Ardennes, Marne, Aube : les obligations de quitter le territoire plongent des familles dans la misère et le désespoir

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Écrit par Isabelle Forboteaux
Les manifestations s'enchainent pour dénoncer et tenter de protéger les enfants et leurs familles.
Les manifestations s'enchainent pour dénoncer et tenter de protéger les enfants et leurs familles. © RESF Ardennes

Les bénévoles de Réseau Education Sans Frontières, la Ligue des Droits de l’Homme, la Cimade mettent toutes leurs énergies en commun pour sortir de l’impasse des dizaines de familles. Des situations inextricables, des enfants en danger, vivant la peur au ventre depuis l’arrivée des obligations de quitter le territoire.

Ils sont Angolais, Gabonais, Géorgiens, Maliens, Afghans, Pakistanais, Guinéens. Ce sont de très jeunes enfants, tous écoliers, des adolescents, tous scolarisés, de jeunes adultes sortis de l’aide sociale à l’enfance et tout juste majeurs. Ce sont aussi des adultes ayant fui leur pays, ou mariés à un français. Ils ont tous en commun d’avoir reçu une obligation de quitter le territoire.  

En danger dans leur pays  

Elle est arrivée un « beau » jour de 2020, en pleine pandémie. Un "beau " jour, car pour cette maman angolaise, atteindre la France était sa chance. Seule, avec ses quatre enfants de 4, 6, 8 et 13 ans, elle arrivait du Portugal, où elle avait fait étape. "Le motif de la demande d’asile de cette famille : avoir subi des persécutions dans son pays, explique un membre de l’association Réseau Education Sans Frontières (RESF) des Ardennes. Quand on fait ce périple c’est que l’on a une bonne motivation".

L’Angola où le taux de chômage et le coût de la vie ont flambé ces dernières années. Mêlés aux corruptions d’état et au népotisme récurrent, ce pays est devenu instable. Toutes les manifestations de contestations sont réprimées violemment et la pauvreté s’est installée durablement. "Ce que nous raconte cette maman, explique encore le bénévole de RESF, c’est qu’un membre de sa famille aurait été assassiné et qu’elle-même folle de douleur au moment de l’enterrement aurait proféré des menaces contre ceux qui auraient fait cela. Quelques jours plus tard, elle subissait une expédition punitive. Elle raconte que cette nuit-là fut d’une extrême violence. Malheureusement entre le moment où elle a subi cela et le moment où elle a réussi à partir d’Angola - elle est partie en avion légalement - et celui où elle est arrivée au Portugal puis en France, ses blessures ont guéri, physiquement en tout cas. On lui reproche, aujourd’hui, de ne pas avoir de preuves suffisantes pour étayer ses propos".

Je les entendais discuter entre eux devant la porte close et dire on ira plus jamais à l’école, on aura plus jamais de copains

Un bénévole de RESF Ardennes

Et comme la France considère l’Angola comme un pays sûr, aucune contre-indication au retour. "Suite à son agression en Angola, les relations avec sa famille sont devenues très compliquées, précise encore un membre de RESF Ardennes. L’obligation de quitter le territoire français dit qu’elle a encore de la famille en Angola et qu’elle peut tout à fait reconstituer sa cellule familiale là-bas. Mais en réalité, elle explique que c’est faux. Aujourd’hui ses attaches familiales sont rompues".  

Ballotage administratif et émotionnel  

Leur arrivée en terre ardennaise est compliquée par la pandémie. La Covid 19 retarde la prise en charge et si les enfants sont enregistrés par l’éducation nationale, ils ne font leur première rentrée qu’en septembre. "Le plus jeune à 5 ans, il y a deux petites filles de 7 et 9 ans et la plus grande de 14 ans", explique encore le bénévole. Ils posent alors leurs valises à Sedan où une nouvelle vie commence. Mais quelques mois plus tard, pour des raisons administratives, la famille doit repartir, direction Charleville. Il faut tout recommencer, les inscriptions scolaires, la vie sociale. "Il a fallu que le réseau RESF contribue à leur re-scolarisation. Les lenteurs administratives ont entraîné une perte d’un mois de scolarité, continue le bénévole qui connaît bien la famille. Ils venaient déjà d’être arrachés, déracinés de l’endroit où ils avaient construit quelque chose. Là, ils sont logés dans un appartement où il y a deux chambres et les enfants sont restés enfermés au lieu d’aller à l’école. C’était dur pour eux. Je peux l’attester pour avoir été là lorsque nous avons essayé d’accélérer le système et d’aller inscrire les enfants dans les écoles et au collège. Ils ont été témoins de la difficulté. Ils parlent très très bien français. Je les entendais discuter entre eux devant la porte close et dire on ira plus jamais à l’école, on aura plus jamais de copains".  

