Gaston-Paul Effa livre son récit initiatique auprès d'une féticheuse pygmée : "Ta tête est coupée de ton corps" dit-elle

Sorti le 3 octobre 2019, le dernier livre de Gaston-Paul Effa "La verticale du cri" est un récit initiatique qui relate sa propre expérience. Durant 10 ans, le professeur de philo à Sarrebourg a fait des séjours dans le pays de sa naissance, le Cameroun. Pour renouer avec la nature et sa nature.
Un récit initiatique
Un récit initiatique © Gallimard
Et si toutes vos certitudes n'en étaient pas. Si un événement familial bouleversant venait à remettre en question tout ce que vous croyez savoir. Vous amenant à revoir tous vos paradigmes et votre philosophie de vie...
C'est ce qui est arrivé à Gaston-Paul Effa, professeur de philosophie d'un lycée de Sarrebourg. Alors que son père, terriblement malade sent sa fin de vie prochaine, il fait promettre à son fils d'aller voir une femme dans son pays natal, le Cameroun, pour redonner sens à sa vie. 
De cette rencontre, l'écrivain tire un livre, sorti en octobre 2019 "La verticale du cri" (Galimard. Collection Continents Noirs)

Un homme et son père

C'est une double culture qui a forgé l'homme et l'âme de Gaston-Paul Effa. Né au Cameroun, septième enfant d'une fratrie qui en compte 33, il débute des études dans une congrégation de soeurs à Yaoundé et les continue en France à Strasbourg. Il dit lui-même (cf biographie France Inter): 

J'ai tété aux deux mamelles, celles de l'animisme et de la chrétienté
- Gaston-Paul Effa, écrivain

Une éducation voulue par son père qui l'a mené sur les chemins de la réussite littéraire. Probablement, une source de fierté personnelle et familiale.
Alors qu'il se croyait condamné par une maladie grave, le père de Gaston-Paul entreprend son fils. A-t-il vraiment mené à bien ses projets? A-t-il compris le sens des choses? Doit-il se réjouir de son parcours ou la vérité se trouve-t-elle sur un autre chemin?
Les paroles de son père résonnent dans l'esprit de l'écrivain. Il est au coeur d'une crise de milieu de vie et se pose les mêmes questions. Qu'a-t-il d'autres à offrir que les livres déjà parus? 
Son père lui fait alors promettre de partir à la rencontre de Tala, pour renouer avec ses racines et trouver un sens à sa vie.

Un homme et son guide, une femme pygmée

A l'Occidentale, l'homme part avec quelques certitudes. Il va honorer la promesse faite à son père en allant à la rencontre de Tala, une féticheuse pygmée. Il espère qu'elle lui délivrera un enseignement magistral et qu'il reviendra avec de nouvelles certitudes, qui l'aideront à surmonter sa crise. 
La réalité fut tout autre. C'est une véritable initiation que lui a offerte cette sage, guérisseuse de sa communauté. Après l'avoir dessaisi de tous ses oripeaux d'homme occidental, Tala a établi son diagnostic:

Ta tête est coupée de ton corps, tu es comme un instrument qui a perdu la note juste.
- Tala, féticheuse Pygmée

Comment faire pour retrouver cette note juste?  Certainement pas avec des formules et des incantations. Combien de temps ça va prendre? "Un certain temps". Voilà le premier indice livré par cette énigmatique femme. 

Il faudra dix ans, à Gaston-Paul, pour arriver au terme de cette quête. Dix ans, durant lesquels, il fera de multiples séjours, d'une semaine à quinze jours, au Cameroun, pour poursuivre son cheminement auprès de sa guide. Dix ans, durant lesquels, il a appris 

A quitter la pression sociale, qui fait que chaque chose que l'on fait, a des résultats visibles.
- Gaston Paul Effa 

Un homme et sa/la nature

Pour arriver à cet état d'esprit de lâcher prise, il a fallu qu'il prenne le chemin de la nature. Car, pour cette femme aux savoirs ancestraux, ce qui coupe l'écrivain de sa nature c'est sa perte de repères par rapport à la Nature. Et vice-versa.

Le premier dérèglement écologique, c'est la perte du lien humain, du sens humain.
- Gaston-Paul Effa

Et de séjours en enseignements, d'expériences au coeur de la forêt en expériences communautaires, l'homme de lettres retrouve peu à peu corps et âme. Il apprend à remettre son corps dans l'axe, il se remet droit, d'où "la verticale du cri", le titre de son ouvrage. La vielle femme l'a accompagné. 

Ton esprit a lâché prise, tu redeviens nature.
- Tala

Et effectivement, l'homme l'admet désormais: "comment puis-je écouter la nature si je suis incapable de m'écouter moi-même?"

Un parcours aux couleurs irréelles

L'histoire est déjà belle, celle d'un homme qui retrouve les traces de lui-même, en suivant le cours de la nature. Celle d'un homme qui se débarrasse du superflus, de l'orgueil et des lourdeurs inutiles. Mais elle est encore plus belle quand on sait que le père de Gaston-Paul a survécu à sa maladie.
Alors que les médecins le disaient condamné, lorsqu'il donna ce conseil à son fils, il survécut. Il survécut assez longtemps pour connaître l'épilogue du parcours de Gaston-Paul. Il s'est éteint récemment, à l'issue des dix années de travail de son fils sur lui-même. Il a bouclé la boucle en délégant la transmission de ses racines à une sage de sa commuanuté. Ce que Gaston-Paul Effa résume en ces mots "aujourd'hui j'ai compris ce que c'est que la transmission, il faut

Apprendre à diminuer pour permettre à l'autre de grandir.


L'histoire est encore plus belle enfin, quand on écoute le journaliste Franck Gaillet nous raconter les conditions de tournage du reportage. 
Le tournage devait s'effectuer sur les hauteurs de Dabo, dans un lieu emprunt de magnétisme, un ancien lieu de culte celte puis chrétien. Sur les hauteurs de cette colline, s'ouvre un panorama à 360° sur les forêts avoisinnantes. Un lieu un peu magique, pour évoquer une histoire de retour aux sources grâce à la nature, à la forêt, bref un endroit idéal.
Sauf que, ce matin-là de novembre, le ciel était bas. Plus l'équipe se dirigeait vers les hauteurs de la colline, plus le ciel semblait gris, plus le brouillard se densifiait. Franck commençait à craindre de devoir reporter le tournage et s'impatientait. Philippe, le caméraman, dépité, sortait son matériel sans conviction. Pour les rassurer, Gaston-Paul Effa, lança alors : "Aie confiance !". 
Et comme on ne le voit que dans les films -et peut-être aurez-vous du mal à me croire- les nappes de brouillard se sont déchirées, lentement, par couches successives pour laisser la forêt des collines environnantes se détacher sur un fond de ciel d'hiver.... Comme dans les films, je vous dis, ou peut-être par un petit coup de pouce de la nature reconnaissant les siens.
 
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