travaillé pour un film d'animation Calamity Jane qui a eu le Cristal à Annecy, la Mecque du film d'animation. Là ben c'est la consécration. Mais on aime tellement ce qu'on fait qu'on obtient des films qu'on aime, des bons films. Voilà pourquoi finalement ce n'est pas un hasard."

Ce César ce n'est pas un hasard

Luc Tharin

Une fierté de travailler local aussi. Si Paris est indéniablement la ville lumière. Celle des frères Lumières n'est autre que Besançon. La province aussi a des choses à montrer et à faire entendre. " Ça fait une dizaine d'années qu'on travaille dans le monde du cinéma en région. On a dû créer toute cette filière son qui n'existait pas, former des équipes qui sont arrivées à un haut niveau de compétences. Je savoure aujourd'hui tout ce travail qui a été accompli, qui se voit et qui s'entend. Je suis très fier de ce qu'on a construit à Strasbourg." Innervision n'a pas fini de voir plus loin. Plus loin même que l'Afghanistan.

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