L’école le refuge pour les enfants  

L’ainée de la famille est une jeune fille rayonnante. Elle s’était très bien intégrée à Sedan, elle a recommencé, s’est faite à nouveau des amis, elle est très heureuse. "C’est une élève, qui scolairement, s’investit énormément, précise le bénévole de RESF. Elle a appris le français très vite. Elle me disait que les méthodes étaient différentes dans l’autre collège et qu’elle a eu besoin d’un temps d’adaptation. Elle nous avait aussi raconté son arrivée en France et nous avons compris, à travers son discours, même si c’est une élève qui ne se plaint jamais, cette grande souffrance de tout quitter, d’arriver dans un univers inconnu. Elle ne parlait pas du tout la langue, elle ne connaissait rien ni personne". Tous les quatre travaillent très bien. Ils ont renoué avec une vie sociale et des amis… et l’école leur permet de s’évader quelques heures dans la journée loin des démarches administratives menées par leur maman.   

"Chaque jour, je prie le bon dieu pour que mes enfants restent toujours forts, explique Arnold, cette autre maman en difficulté. Mais malgré cela, je sens les larmes dans leurs yeux. Ils vont à l’école et ce moment-là, c’est vraiment un moment où ils oublient toutes les difficultés. Mais lorsqu’ils reviennent à la maison, ils sentent qu’il y a des choses qui ne vont pas. La vie sociale n’est plus la même. Avant on avait un train de vie stable lorsqu’on était dans mon pays. On ne manquait de rien, ils avaient tous ce qu’ils voulaient. Regardez Noël arrive, je ne peux même pas offrir à mes enfants un seul cadeau. C’est vraiment triste".    

Par amour  

Arnold est la maman de deux enfants de 14 et 8 ans. Elle n’a pas fui son pays, le Gabon. Elle est arrivée en France légalement et de son plein gré. Enseignante en français, elle avait tout pour vivre bien. Mais l’amour s’en est mêlé. Celui qui bouleverse tout, au point de tout quitter ou presque. "J’ai rencontré mon ex-époux (le divorce est en cours) en Belgique lors de vacances, raconte Arnold. On s’est mariés en France en 2018. Tout était bien. Au départ, j’avais suggéré que l’on aille vivre dans mon pays. C’était mieux car j’y avais une situation plus stable que la sienne. Etant enseignante j’avais des possibilités de maintenir notre cellule familiale, contrairement à lui qui n’avait pas assez de moyens". Arnold souhaitait aussi que son mari quitte un entourage amical "pas recommandable. Au départ, il avait accepté, mais après il a changé d’avis et il a commencé à me menacer".

"Tout le temps c’était des injures, des disputes, des menaces. Il me jetait des objets dessus. Il nous traitait de sales bêtes, de sales noirs, que nous sommes des macaques.

Arnold, Gabonaise en instance de divorce

Arnold continue après son mariage les aller-et-retour au Gabon. Elle ne lâche pas son poste de professeur qui permet de faire vivre la famille. Et surtout, elle a deux enfants dont elle continue à s’occuper. "Mon mari me disait que j’abandonnai mon foyer, qu’il fallait que je revienne, qu’il allait me dénoncer. Je lui répondais que non, tu sais que je travaille et ici j’ai une vie et j’aimerais que cela soit toi qui viennes. Il a insisté et m’a dit qu’il avait trouvé du boulot. Avant le mariage c’était quelqu’un de super bien. Mais juste après, je n’ai pas compris, il s’est mal comporté et c’est là où les violences ont commencé". Son mari insiste et Arnold décide, par amour, de s’installer en France, dans les Ardennes. "On a fait les démarches et je suis donc venue définitivement avec mes enfants en 2019".  

