Témoignage. Une nuit en maraude auprès des prostituées : "Mon métier, c'est avec qui je veux, quand je veux"

Publié le Mis à jour le Écrit par Cécile Poure

La nuit a été dense, passée à arpenter les boulevards strasbourgeois dans la camionnette de l'association Aides, à la rencontre des travailleuses du sexe, des "putes". Prendre un café, distribuer des préservatifs, s'enquérir de leur santé psychique et morale et parler, beaucoup. Une parole libre, décomplexée, troublante en cette nuit froide, cristalline, du mois de mars.

Cela faisait longtemps que cette idée me tenaillait. Trop. Suivre la maraude Aides auprès des prostituées. Sur les boulevards périphériques, dans les zones industrielles désertes, en marge de la ville, au ban de notre société. C'est là que souvent se cachent, sous un lampadaire, des histoires incroyables, porteuses d'une parole dérobée ou travestie.

Il a fallu convaincre Caroline, 33 ans, animatrice d'actions santé dans l'association, "féministe ou idéaliste, en tout cas révoltée", lui expliquer ma démarche, fondamentalement humaine, du moins je l'espère, pour qu'elle m'ouvre les portes coulissantes de sa camionnette. Sur le trottoir, tout est question de confiance, de sécurité. Et si elle est difficile à gagner, des années de maraudes, elle peut se perdre en quelques mots, voire un regard.

Clair-obscur

Il est 21h, l'heure de charger la camionnette. Dans le coffre aménagé, Caroline installe son matériel pour la nuit. Du café, du thé, des préservatifs, du lubrifiant, des autotests VIH, des tests de grossesse, des plaquettes d'informations et des bonbons. "Je distribue une vingtaine de préservatifs à chaque femme, l'objectif, ce n'est pas non plus d'être leur sponsor officiel, mais par ce geste, la discussion s'amorce et on crée le lien avec ces personnes très isolées, éloignées de tout." 

Caroline fait cette maraude depuis 2020, les jeudis, soit le soir, soit l'après-midi, "ce n'est pas le même public". Toujours en binôme, toujours avec le sourire. "Je sais pourquoi je fais cela, je suis passée d'un job dans l'évènementiel à salariée à Aides pour être raccord avec mes valeurs. Pallier les manquements de notre société. S'intéresser aux marges, où il y a plus de violences et moins de droits, lutter contre cet état de fait, ces discriminations. Je partage avec elles une histoire commune. On ne vient jamais à Aides par hasard." Je n'en saurai pas plus et d'ailleurs, je n'insiste pas, ce n'est pas le sujet. Chacun a son propre moteur et il est temps de tourner la clé dans le contact."C'est parti pour l'aventure." 

Les rues sont déjà solitaires. Nous nous éloignons du centre-ville vers des zones commerciales et industrielles fantomatiques, no man's land ponctués de quelques réverbères. C'est dans ce clair-obscur que travaillent ces femmes. Caroline a dénombré, en trois ans, 124 travailleuses du sexe dans les rues de Strasbourg. 

Il y a une saisonnalité du travail du sexe, en fonction des vacances scolaires, de la météo, des matchs de foot, mais aussi du ramadan

Caroline, AIDES Strasbourg

Dans son classeur rouge, qui ne la quitte jamais, elle les recense toutes, scrupuleusement : pseudo, contact, situation personnelle, dépistages effectués… "Cela nous permet d'avoir une traçabilité et de faire un état des lieux de leur état de santé, de leurs besoins en termes d'examens médicaux, d'hébergement, d'argent. Nous tentons de faire de la transformation sociale, de changer les choses, de faire évoluer leurs droits. Nous sommes aussi un lien, une passerelle, nous les orientons pour leur faciliter la vie vers nos structures partenaires : le planning familial, PINK, le CeGIDD  la PASS [permanence d'accès aux soins de santé] au CHU, les associations comme Femmes de parole, Ithaque...

Par cette nuit glaciale de mars, 4°C sur le tableau de bord, Caroline augure qu'elles ne seront pas nombreuses ce soir. "Sur notre circuit, on en rencontre une trentaine en moyenne, mais il y a une saisonnalité du travail du sexe, en fonction des vacances scolaires, de la météo, des matchs de foot, mais aussi du ramadan. Elles ont beaucoup de clients musulmans. On verra bien." 

Confiance

Caroline balaie du regard les boulevards, aux aguets, les mains agrippées au volant : "au bout d'un moment, tu développes l'œil". Elle se gare sur le parking d'un grand magasin. Une silhouette sort de l'obscurité. Je ne l'avais pas vue. Tania, emmitouflée dans une veste de cuir noire, s'approche. Son visage se découpe sous le halo des phares. S'illumine soudain. "Ha c'est toi !"

