REPORTAGE. 450 jeunes participent au championnat de France de bridge scolaire : "Il faut être stratégique et très fourbe"

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Écrit par Cécile Poure

Strasbourg accueille ce week-end des 3 et 4 juin la phase finale des championnats de France scolaires et cadets de bridge. Dans une ambiance religieuse, 450 enfants et adolescents s'affrontent. Un combat de cartes, de neurones et de patience. Qui a dit que le bridge était un jeu de vieux ?

L'évènement est de taille. Pour la première fois, Strasbourg accueille le 10e Open européen de bridge du 3 juin au 17 juin. Durant cette quinzaine, ce sont près de 15.000 joueurs qui vont s'affronter par paire, c'est le jeu.

Ce qui m'intéresse ce dimanche 3 juin, ce sont les jeunes. Moi qui ai toujours cru que le bridge était une prothèse dentaire réservée aux séniors, ces championnats de France scolaires et cadets rebattent mes cartes. Et bientôt, rabattent mon clapet. Reportage en phase de finale avec ceux qui en ont sous leur casquette.

Me voilà accueillie par Christine et Arlette aux portes du Palais des expositions de Strasbourg. Jusque-là, je suis en terrain connu. Les sémillantes sexagénaires, bénévoles sur l'évènement, sont bien évidemment de frénétiques bridgeuses "fières de l'être". Christine, en première série mineure, mais figure majeure de la papote, savoure. "Ho ben là, c'est mon jour de repos, je vais vous dire, au moins ici, je ne me fais pas gentiment disputer par mon mari pour des histoires de cartes". Et c'est vrai qu'elle est tout sourire.

Un sport de l'esprit

Les jeunes sont plus loin. Dans une vaste salle aux allures de cathédrale contemporaine. Le silence règne. Je n'en crois pas mes oreilles. Ils sont pourtant 450 enfants et ados à taper le carton, pas trop fort donc.

On entend seulement circuler quelques soupirs, des "tchak-tchak" de cartes qui s'écrasent sur le tapis, les neurones qui turbinent sous les casquettes. Dessous, les mines sont concentrées pour ne pas dire sévères. Un exploit. Je vais finir par croire, oui, les tee-shirts floqués. Ces gamins ont des super-pouvoirs. À moins que ce ne soit le bridge ?

Il faut dire que j'assiste à la phase finale des Championnats de France cadets et scolaires. Pas de la rigolade quoi. Aujourd'hui, ce sont les meilleurs qui s'affrontent à ce jeu. Non, pardon, ce "sport de l'esprit."

Celui qu'on entend le plus, c'est lui. Frank Riehm. Ce dernier a de quoi, c'est vrai, être fougueux. Ce Strasbourgeois est président de la Fédération Française de bridge (FFB). Et cette fois, il tient sa revanche, on joue sur ses terres. "Oui, je ne vais pas vous cacher que cela me fait très plaisir de voir cette compétition en Alsace. Chaque année, cela se passe à Paris. Pour Strasbourg, c'est une première."

Oui, car le bridge a une fédération. Deuxième découverte me concernant. Comme n'importe quelle discipline sportive. "La FFB compte 90.000 licenciés. Deux fois plus qu'aux échecs. Quand même hein ? Et la France est le deuxième pays au monde, après les États-Unis, en nombre d'adhérents."

Stratégie et arithmétique

Frank tente bien de m'expliquer les règles. Je vous épargnerai mes conclusions, j'ai toujours été nulle en maths. J'ai compris qu'on jouait au bridge par paire (en duo), qu'on passait des contrats au cours d'un "tour d'enchères" et que ben, en fait, on essayait de le remplir. Mea Culpa.