Brimés, insultés et chassés

"Malheureusement, il m’a convaincu qu’il avait changé, que tout allait mieux, dit-elle aujourd’hui avec beaucoup de tristesse dans la voix. C’est mon époux et j’avais confiance. En tant qu’enseignante, j’ai des diplômes et je me suis dit que je n’allais pas rester à la maison sans rien faire. Je chercherai à travailler et ensemble on pourrait être solides. C’est ça un foyer".

Mais très vite après leur installation, la violence se déchaine. "Tout le temps c’était des injures, des disputes, des menaces. Il me jetait des objets dessus. Il nous traitait de sales bêtes, de sales noirs, que nous sommes des macaques. Les enfants n’avaient pas le droit de toucher à quoi que ce soit dans la maison. On était privés de tout, on était réduits… je ne sais pas. Même le chien est mieux traité. Je n’avais pas le droit de sortir, je ne devais parler à personne. Je ne connaissais rien dans cette ville et c’était vraiment difficile". Arnold rencontre une femme qui lui permet de sortir de l’enfer. "Il y a toujours quelqu’un que dieu met sur le chemin. Il y a une dame qui s’est aperçue que ça n’allait pas chez moi. Elle a essayé de m’aborder discrètement car il ne fallait pas qu’il nous voie ensemble. Elle m’a dit que je ne pouvais pas me cacher comme cela, que j’étais mariée oui, mais que j’avais une vie, des libertés en France. Qu’il ne fallait pas avoir peur".

"Je lui ai répondu, la police c’est la justice et dès l’instant où tu deviens violent je n’ai pas d’autre choix.

Arnold

Et puis ce jour-là, tout bascule. Un préavis d’expulsion récupéré dans la boite aux lettres et la discussion s’enflamme dans la cage d’escaliers. "Il a commencé à m’insulté, à me battre, au point de me pousser. J’ai trébuché. Heureusement je me suis accrochée sinon j’allais me retrouver du 2e étage au rez-de-chaussée. Je ne sais pas si je parlerai encore aujourd’hui… je serai peut-être morte. Je me suis accrochée par le rebord et c’est ce qui m’a sauvé".  Arnold raconte cette ultime violence à cette dame aux précieux conseils… en même temps qu’elle et ses enfants se font chasser de la maison. Arnold a bien l’intention, cette fois, d’aller déposer plainte et son mari l’apprend. "Je lui ai répondu, la police c’est la justice et dès l’instant où tu deviens violent je n’ai pas d’autre choix. Je ne savais pas où dormir avec les enfants en plein hiver". Elle se rend avec eux au commissariat de police puis à la gendarmerie où elle est prise en charge par une assistante sociale. "Elle m’a expliqué, qu’ici en France on protège beaucoup les femmes victimes de violences, on protège les enfants. Moi j’étais tellement étourdie que je ne savais plus rien du tout. Mais j’ai décidé de porter plainte". Une vie en foyer pour femmes victime de violence débute alors pour Arnold et ses deux enfants. Une vie de promiscuité, où il faut tenter de préserver la cellule familiale. Où la pandémie rend difficile la reconstruction sociale de la famille. Elle se bat.  

Elle retrouve une stabilité et reçoit son OQTF  

"Pendant les six mois, j’ai fait des démarches. Une demande de protection juridique a été engagée, dès mon arrivée au foyer, en janvier 2020. Malheureusement, avec le confinement, cette demande n’a été traitée qu’en juin 2020. Et elle a été rejetée, explique Arnold contrariée. Après 5 mois, la juge a décidé que ce n’était plus nécessaire d’être protégée puisque je n’étais plus dans la même ville que mon époux et que l’on était séparés. Donc je n’ai pas pu avoir cette audience de protection". La jeune femme fait aussi valoir ses droits au travail. Ses diplômes d’enseignante sont reconnus en France et elle obtient de l’éducation nationale ses équivalences. "J’ai même travaillé pendant 6 mois en tant qu’aide à domicile auprès des personnes âgées".  Les enfants retrouvent le chemin de l’école. Ils quittent le foyer pour un nouvel appartement. Le début d’une nouvelle vie. "J’ai passé mon entretien avec l’académie, au rectorat, j’ai été affectée dans un collège. Mais l’académie me réclame un titre de séjour, et je n’en ai pas. La préfecture ne me donnait que des récépissés de 1 à 3 mois. Ca m’a empêché de travailler correctement. Et aujourd’hui malheureusement, je n’ai pas eu de renouvellement".