"Au début, elles partaient toutes, ensuite, elles prenaient juste des capotes et petit à petit, à force de me voir, on a commencé à discuter, la confiance s'est établie. Tu sais, elles sont victimes d'agressions, d'insultes, de vols, de viols, parfois même de bons samaritains, prêcheurs de bonne parole. Elles ont peur du flicage, peur pour leur sécurité. Elles sont très craintives, très méfiantes, elles se sont construit de véritables carapaces, forcément, tu imagines. Je leur laisse toujours mon numéro, quand elles ont besoin elles m'appellent, souvent pour des urgences."

Et justement, Tania, la cinquantaine incertaine, a peur ce soir. La zone est perdue, plongée dans le noir. Deux hommes, à qui elle vient de refuser "ses prestations", la jaugent depuis le trottoir d'en face. La menace plane au-dessus des toits de tôle, palpable. "Je vais partir bientôt, c'est trop isolé ici, mais c'est l'emplacement qu'on m'a donné, j'ai pas le choix." Caroline lui tend un café, la discussion s'engage. L'atmosphère se réchauffe. "Oui, ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vues, je ne suis pas venue depuis deux ans, mais là, j'ai besoin d'argent. J'ai pas besoin de tests merci beaucoup, je sais que ça va."

Caroline lui propose de passer à la permanence pour discuter et prendre une alarme de sac. "Ça oui, deux collègues se sont fait agresser la semaine dernière juste à côté là, je suis pas tranquille." Tania tangue sur ses talons hauts. 

Nous repartons. Les deux hommes ont rebroussé chemin. Caroline, ses yeux bleus toujours rivés sur les bas-côtés, soupire. "On est un peu tout et rien. On n'est ni psy, ni médecin, ni assistante sociale,on fait quand même un peu de tout ça en essayant de ne pas se substituer à ceux dont c’est réellement le métier. Parfois, je fais même maman… On fait surtout le lien. Cet espace d'échanges est primordial pour elles qui ne connaissent souvent que les échanges monétaires avec les clients, les insultes des passants, les vols à l'arraché."

The show must go on

La camionnette stoppe. Une ombre, longiligne, moulée dans un jean, féline, s'avance. C'est Angélica. "Aïe les chéries, ça fait plaisir de vous voir". Son accent fracasse le silence, son pull rose électrise la nuit. "Ouais c'est dur en ce moment, il n'y a pas de clients. L'inflation tout ça, ils préfèrent aller jouer au casino. J'ai fait zéro ce soir, là. La vie, elle est moche, mais si je pleure, le maquillage coule et j'aurai encore moins de clients".

Tu sais, ma femme est au courant, elle est d'accord, mais ma fille ne comprendrait pas. Elle est trop jeune

Angélica, travailleuse du sexe

Sous le maquillage et la perruque brune, sous les artifices, il y a un être incroyable. Résilient. La journée Angélica est un homme, marié, père d'une petite fille, salarié. La nuit, une femme qui se prostitue pour payer le crédit de sa maison au pays, dans les Balkans, dans l'espoir d'y retourner bientôt, peut-être.

Angélica montre les photos de sa petite famille. Clichés ordinaires de sa vie diurne. "Tu sais, ma femme est au courant, elle est d'accord, mais ma fille ne comprendrait pas. Papa/maman, tout ça, elle est trop jeune. Je m'habille et je me maquille dans la voiture, je lui expliquerai un jour pourquoi j'ai fait ça, pourquoi il n'y a pas de honte."

Angélica passe son temps à plaisanter, à tournicoter ses mains en de savantes volutes, légère. "Tu me donnes un de tes trucs pour pas tomber enceinte hein ?" Elle a tout de même les talons aiguilles sur terre. "Oui, je continue à prendre la Prep [traitement préventif pour les personnes très exposées au VIH] mais ton lubrifiant là, c'est vraiment nul, il sèche tout de suite." Caroline lui propose également une alarme de sac." Ha oui, la dernière fois, on m'a jeté des bouteilles, un vibromasseur, les gens sont fous, t'as pas idée." Silence." Y a personne d’autre qui pense à nous, qui prend soin de nous." Ses yeux noirs soulignés de khôl s'embrument. Fugacement. The show must go on.

Plus tard, Caroline me confiera que ce rire, coutumier, compense la rudesse du quotidien et que, parfois, "une larme coule au milieu des blagues." Nous attendons Monica, la collègue d'Angélica, qui travaille sur le même spot. La voilà qui sort d'une voiture garée un peu plus loin, perruque de travers après une passe. "Ha Monica, ça va ? Les affaires sont bonnes ? Je vous présente le cousin de ma femme, enfin, je devrais dire la cousine hein ..." Monica acquiesce, elle ne parle pas bien français et, tout en badinant, traverse la rue. 

