Coronavirus : "La profession va mal", les avocats d'Alsace s'inquiètent des répercussions de la crise sur leur activité

Selon une étude du Conseil national des barreaux publiée le 21 avril 2020, un quart des avocats français pourrait quitter la profession à cause de la crise du covid19. Un constat "alarmant" qui n’épargne pas les quelques 1.500 professionnels alsaciens.

Les avocats subissent de plein fouet la crise du Covid-19.
Les avocats subissent de plein fouet la crise du Covid-19. © Guillaume Bonnefont/MAXPPP
Ils ont le blues "discret" et pourtant. Comme de nombreuses autres professions, les avocats sont eux aussi touchés de plein fouet par la crise sanitaire actuelle. Ils sont 10.000 sur les 70.000 que compte la France à avoir participé à l’enquête commandée par le Conseil national des barreaux permettant de dresser un état des lieux de la situation de la profession après les trois premières semaines de confinement. Ses résultats, révélés mardi 21 avril 2020, sont "alarmants".


Il en ressort que 97% des avocats sont financièrement impactés. Dans le détails, 28% d’entre eux déclarent qu'ils vont changer de profession après la crise, 6% préviennent qu'ils vont faire valoir leurs droits à une retraite anticipée et 5% pensent fermer leur cabinet. Il n’existe pas de déclinaison locale de ces chiffres, mais en Alsace, le constat n’est pas plus réjouissant qu’ailleurs. "L’ensemble de nos cabinets, même les plus importants, ont souffert et souffrent encore", confirme Maître Marie-Laure Schott-Riesemann, bâtonnier du barreau de Mulhouse.
 

Priorité aux urgences

Conséquence des tribunaux qui tournent désormais au ralenti puisque la justice civile et les prud'hommes sont à l'arrêt et que la justice pénale ne fonctionne que pour les "contentieux essentiels", les cabinets enregistrent un fort ralentissement de leurs activités.

"C’est très calme en terme de nouveaux dossiers. N’importe quel cabinet, s’il veut gagner sa vie, doit rentrer au moins quinze dossiers par mois. Là, on en a même pas rentré 5 depuis le début du confinement. C’est partout pareil. En ces temps de crise sanitaire, on comprend que la priorité n’est pas d’appeler un avocat", indique Maître Sacha Rebmann, bâtonnier de Colmar.

Une situation "inédite", alors que le moral des troupes et les trésoreries ont connu un début 2020 déjà mouvementé avec une gréve contre la réforme des retraites particulièrement suivie par la corporation.
 
"C’est une année noire pour nous", lance encore le conseil haut-rhinois. "La profession va mal. On a enchaîné plusieurs semaines de grève dure, et entre les deux, on a travaillé une semaine normalement. C’est très compliqué". Dans l’oeil du cyclone, les jeunes avocats tentent de résister, tant bien que mal. Toujours selon l’enquête révélée par le Conseil national des barreaux, 1% de ceux qui travaillent dans des cabinets ont été licenciés depuis le début de la crise du coronavirus.

"A titre personnel, aujourd’hui j’ai un chiffre d’affaires qui n’a rien à voir avec ce que je pourrais avoir en temps normal. Pour le mois de mars c’est une baisse de l’ordre de 70%, le mois d’avril s’annonce pire. Des jours difficiles s’annoncent. Ailleurs, il y a des jeunes collaborateurs qui viennent tout juste de s’installer et pour eux ça risque d’être fatal", témoigne William Laurent, président de l’union des jeunes avocats de Mulhouse.
 

Un plan de sauvetage pour la profession 

Partout en Alsace, les remontées du terrain laissent entrevoir des abandons à venir. "Les avocats sont par nature combatifs, mais là il y a beaucoup d’inquiétude. On craint que certains confrères ne jettent l’éponge", avance Christina Kruger, bâtonnier de l'ordre des avocats de Strasbourg.  "Nous fonctionnons avec un décalage au niveau des paiements d’honoraires. Certains dégagent encore du chiffre d’affaires dû à l’activité du dernier trimestre 2019. On verra l’impact de cette crise d’ici septembre prochains", ajoute son homologue mulhousienne.
 


Face à la situation, la chancellerie et le gouvernement ont déclenché des mesures d’urgence dont le report des charges sociales, une avance de 50 millions d’euros pour les avocats qui perçoivent l’aide juridictionnelle, l’élargissement de l’accès au fonds de solidarité pour tous les avocats d’une même structure ou encore la prolongation des indemnités journalières pour garde d’enfants après le déconfinement.
 

Nous ne sommes pas assis sur un tas d'or
- Maître Sacha Rebmann, avocat au barreau de Colmar-

Un plan de sauvetage qui n’a rien de trop pour Maître Rebmann, qui en profite pour "casser certains clichés".  "A Colmar, 30% du barreau, composé de 150 avocats, gagne moins de 2000 euros par mois. Pour Bac + 7 et le temps de travail que ça suppose, c’est loin de l’image de nantis assis sur un tas d’or que certains peuvent avoir. On a constaté, au cours des dernières années, au moins une dizaine de départ de confrères qui quittent la profession parce qu’ils ne s’y retrouvent pas".
 

"Nous sommes aussi inquiets pour le justiciable"

L’état d’urgence sanitaire bouleverse donc la profession qui a dû revoir aussi son mode de fonctionnement . "Les dossiers en cours peuvent avancer mais les nouvelles procédures ne peuvent vraiment pas être initiées. Je continue à travailler, à assurer les rendez-vous clients par skype, mais il y a des difficultés de transmission de pièces, notamment", évoque William Laurent. "Il y a les contacts téléphoniques, par mail, mais ça ne remplace pas les contacts directs, même au tribunal. La dématérialisation ne peut pas tout remplacer", ajoute Marie-Laure Schott-Riesemann.

Concrétement, le justiciable doit-il craindre une dégardation dans le traitement des dossiers ? "Là aussi, il y a de l'inquiétude", confirme Sacha Rebmann. "Beaucoup d'affaires, les affaires familiales notamment, ne peuvent se faire désormais qu'avec des mises en délibéré et un traitement sur dossier. Ça veut dire que les gens ne peuvent pas comparaître, s’exprimer, donner des explications. Pourtant, c’est du concret, c’est du vivant, on parle de garde d’enfants. Les dossiers ne sont pas bâclés, mais c’est moins bien, on ne va pas se mentir."

Un allongement des délais de traitement des dossiers est aussi à redouter. "Les délais classiques risquent d’être prolongés de plusieurs mois. On a déjà des dates de renvois à 2021. Cela peut être problématiques. Notamment pour les divorces. Ou les contentieux locatifs", prévient William Laurent. "Cela va poser des questions d’organisations, des questions économiques. Au bout de la chaîne, le justiciable va devoir patienter, avec parfois des situations qui s’aggravent avec le temps".

Le salut viendra-t-il du déconfinement annoncé le 11 mai prochain? " Je ne sais pas si les clients vont se ruer dans les cabinets dès le 11 mai, mais on ne pourra pas encore fonctionner normalement. Le retour à la normale, ce n’est pas pour tout de suite", prophétise-t-on à Colmar. 
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