Le fait d’avoir dit non, stop aux violences, c’est un malheur pour moi. Et les enfants en pâtissent beaucoup. Ils prennent des coups chaque jour, à chaque difficulté et ça me fait très mal.

Arnold, menacée d'expulsion avec ses deux enfants

Le 18 octobre dernier, Arnold reçoit une obligation de quitter le territoire français.  Sa vie commune est rompue, le divorce est en cours et l’ordonnance de protection a été rejetée. L’état estime qu’elle doit repartir au Gabon. "Je divorce pour violences conjugales. Nous sommes des humains, quelque soit la couleur de peau, nous sommes des humains, on a tous des droits. On ne peut pas traiter quelqu’un comme un chien parce qu’il a une couleur de peau noire ou parce que c’est son nom. Et quand ça ne va pas on dit non. On se marie par amour, c’est pour vivre heureux. On ne se marie pas par contrainte ou bien par profit. Ce n’est pas ça le mariage, ce n’est pas ça le vivre ensemble".  

Dénoncer et réduire le silence  

"Aujourd’hui, je dénonce cela. Mes droits sont bafoués, je dénonce le fait que j’ai été humiliée, rabaissée, méprisée avec mes enfants et que je suis celle qui continue à subir. Le fait d’avoir dit non, stop aux violences, c’est un malheur pour moi. Et les enfants en pâtissent beaucoup. Ils prennent des coups chaque jour, à chaque difficulté et ça me fait très mal. Je me bats aujourd’hui non seulement pour moi mais aussi pour toutes ces femmes qui sont dans l’ombre. Et j’en connais, insiste-t-elle. Elle ont fait des démarches, elles n’ont pas eu de titre de séjour et ont été obligées de repartir dans leur foyer, subir. Elles me disent que je suis courageuse. Mais, non, je ne suis pas courageuse, je me bats pour ces enfants, pour vous toutes qui êtes dans le silence. Il faut que cela cesse. Il faut que ces violences cessent". Sa voix est forte. Arnold est dans le combat. Mais elle est consciente qu’il sera difficile et sa voix s’étouffe presque. "Je ne peux plus rien faire. J’ai tout perdu. Pas de salaire, pas de ressource, rien ".

Pourtant, il y a deux semaines, Arnold a obtenu un poste dans un établissement de Charleville qu’elle n’a pu honorer faute de carte de séjour valable.    

La charge émotionnelle des élèves et enseignants français  

A Revin, un jeune garçon, sa petite sœur et leur famille sont aussi menacés de retour en Géorgie. Ils sont en terminale et en seconde. Des recours systématiques sont faits. Pour la maman angolaise,  "elle avait un mois pour le faire, explique à nouveau le bénévole de RESF. Mais, le 23 novembre, elle a eu le rejet de son recours. Il reste l’appel mais c’est compliqué car dans la mesure où la famille n’est pas capable d’apporter davantage de preuves… On est certains que l’appel sera rejeté. Cette famille aujourd’hui, dit encore le bénévole excédé, un jour la police va venir et la mettre dans un avion pour l’Angola".

Apprendre le français, s’intégrer, construire un projet professionnel. Et du jour au lendemain tout s’arrête et c’est cette brutalité là que l’on voudrait dénoncer.

Un bénévole de RESF Ardennes

Les bénévoles de RESF dénoncent à la fois cet immense gâchis et ses vies malmenées et parfois brisées. Mais aussi la pression exercée sur les enseignants et les élèves des établissements scolaires. "On demande aux enseignants d’adapter leurs cours pour ces élèves, de tout faire pour les intégrer. On demande aux autres élèves de participer. Il y a tout un mouvement de l’éducation qui est mis en œuvre pour offrir un cadre bienveillant où ils vont pouvoir s’épanouir, précise le membre de RESF Ardennes. Apprendre le français, s’intégrer, construire un projet professionnel. Et du jour au lendemain tout s’arrête et c’est cette brutalité là que l’on voudrait dénoncer. Ce paradoxe. D’un côté le gouvernement demande aux enseignants de fournir des efforts, d’avoir des pratiques spécifiques. Il y a même des formations qui existent. De même, on parle d’orientation aux élèves, les professeurs principaux font leur travail, parlent à tous les collégiens de la même façon. Ils découvrent des filières professionnelles, imaginent des métiers, commencent à rêver, font des stages pour les plus âgés et puis du jour au lendemain tout s’arrête".  