Angélica promet de passer à la permanence hebdomadaire et aux Apériputes, apéritifs dédiés exclusivement aux travailleuses du sexe, organisés tous les mois par l'association. Pour continuer à parler, à rire s'il le faut. Avec ou sans fard.

Fourrure Givenchy

La maraude se poursuit. Dans l'habitacle, toujours un œil de côté, en marge, Caroline dresse un état des lieux des travailleuses du sexe qu'elle accompagne. "On retrouve plusieurs cas de figure : des personnes qui sont clairement dans des réseaux de prostitution, enlevées ou envoyées par leur famille, d'autres à qui on a promis un avenir meilleur en Europe. Certaines ont fui leur pays et font ça comme nous, on irait travailler dans la restauration, pour vivre, pour payer leurs dettes auprès des réseaux clandestins. Beaucoup sont des travailleuses indépendantes, à leur propre compte. Elles sont nigérianes, ghanéennes, camerounaises, bulgares, roumaines, tziganes, brésiliennes ou équatoriennes. Pas mal de personnes transgenres viennent d'Amérique du Sud."

Moi, tu sais j'en ai marre de toutes ces associations qui viennent pour nous remettre dans le droit chemin, nous sortir de la rue. Nous ne sommes pas des victimes, non

Cynthia, travailleuses du sexe

Cynthia fait partie de cette dernière catégorie. Enveloppée dans son manteau de fourrure Givenchy dont elle nous montrera l'étiquette, c'est une figure de la nuit strasbourgeoise. 44 ans de travail du sexe, 18 à ce coin de rue, son "bureau". Belle sous ses apprêts, provocante, elle nous toise d'abord, menton en avant, puis se radoucit. La confiance.

"Ne m'appelle pas travailleuse du sexe, moi, je suis une pute. Il faut dire les choses, toutes ces périphrases-là, ça ne veut plus rien dire." Le ton est donné. "Moi, tu sais j'en ai marre de toutes ces associations qui viennent pour nous remettre dans le droit chemin, nous sortir de la rue. Nous ne sommes pas des victimes, non, moi, j'ai choisi de faire ce métier. Je gagne, les petits mois, 3000 euros, s'il le faut, je me fais violence, j'accepte les déchets. J'habite dans un appartement en ville, je ne manque de rien, je ne suis pas la plus heureuse, mais je suis satisfaite. J'ai choisi, je choisis : qui je veux, quand je veux et où je veux. Je suis libre."

Cynthia parle énormément, mitraille, péremptoire. Mes doigts, engourdis par le froid, ont du mal à la suivre. "Ho ben moi je n'ai pas froid du tout, regarde." Cynthia ouvre sa pelisse laissant entrevoir de la lingerie fine, blanche immaculée, et des fesses charnues. "Faut dire les amphétamines ça aide pas mal. Là, j'en ai pris quatre avec un whisky. J'essaie d'arrêter mais ce sont les pires merdes qui existent ces trucs-là. Ça m'aide à rester high mais ça me rend parfois agressive." Et Cynthia de raconter les violences auxquelles, elle, s'expose : insultes, agressions, harcèlement de rue "les parasites, c'est le pire. Le reste ça fait partie du métier, du métier à risques." D'ailleurs, Cynthia jette en permanence des regards autour d'elle. Ses créoles branlent, miroitent, telles des vigies. "J'ai une bombe lacrymo et je sais me défendre mais il faut être vigilante."

La voisine passe, son chien au bout d'une laisse. Sourire, enfin. "Elle est sympa cette petite". Cynthia assure à Caroline que, physiquement, elle se sent bien, grâce à ces "remontants". Rien à déclarer. "Moralement ça doit être une autre histoire j'imagine, il doit me manquer pas mal de lumières là-haut à force de faire ça."

Ça, Cynthia en parle sans retenue ni embarras. C'est cru, charnu, trivial. Elle a compris que Caroline ne fait pas partie de ces "prêcheurs de vertu", qu'elle ne juge pas mais aide, inconditionnellement. "Les hommes c'est bien pour me baiser. J'aime le sexe, j'aime les hommes mais jamais je n'en voudrais un à la maison. Dommage que je n'aime pas coucher avec les femmes, elles sont tellement plus intéressantes ..." C'est sur ces paroles féministes, non sans avoir laissé une carte, un paquet de préservatifs et mis en garde contre un lubrifiant "qui sécherait trop vite", que nous repartons.

Caroline me glisse, au détour d'un virage. "Je suis contente, on a progressé avec Cynthia, on a établi un lien. Avant, je dois bien te dire qu'elle n’était pas toujours ouverte au dialogue". Je me doute que c'est un euphémisme. "Le secret, la clé, tu sais c'est de considérer ces femmes comme elles sont : des êtres humains. Pas des objets, pas des victimes, juste des femmes."

