DECRYPTAGE - Strasbourg : pourquoi la salle de shoot expérimentée à l’Hôpital civil depuis 2016 est une réussite

Selon une étude de l’Inserm, les salles de shoot ou salles de consommation à moindre risque (SCMR) de Strasbourg et de Paris dressent un bilan positif. Elles avaient été lancées il y a cinq ans à titre expérimental. Décryptage.

L'Argos, une salle de consommation à moindre risque de drogues et stupéfiants improprement appelée salle de shoot a ouvert ses portes à Strasbourg depuis 2016.
L'Argos, une salle de consommation à moindre risque de drogues et stupéfiants improprement appelée salle de shoot a ouvert ses portes à Strasbourg depuis 2016. © Jean-Marc LOOS/Maxppp

La phase expérimentale touchera à sa fin en 2022. Après cinq ans de fonctionnement, scrutées à la loupe par les chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, les salles de shoot ou salles de consommation à moindre risque (SCMR) de Strasbourg et de Paris tirent un premier bilan positif.

"Les salles de Paris et Strasbourg montrent les mêmes résultats qu’ailleurs dans le monde : elles diminuent les pratiques d’injection à risque, le nombre d’injections dans l’espace public, le risque d’overdoses, le risque d’aller aux urgences et la probabilité de commettre des délits", résume Marie Jauffret-Roustide, sociologue, co-coordinatrice d’une étude publiée le 7 mai 2021 par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

Pour établir leurs conclusions, les scientifiques ont suivi pendant un an 665 consommateurs dans les deux lieux, mais aussi à Bordeaux et Marseille, deux villes qui ne disposent pas de ces espaces sécurisés dans lesquels les usagers de drogues peuvent s'injecter de l'héroïne et d'autres opiacés avec du matériel stérile, et dans une moindre mesure depuis fin 2019 de fumer du crack.

La probabilité d'une injection risquée diminuée de 10%

Résultat, les salles de shoot présenteraient d’abord un impact positif en matière de santé pour le public cible. Le rapport démontre que la probabilité d'avoir une pratique d'injection risquée, susceptible de transmettre le VIH ou l'hépatite C, est 10% inférieure pour les usagers des salles, par rapport aux toxicomanes qui n'y ont pas accès.

La probabilité de faire une overdose est également réduite (-2%), et le risque de s'injecter le produit en extérieur (-15%) et de finir aux urgences (-24%) baissent aussi de manière significative. Dans le détail, les économies liées à la baisse des passages aux urgences est établit à 3.487 millions d’euros à Paris, et 3.078 millions d’euros à Strasbourg. En extrapolant leur présence sur dix ans, les deux salles permettraient d'éviter 11 millions d'euros de coûts médicaux occasionnés par l'usage de drogues.

Moins de délits sur la voie publique

L'évaluation, qui inclut également les avis de la police et des riverains, conclut à "une absence de détérioration de la tranquillité publique" depuis l'implantation des structures. "Concernant la tranquillité publique, les analyses de la cohorte montrent que la proportion de délits commis récemment par les utilisateurs de la SCMR est significativement moins importante comparée aux non-utilisateurs", peut-on lire.

Si celle de Strasbourg, située dans l'enceinte de l’Hôpital civil, est plutôt consensuelle, la salle de Paris, implantée en plein cœur du Xe arrondissement, continue de faire polémique auprès d'une partie des riverains. Ils se plaignent notamment de bagarres, de l'accumulation de déchets dans la rue ou du fait que certains toxicomanes s'injectent encore la drogue en extérieur. L'étude recommande d'améliorer les dispositifs de médiation. Elle souligne que le nombre de seringues retrouvées dans le quartier a été divisé par trois depuis l'implantation.

Fréquentation en hausse à Strasbourg

Gérée par l’association Ithaque, qui accueille depuis vingt ans les personnes dépendantes à la drogue, la salle de consommation Argos de Strasbourg  composée d'un médecin, d'un psychiatre, d'infirmiers et de travailleurs sociaux, affiche une fréquentation en hausse constante. Comptant 153 entrées à son ouverture en 2016, elle a accueilli près de 300 personnes en 2019 et jusqu'à 580 en 2020. Les hommes de 31 à 40 ans sont majoritaires. Ils représentent 33,6% des entrants. Viennent ensuite ceux de 41 à 50 ans (22,4%).  A noter, la baisse notable de la part des femmes dans la fréquenttaion globale. Elles étaient 25% en 2017 contre 14% en 2020.

L’étude, qui se penche également sur le coût des structures, détaille un coût de fonctionnement de plus d’un million d’euros pour l’Alsacienne alors que son équipement et son aménagement avaient nécessité plus de 500.000 euros.

Sur ce point, les chercheurs estiment que "les coûts médicaux évités chez les usagers de drogues fréquentant les SCMR ne contrebalancent pas les coûts d’implémentation et de fonctionnement de ces structures sur 10 ans mais le rapport coût-efficacité est acceptable au regard des standards de la littérature internationale et du rapport coût-efficacité d’autres interventions de santé publique déjà mises en place en France".

Un documentaire intitulé "À moindre risque", consacrée à la salle Argos, sera diffusé sur France 3 Grand Est ce lundi 31 mai à 22h45.

80,2% des Français favorables aux salles de shoot

Lors de leur lancement, les salles de shoot de Paris et de Strasbourg avaient suscité de vifs débats. Prônant le sevrage et l’interdiction plutôt que l’encadrement sécurisé de la consommation de drogue, certaines voix publiques s’étaient élevées pour dénoncer leur expérimentation.

"Il ne s'agit en aucun cas de banaliser la consommation de drogues. Mais fermer les yeux face à une telle réalité sociale et sanitaire ne fera pas disparaître le problème. La France fait donc le choix d'inclure plutôt que d'exclure. D'accompagner, plutôt que de stigmatiser", avait alors souligné la ministre de la Santé Marisol Touraine.

Cinq ans après, le rapport de l’Inserm souligne que ces salles "constituent vraisemblablement une intervention de santé et de tranquillité publique efficiente". Il ajoute, pour finir, que "la pérennité des dispositifs existants apparaît utile et une mise à l’échelle nationale de cette intervention est recommandable".

Une conclusion qui semble également faire l’objet d’un consensus dans l’opinion générale. Selon une étude publiée en 2018,  80,2% des Français seraient favorables aux SCMR. 75,9% se disent prêts à l’ouverture de nouvelles SCMR. Enfin, 55,1% de concitoyens seraient favorables à l’ouverture d’une SCMR dans leur propre quartier.

Si elles venaient à se développer, la France s’alignerait ainsi de nombreux pays tels que l’Allemagne, l’Australie, le Canada, ou encore l’Espagne où de tels espaces ont également fait la preuve de leur efficacité ces dernières années. Plus de 80 salles de ce type existent déjà dans neuf pays d'Europe.

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