Les combats perdus pour Vitali et Elyas  

"C’est une famille sans histoire, reprend le bénévole évoquant la maman angolais et ses quatre enfants. L’ainée venait d’être élue déléguée de sa classe. Tout cela interpelle aussi les syndicats d’enseignants, non seulement il y a la situation de ces familles-là, mais il y a aussi les répercussions pour leurs camarades d’école".

Dans les Ardennes l’an passé, deux actions fortes ont été menées pour tenter d’éviter la reconduction dans leur pays de Vitali, géorgien et d’Elyas, jeune afghan. Deux jeunes élèves aux origines et au parcours différents. Vitali a obtenu des autorités ardennaises trois mois de sursis pour passer son CAP. Il l’a obtenu brillamment avant de se faire expulser. Quant à Elyas, "les personnes sont venues le chercher dans son établissement scolaire, explique avec beaucoup d’émotion le membre de RESF. C’était au mois de juin. Il a été enlevé comme ça, il était en plein cours d’histoire, on est venus le chercher, on lui a demandé de descendre. Il y est allé, innocemment, sans savoir ce qui l’attendait. Et puis dans l’après-midi il était envoyé au centre de rétention à Metz. Il n’a pas pu dire au revoir à ses camarades, à ses professeurs et pour les élèves qui étaient présents cela a été extrêmement traumatisant. Ils en parlent régulièrement. Ils ont été choqués de voir que cela pouvait se passer, parce que c’était un ami pour eux. Cette dimension-là me semble importante".      

Scolarisés et à la rue  

Choqués aussi les enseignants de jeunes mineurs non accompagnés étrangers devenus majeurs. Dans l’Aube certains ont lancé une alerte via le réseau RESF : "On apprend au lycée, ce jour, que certains de nos élèves étrangers sont en ce moment expulsés des foyers du département parce qu’ils sont majeurs et qu’il n’y a plus de place. Ils sont en classe en journée, et dehors la nuit. Certains ne donnent plus signe. On doit agir. C’est insupportable".

Ils sont complètement démobilisés, démotivés. Ils ont tellement la trouille. Ils préfèrent s’écraser et disparaître…

Marie-Pierre Barrière, responsable de RESF Marne

"Le département de la Marne a mis dehors des foyers de l’aide social à l’enfance, 24 jeunes en octobre, explique Marie-Pierre Barrière, responsable du réseau Education Sans Frontières Marne. Jusqu’au 30 septembre, à cause de la pandémie, une loi du sénat interdisait les sorties sèches (sans logement). Ils ne pouvaient pas faire autrement. Et sur les 24 jeunes devenus majeurs, 17 se sont pris des OQTF. Des gamins dont on ne peut rien faire et qui n’appellent pas le 115.  Ils sont complètement démobilisés, démotivés. Ils ont tellement la trouille. Ils préfèrent s’écraser et disparaître…" Marie-Pierre Barrière précise encore que le réseau en a récupéré certains et "pas mal de recours ont été déposés, mais on est loin d’avoir tout le monde. Alors, où sont les autres et même ceux que l’on a récupérés, étant donné que l’on ne peut pas les héberger, ils ne sont vraiment pas dans de bonne situation"

51 contrats jeunes majeurs dans la Marne  

"Dans la Marne 135 mineurs non accompagnés étrangers sont accueillis actuellement, précise le président du département Christian Bruyen. Il y en avait 180 en début d’année. Nous les accueillons dans deux sites dédiés à Châlons-en-Champagne et à Reims. C’est important, car jamais un de ses jeunes n’a été mis à l’hôtel". Le président du département précise effectivement que ces mineurs non accompagnés devenus majeurs "ont été maintenus dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance 4 mois au-delà de l’état d’urgence sanitaire, c’est-à-dire jusqu’au 30 septembre".

