TÉMOIGNAGE - Harcèlement de rue à Strasbourg : “j'en avais marre de me sentir rabaissée, déshumanisée, salie”

Module Harcèlement de Rue

Nous avons rencontré Caroline, la jeune étudiante de 24 ans qui a dénoncé dans une vidéo le harcèlement de rue dont elle est victime quotidiennement. Elle nous explique pourquoi elle a filmé et diffusé cette vidéo.

Par Vincent Ballester

Le 22 août, à 20h30, Caroline sort de chez elle pour faire une rapide course. Nous sommes à Strasbourg, dans le quartier de l'Esplanade. Sur le trajet aller, l'étudiante de 24 ans est agressée verbalement par un groupe de jeunes hommes. Elle sait déjà que ce sera pareil sur le trajet retour. Excédée, elle sort son téléphone, décidée à capturer l'instant où la scène se produira à nouveau. Ce sera le cas. Un énième cas de harcèlement de rue. Caroline décide alors de publier la vidéo sur les réseaux sociaux. Cet extrait, d'une durée de 45 secondes, devient viral.
 

Un projet de loi contre les violences sexuelles et sexistes a été adopté par le Parlement le 1er août. Parmi ses mesures, il pénalise le harcèlement de rue caractérisé d'"outrage sexiste". D'après la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, les premières amendes pouvant aller de 90 à 750 euros devraient tomber à l'automne.

France 3 Alsace est allé à la rencontre de Caroline qui a accepté de livrer son témoignage.

 

Que s'est-il passé ce soir là?

"Je suis simplement sortie de chez moi pour faire quelques courses et j’ai une énième fois été interpellée par des hommes en y allant. Je n’ai pas répondu et je me suis dépêchée d’arriver au magasin, mais j’étais en colère et je tremblais. J’étais en colère d'avoir été une énième fois interpellée de façon irrespectueuse. Cela arrive presque tous les jours et j’en avais assez. Assez de me sentir rabaissée, déshumanisée, salie à longueur de temps. Ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase."

 

Pourquoi avoir fait cette vidéo? Quel était votre état d'esprit en la tournant?

"En sortant du magasin, je sentais que ça allait se reproduire. J’ai spontanément sorti mon téléphone pour capturer ce quotidien qui est le mien, et celui de milliers de femmes. Dans mon entourage, je ne connais pas une seule femme à qui ça ne soit pas arrivé. J’avais cette vidéo, cette "preuve" de ce qu’il se passe. Et j’ai voulu, aussi impulsivement, la partager sur mon Facebook pour montrer ce que c’est, pour donner matière à ceux qui n’entendent pas. Je voulais dénoncer ce phénomène sociétal qui existe de manière forte en France. J’ai joint à cette vidéo un texte dans lequel j’exprimais mon ressenti par rapport à toutes ces expériences malheureuses, que nous sommes beaucoup trop à partager. J’avais besoin de les sortir et de les partager à ce moment-là."

 

Quand et où survient ce harcèlement de rue? 

"Le harcèlement de rue est systématique en France, dans n'importe quel endroit. Que ce soit sur le campus, au centre-ville, dans des lieux touristiques, dans les petites villes, dans les transports en communs: partout. Que nous soyons en été avec une jupe/robe, comme en hiver avec un jean/pull.  Des gens ont commenté ma vidéo en mettant en cause certains quartiers ou l’immigration, mais ce n'est pas vrai! Ceux qui harcèlent sont de toutes origines sociales ou culturelles.

Je souhaite aussi préciser que je ne mets pas tous les hommes dans le même sac, bien au contraire. Pour moi, il y a bien plus d’hommes bons et respectueux que ce genre d’individus. Cela a été prouvé par un très grand nombre de messages que j’ai reçu de la part d’hommes indignés, de toutes ethnies, cultures, et religions, qui venaient me montrer tout leur soutien."

 

Cela n'arrive pas qu'en France, si?

"Dans le texte que j’ai joint à la vidéo, je parle de mon expérience de vie à l’étranger. Je pensais que le harcèlement de rue était le même dans le monde entier. Mais en réalité, en séjournant en Nouvelle-Zélande ou au Canada par exemple, j’ai découvert ce qu’était la liberté dans l’espace public, même en étant une femme. Je pense que ma colère est encore plus grande maintenant que je suis revenue. Parce que j’ai appris que ce n’était pas une fatalité et que, dans d’autres endroits du monde, je n’avais pas à avoir peur d’aller acheter du pain en plein jour, ou de sortir rejoindre mes amis le soir, en hiver comme en été. Jamais, en 8 mois en Nouvelle-Zélande, il ne m’est arrivé de me faire harceler dans la rue ou de me sentir en insécurité, même après avoir traversé tout le pays en stop."

 

Qu'espérez-vous provoquer avec cette vidéo?

"Je n’avais pas du tout prévu que cette vidéo prenne autant d’ampleur. À la base, ce que je voulais, c’était simplement montrer à mon entourage ce qu’était le quotidien de beaucoup de femmes. Ce que j’espère, c’est que cela permette de faire réaliser que le harcèlement de rue existe bel et bien, que nous n’exagérons pas et que c’est quelque chose de grave. J’aimerais que les gens écoutent et croient leurs proches lorsqu’elles s’en plaindront, qu’ils agissent lorsqu’ils voient quelque chose de la sorte se dérouler, et qu’ils éduquent les générations futures et actuelles - et eux-mêmes - à ne plus reproduire ces comportements.

J’aimerais aussi que les femmes sachent qu’elles ne sont pas toutes seules à vivre cela. Car aujourd’hui, le harcèlement de rue est devenu tellement banal que nous finissons par devoir nous adapter à cela alors que ça devrait être l’inverse. Si les choses peuvent changer grâce à cette vidéo et ce témoignage, je me dirai que cette énième agression verbale n’aura pas été vaine." 
 

 

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