L'hôpital de Kehl fermera en 2030: et le transfrontalier dans tout ça?

L'hôpital de Kehl / © F. Grandon
L'hôpital de Kehl / © F. Grandon

Depuis quelques mois, l'hôpital de Kehl est au centre des préoccupations de la petite ville rhénane. Les habitants craignent la fermeture du site, la direction parle de restructuration et de réorganisation. Par contre, il n'y a aucune prise en compte de l'aspect transfrontalier des soins.

Par Florence Grandon

En 2030, ce sera la fin du service des urgences, de la chirurgie, de la gynécologie et de l'anesthésie à l'hôpital de Kehl. L'établissement fait partie du groupement hospitalier "clinique de l'Ortenau" (Ortenau Klinikum) qui compte 9 sites éparpillés dans la région. Et l'objectif pour la direction, dans le cadre du projet "Agenda 2030", c'est de regrouper les services et de construire deux nouveaux hôpitaux d'ici 2030 : l'un à Offenbourg (870 lits) et l'autre à Achern (235 à 280 lits).

La fin du stationnaire à Kehl

Dans le cadre de cette restructuration, Kehl fait figure de perdant : plus de stationnaire, que de l'ambulatoire, c'est le sort de cet hôpital. C'est-à-dire que les patients n'y seront plus hospitalisés ni opérés, où alors seulement pour de petites opérations en ambulatoire. Il ne s'agira que d'un hôpital de jour, d'un centre de consultation. Les services d'urgence seront transférés à Offenburg et remplacés par un unique médecin d'urgence (l'amplitude horaire n'est pas encore définie). Le service de gynécologie sera transféré à Achern en 2020. Le salle de naissance avait déjà été transférée à Oberkirch en 2015, et de là elle ira aussi sans doute rejoindre le nouveau pôle de gynécologie-obstétrique d'Achern. La médecine interne et l'anesthésie devraient rester à Kehl jusqu'en 2030, avant d'être regroupée elles aussi à Offenburg. 

De 2019 à 2030, "l'hôpital de Kehl sera renforcé", explique Christian Eggersglüß, responsable communication de l'Ortenau Klinikum : le service d'orthopédie-chirurgie de Gengenbach sera transféré dès janvier 2019 et pour 11 ans à Kehl. "Et si les besoins sont là et que le transfert est une réussite, on pourra envisager de garder ce service sur Kehl après 2030". Maigre consolation pour les habitants, qui craignent un éloignement des soins et une mauvaise prise en charge de certaines pathologie du fait de cet éloignement.

Le transfrontalier, éternel oublié

Mais rien dans ce projet sur d'éventuelles synergies franco-allemandes ou des accords, par domaine, entre hôpitaux français et allemands. Pour permettre aux habitants de Kehl, une prise en charge plus proche, sur Strasbourg. "Une fois de plus, on a oublié le transfrontalier", s'énerve Martine Mérigeau, directrice générale du Centre européen des consommateurs. "Rien n'a été fait, la direction de la clinique de l'Ortenau n'a même pas pensé à l'aspect transfrontalier. Mais c'était la même chose lors de la construction de la toute nouvelle clinique privée Rhéna, côté français. De ce point de vue là, les tords sont partagés : le transfrontalier, en 2018, ne mérite même pas une question, il n'est même pas envisagé", s'insurge celle qui est à l'origine de plusieurs rapports et de propositions concrètes pour faire évoluer les pratiques en zone frontalière. Et surtout permettre aux patients français et allemands, localement, d'avoir accès aux meilleurs soins, au plus près de chez eux.

Un rapport (ci-dessous) datant de 2013 a même été écrit, avec des solutions concrètes et peu coûteuses pour améliorer l'offre de soins dans la région frontalière. Mais il n'a servi à rien. Depuis, il est resté lettre morte. Ni l'ARS, ni les services de santé du Land n'ont donné suite à ce rapport. Et rien n'a changé en zone frontalière.

Directive européenne inefficace en zone frontalière

Depuis les années 90, l'Union européenne essaie de favoriser l'accès aux soins dans les différents états membres. Une directive européenne datée du 9 mars 2011 (directive relative à l’application des droits des patients en matière de soins de santé transfrontaliers) permet de fixer les règles en matière de santé pour les européens et leurs droits. "Mais dans les faits, ça ne fonctionne pas du tout", explique Martine Mérigeau. Les remboursements ne sont pas correctement, les patients ne sont pas informés en amont. "Il y a un vrai problème d'interprétation de cette directive par les Etats. L'Allemagne considère par exemple qu'une consultation en milieu hospitalier équivaut à des soins en stationnaire, alors que le même acte sera vu comme un soin en ambulatoire en France". Du coup, les patients sont très réticents à franchir la frontière pour se faire soigner, s'il leur faut après se battre avec leurs caisses d'assurance maladie pour obtenir un remboursement, voire pas de remboursement.

Pour Christian Eggersglüß, le problème vient surtout des caisses de santé, françaises et allemandes, qui n'aident les frontaliers à être correctement remboursés dans leur parcours de soin : "les caisses d'assurance-maladie ne jouent pas le jeu, c'est surtout ce qui dissuade les patients français de venir se soigner à Kehl, et inversement". Pour lui, la fermeture de l'hôpital de Kehl aura peu d'impact sur les hôpitaux strasbourgeois : il ne devrait pas y avoir d'afflux de kehlois.

Rapprocher Kehl d'Offenburg, et pas de Strasbourg

Le Land a donné son feu vert pour qu'une gare intermédiaire soit ajoutée près du nouvel hôpital d'Offenburg, sur la ligne Strabourg-Offenburg, juste après la gare d'Appenweier. "Beaucoup de salairés et de médecins de l'hôpital d'Offenburg et de Kehl habitent à Strasbourg, donc nous voulons renforcer les liaisons ferroviaires vers ce nouvel hôpital", explique-t-il. Le lieu n'a pas encore été arrêté : soit près de la route B28, dans le quartier Windschläg. Soit dans le quartier Holderstock. Deux quartiers du Nord d'Offenburg, "à 15 minutes de Kehl" assure-t-il. Mais pour Martine Mérigeau, "la logique, pour certains soins, peut être Strasbourg, plutôt qu'Offenburg, ou même encore plus loin. Pour un kehlois, victime d'un infarctus, très souvent les secours allemands vont actuellement jusqu'à Fribourg, c'est un non-sens !"


Restructuration des hôpitaux de l'Ortenau : les triangles sont les hôpitaux stationnaires, avec urgences, chirurgies et spécialités / les ronds sont les centres de soins ambulatoires, soins de suite, suivis post-chirurgical. / © Ortenau Klinikum
Restructuration des hôpitaux de l'Ortenau : les triangles sont les hôpitaux stationnaires, avec urgences, chirurgies et spécialités / les ronds sont les centres de soins ambulatoires, soins de suite, suivis post-chirurgical. / © Ortenau Klinikum





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