En 2021, 83 de ces jeunes mineurs sont devenus majeurs, ce sont les chiffres du département de la Marne. "Parmi eux, 27% s’évapore dans la nature à leur majorité et sur les 60 restants, 51 "contrats jeune majeur" ont été mis en place et 9 ne l’ont pas souhaité", précise encore Christian Bruyen. Une comptabilité tenue par un département de la Marne qui veut faire savoir que le travail est mené pour continuer à accompagner ces jeunes. Seulement ensuite "l’Etat à ses raisons que je ne jugerai pas" dit-il en évoquant les obligations de quitter le territoire. Actuellement 24 de ces jeunes poursuivent leur contrat. "Sur 13 qui ont dû abandonner, 9 ont reçus une OQTF. Je ne suis pas là pour montrer du doigt des jeunes en grande détresse. Mais je ne peux pas faire de contrat avec des jeunes qui ne sont plus là".  

On leur dit de tenir, tenir, mais il n’y a rien qui se dégage. Ils nous répondent : mais on ne sait plus qui croire. C’est vraiment désespérant

Marie-Pierre Barrière, responsable de RESF Marne

50 dans la Marne plus de 60 dans l’Aube  

Autre difficulté, les internats sont pleins où refusent d’accueillir ces jeunes, et l’aide régionale à la restauration a été supprimée. "On a un jeune à l’internat ici, à Châlons-en-Champagne, et on nous a fait comprendre que le fond social de l’établissement, ne servira pas à payer l’internat, à la limite la moitié de la restauration scolaire mais c’est tout, explique encore Marie-Pierre Barrière. Ça nous aidait beaucoup à financer les cantines. Ça nous soucie pas mal car financièrement on est plutôt juste". 50 enfants sont suivis par RESF Marne. "Ce qui m’inquiète beaucoup ce sont ceux qui décrochent, on les perd, dit encore Marie-Pierre. M. était hébergé en famille d’accueil à Reims. Il a disparu. Son OQTF, reçue en juin, l’a complètement désespérée. On a fait un recours qui n’est toujours pas audiencé d'ailleurs. K. a aussi disparu, il était en terminale bac pro électricité. Un gamin qui était en réussite. C’est un carnage. Et puis nous, au bout d’un moment, nous ne sommes plus crédibles. On leur dit de tenir, tenir, mais il n’y a rien qui se dégage. Ils nous répondent : mais on ne sait plus qui croire. C’est vraiment désespérant".   

Dans l’Aube, le collectif de veille, constitué d’associations : Un Digne Toit, la Cimade, Welcome, le Secours Catholique, AAVEC, MRAP, LDH, de travailleurs sociaux et de citoyens, a alerté les autorités du département. Lors d’une très récente réunion, des enseignants des lycées des Lombards et Edouard Herriot étaient présents. "Les mineurs étrangers isolés, a 18 ans, sont mis dehors des centres au motif que leurs papiers d’identité sont douteux, frauduleux, précise Maryvonne Blum, présidente de La Ligue des Droits de l’Homme de l’Aube. Cela concerne 60 à 65 jeunes. C’est catastrophique".  

Du jamais vu

Il y a deux semaines, le collectif a interpellé les députés, sénatrices. "En plus du député, Gérard Menuel, nous avons aussi rencontré en octobre et novembre les sénatrices Evelyne Perrot et Vanina Paoli Gagin et la députée Valérie Bazin Malgras, reprend Maryvonne Blum. L'objet de nos rendez-vous portait exclusivement sur la situation des anciens mineurs étrangers non accompagnés, en formation et en apprentissage. Ils voient, tous, leurs efforts d'insertion brisés au moment de leur majorité. Trois entrevues sur quatre nous ont donné le sentiment que les inquiétudes étaient partagées. Nous avons aussi contacté le délégué du défenseur des droits". Le député, Gérard Menuel est d’ailleurs à l’origine d’une question au ministre de la Justice publié au Journal Officiel le 7 décembre dernier. Jamais le collectif n’avait connu pareille situation d’urgence jusqu’à présent. "C’est du jamais vu. Nous sommes mobilisés à 200% face à une situation qui nous indigne".

Dans la Marne, les Ardennes et l’Aube, les préfectures n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

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