Tous les autres, les 450 autres, ont compris. C'est l'essentiel. Je m'approche d'une table. Un échalas à lunettes vient de poser toutes ses cartes sur le tapis. "Il est mort là, tu vois" me glisse Frank. Punaise c'est violent. Le mort, c'est Edwin, 18 ans. Huit ans de bridge au compteur, moustache à peine frémissante. "On est pas mal pour le moment avec ma paire, Elise, on vient pour le podium clairement." L'ado ne quitte jamais des yeux la table. C'est un peu perturbant. "Moi ce que j'aime dans le bridge, c'est le côté stratégie, concentration et les maths. Il faut être un fin stratège et très fourbe, oui parfois, embrouiller les adversaires. C'est très formateur."  Effectivement, l'école de la vie, le bridge.

Il faut être un fin stratège et parfois embrouiller ses adversaires. C'est très formateur

Edwin

Je lui montre l'espèce de calculette à ses côtés. "Mais comment on calcule alors ?" Edwin m'explique que cet appareil, qui me rappelle terriblement ma terminale, sert à enregistrer les points. Gêne. 

Martin, 15 ans, vient à ma rescousse. "Oh ben, tu sais, c'est normal quand on n'en a jamais fait, ça s'apprend." Lui vient des Deux-Sèvres et ne vise pas de médaille. "On est 37e sur 42 pour le moment, mais ce n'est pas grave, on s'amuse." Oui, figurez-vous qu'ici, on s'amuse. Comme des petits savants fous. "Haha, le bridge séduit de plus en plus de jeunes, dans notre lycée, on est un paquet à en faire. C'est vrai qu'il y a beaucoup de vieux qui en font, mais maintenant, on les concurrence. Le bridge, ce n'est pas qu'à l'Ehpad" La preuve en images.

Champion d'Europe

Une sacrée concurrence. Un peu plus loin, je croise Esteban Vallet, chemise hawaïenne, short et chignon vissé sur le crâne. Ce Mulhousien de 20 ans est vice-champion d'Europe de bridge. C'est un professionnel. Même s'il n'a pas vraiment la tenue vestimentaire de Daniel Craig dans Casino Royale.

"Pff, le poker, c'est du bluff et de la chance. Le bridge par contre ne laisse que peu de place au hasard. Tout n'est que patience, réflexion, logique et stratégie." Esteban s'est mis au bridge sur le tard, façon de parler, il y a cinq ans. "Mon père jouait sur l'ordi, ça m'énervait de rien comprendre, je m'y suis mis. Et ça m'a tout de suite plu." 

Le poker c'est du bluff et de la chance. Le bridge laisse peu de place au hasard. Tout n'est que réflexion, logique et stratégie.

Esteban Vallet

Depuis, Esteban s'entraine tous les jours et sillonne la planète pour les compétitions. Jamais sans sa paire. Pierre, Angevin au regard doux. "Nous jouons ensemble depuis deux ans. On se complète bien. Moi, plutôt hyperactif, lui très calme. On est devenus amis, le bridge, c'est aussi ça : l'entente, la compréhension de l'autre." 

Pierre, lui, a 22 ans et c'est un "pur produit du bridge scolaire". Il a commencé le bridge en 5e dans un club, "un peu moqué, c'est vrai dans la cour du collège" pour finir dans l'équipe de France. "Faut arrêter de croire que le bridge, c'est pépère. Je peux vous dire qu'on y transpire beaucoup. On se prend une bonne dose d'adrénaline, y a même dans les grandes compétitions des contrôles anti-dopage, il faut de l'endurance et un bon coach mental. Certaines journées de compétition durent dix heures." 

Cet été, tous les deux s'envoleront aux Pays-Bas pour participer aux Championnats du monde. Tous les trois peut-être. Pierre a trouvé, il y a deux ans, sa moitié (et non sa paire) lors d'un festival de bridge. Margot. "Les meilleures rencontres se font au bridge, je te dis." Et d'ailleurs bridge ça veut dire pont en anglais non ? Bon allez, je sors, non, je me couche, heu non, je suis morte. 

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