Du cœur 

Il est minuit et demi. Les routes sont mortes, balayées par nos phares et le regard scrutateur de Caroline. "Les Africaines sont là d'habitude mais souvent elles ne parlent pas, elles sont peut-être surveillées de près." "Sous ce pont alors ?" Rien, à part quelques marcheurs noctambules. Nous continuons.

Elle avait raison, elles ne sont pas nombreuses à être sorties ce soir. "Attends on va voir s'il y a Sylvia, elle est toujours là Sylvia." Effectivement, à un carrefour, au pied d'un grand ensemble éteint, toute petite sur sa chaise pliable, une blonde attend. Queue-de-cheval et bottines. "Je me mets toujours ici, au moins si je suis agressée, je crie et tous les voisins sont réveillés. Ma voiture est juste là, je fais deux mètres pour aller travailler, la sécurité avant tout." 

Sylvia a de grands yeux rieurs qui s'étirent, quand elle parle, sur ses joues poupines. Deux amandes charbonneuses. "Moi qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige je suis là. Bien couverte l'hiver, plus sexy l'été, heureusement hein ?" Sylvia, 31 ans, refuse café et thé. "J'ai mal au ventre" et raconte sa soirée. Calme pour elle aussi. "Oui en ce moment, c'est plus dur, il y a moins de clients. Avant je pouvais faire du shopping, beaucoup de shopping, là j'achète l'essentiel. Du coup, je vais en Allemagne ou à Zurich, il y a plus d'argent, pour compléter un peu mon salaire." 

Sylvia est maman d'une petite fille de deux ans, restée en Bulgarie. "Sa pitite". Chaque fois que Sylvia prononce ce mot, ses yeux palpitent. "Je lui envoie de l'argent, 300 euros, toutes les semaines, pour son traitement. Elle a un problème cardiaque, ma pitite. Mon mari est décédé et ce sont mes parents qui la gardent. Si tu es pauvre en Bulgarie, les médecins ne s'occupent pas de toi, c'est simple. Je lui téléphone tous les jours. Je travaille pour elle, comme un robot."

Sylvia part dans un rire qui déchire la nuit. Sa bonhomie n'est pas feinte. Il faut ce qu'il faut. "C'est un peu difficile mais je m'en sors, ça va aller." Quand Sylvia parle de son travail, elle dit "faire la route". J'aime à penser qu'elle la mènera vite jusqu'à sa fille. "Non tu sais, je veux qu'elle vienne ici, en France, et trouver un travail plus normal. Dans la restauration. Il n'y a rien là-bas, rien." Sylvia, elle non plus, même si elle compte en changer, n’éprouve aucun dégoût de ce métier alimentaire. "C'est mon travail oui, et je dis souvent que je suis mon propre maquereau et même si je me sens seule ici, je sais que je peux appeler Caroline si j'ai besoin d'un rendez-vous médical, d'aide, d'une chambre d'hôtel..." Une berline ralentit. Appel de phares. Notre discussion tourne court. "Bon, c'était sympa mais maintenant je dois aller bosser." Les affaires reprennent.

Révolte

Caroline est fatiguée. Jeune maman, elle a des obligations médicales demain matin, tout à l'heure. Nous nous arrêterons là. La tâche est immense. Nous remontons dans le van, une dernière phrase, une dernière révolte, pour la route. "Non il n'y a pas de honte et d'ailleurs je ne comprends pas pourquoi il y en aurait. Bien sûr certaines ont envie de faire autre chose mais elles se prostituent parce qu'elles n'ont pas d'autre choix que de gagner leur vie par ce moyen-là. Je ne parle pas bien sûr de la traite humaine et des réseaux de prostitution. En ce sens, la loi du 13 avril 2016  [pénalisation des clients] est tout à fait contre-productive. Elle pénalise de fait ces femmes déjà précaires, les appauvrit et les pousse à se mettre en danger en acceptant des pratiques à risques, dans des zones reculées. Au fond c'est quoi la différence entre s'abîmer le corps dans des usines, à la chaîne, et comme ça ? Ce sont des femmes qui font ce qu'elles veulent de leur corps. Parfois je dis trop crûment ce que j'ai sur le cœur, tant pis."

Synthèse du rapport d'évaluation de la loi 2016 et réponses apportées by France3 Alsace on Scribd

Cette phrase de conclusion en choquera plus d'un. Moi, là, tout de suite, le nez rouge et la tête pleine de leurs histoires, non. Je ne suis certaine que d'une chose que je soupçonnais déjà d'ailleurs fortement. Toutes ces femmes, Caroline comprise, méritent le respect, et mieux, forcent l'admiration.

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