Haut-Rhin : des fouilles archéologiques à Kembs révèlent des vestiges exceptionnels

Des fouilles archéologiques menées à Kembs ont permis de mettre en évidence les traces d'une église paléochrétienne pour la première fois en Alsace. Sur le site, la présence d'une grande nécropole gallo-romaine et une tombe mérovingienne montrent l'importance de l'ancienne cité romaine, Cambete.

La terre a livré ses secrets, l'espace d'un été, le long du Rhin au sud est de Mulhouse. Nous sommes à Kembs, une petite ville haut-rhinoise de quelques milliers d'habitants. Sa position géographique a fait d'elle, à l'époque romaine, une cité d'une grande importance. Alors appelée Cambete, l'agglomération gallo-romaine est à la jonction des voies antiques nord-sud et est-ouest.

Les fouilles archéologiques, réalisées sur l'extension du camping actuel, ont mis au jour les traces de l'occupation du secteur, de la fin de l'empire romain au haut Moyen-Age. Une période de transition, couvrant quelque quatre cents ans, de la fin du IIIe au VIIe siècle. Comment s'articule cette transition où plusieurs mondes s'entremêlent ? C'est là tout l'enjeu de ces fouilles menées par la société privée Antéa Archéologie de juin à la fin août. "Les fouilles ont soulevé beaucoup d'interrogations, pour y répondre on compte sur l'analyse prochaine des vestiges", souligne Axelle Murer, responsable du chantier de fouilles. 

Un chantier exceptionnel

Les vestiges en question se répartissent sur une surface de 7700 m² à proximité du grand canal d'Alsace: un secteur funéraire gallo-romain, une série de bâtiments antiques, une tombe mérovingienne et surtout des trous de poteaux dont le plan dessine celui d'une église paléochrétienne. "On a diagnostiqué 230 tombes mais on a pu en fouiller que 156 à cause du temps qui nous était imparti. C'est la plus grosse nécropole pour cette période en Alsace. La présence mérovingienne est la seule attestée dans ce secteur jusqu'à présent", explique Axelle Murer. Quant à la découverte d'une église paléochrétienne, témoin du christianisme naissant, c'est une première en Alsace. Autant dire que le site est exceptionnel par la richesse de ses vestiges et par la complexité de l'histoire qu'il recèle.

Une chronologie sur quatre siècles

Reste maingenant à articuler chacun de ces éléments entre eux et à affiner la chronologie pour reconstituer les différentes phases de cette époque. "On a eu pas mal de difficultés à dater ces vestiges. Dans la nécropole on a du mobilier qui permet de dater les tombes du Bas-Empire. Dans le secteur des bâtiments on sait qu’ils sont romains mais c’est un secteur très pauvre en matériel". Secteur où les archéologues ont eu recours à la stratigraphie pour établir une chronologie. Il s'avère que :

- le plus ancien est un édifice public, un praetorium, sorte de relais routier qui servait aux légionnaires et aux notables romains occupés à la gestion de la région. "Nous sommes à proximité d’une voie qui passait sur un pont, un pont antique découvert dans les années 50 lors de la construction du canal d’Alsace. On se situe au débouché de ce pont qui enjambait le Rhin". Cette voie reliait probablement Cambete à Augst, grosse agglomération romaine située près de l'actuel Bâle, figurant sur les itinéraires antiques. C’est un axe mettant Cambete aux portes de la Germanie toute proche et qui va se raccorder à la voie principale où se développaient les habitations sur l'emplacement de l'actuel Kembs.

- le deuxième bâtiment, superposé au praetorium, est un entrepôt, en forme de long bâtiment rectangulaire. "Nous sommes au bord du Rhin, il devait servir au stockage des marchandises qui arrivaient par voie fluviale", souligne Axelle Murer.

- le troisième bâtiment, fondé sur poteaux, fait penser à une église par son plan basilical orienté vers l'est. "Il pourrait constituer les vestiges d’une église paléochrétienne mais il nous reste à le dater avec précision et c’est là tout l’enjeu. On sait, de par la technique de construction employée, qu'il est forcément, soit de la toute fin de l’empire romain, soit du haut Moyen-Age. On penche plutôt pour le paléochrétien parce que son plan s'inscrit dans celui du premier bâtiment, le praetorium. Ce qui laisse supposer que ses fondations de celui-ci étaient encore être visibles au moment de la construction de l'église".

Païens ou chrétiens ?

Ce qui pourrait militer en faveur du haut Moyen-Age est constitué par un enclos funéraire mérovingien. Un dignitaire, ou un personnage important, y fut enterré au milieu du VIIe siècle. Dans la tombe, les archéologues ont retrouvé, intact, le matériel funéraire qui accompagnait le mort dans l'au-delà, dont un chaudron en bronze. Un cheval décapité repose à côté de lui dans une deuxième tombe, une pratique païenne en vigueur chez les Germains. Cette présence mérovingienne sur le site pourrait expliquer la technique archaïque de la fondation sur poteaux utilisée pour la construction de l'église. 

"A cette époque, on se trouve dans un flou artistique religieux. A la fin de l’empire romain, le christianisme apparaît sporadiquement et pendant plusieurs siècles on hésite sur la religion à adopter. Dans la région, la transition se fait très lentement. Le système central basé à Rome commence à avoir du mal à gérer les frontières à cause des invasions germaniques. Le brassage de populations qui en découle apparaît de plus en plus au fur et à mesure des fouilles. On a des sites avec des pratiques cultuelles mixtes. Entre païens, chrétiens, Gallo-romains ou Germains, on finit petit à petit par démêler cet écheveau mais ce n’est pas encore très clair", explique Axelle Murer.

Une datation au radio carbone des sédiments prélevés dans les trous de poteaux devrait lever le mystère qui entoure pour l'instant ce troisième édifice. Réponse d'ici quelques semaines, à la fin de cette année ou début 2022.

Le secteur funéraire

Concernant la nécropole, le mobilier funéraire retrouvé dans les tombes indique qu'elle s'est développée durant le Bas-Empire, soit entre 275 et 590. "La céramique produite de manière standardisée à cette époque ne laisse pas de doute sur l'intervalle de dates mais ne permet pas non plus de préciser davantage", souligne l'archéologue, spécialisée dans l'étude des céramiques romaines et médiévales. Il faudra là aussi s'en remettre à des analyses plus fines basées sur la datation au carbone 14 notamment.

En tout cas, ce qui a été observé permet de dire qu'il s'agit d'une population homogène gallo-romaine, regroupée dans un habitat plutôt concentrée, vu la quantité de tombes. "On a trouvé des squelettes d'enfants et d'adultes, de tous les milieux sociaux. Des tombes très simples, dépourvues de mobilier d’accompagnement et d’autres avec de petits flacons en verre". Un autre secteur était dédié à des inhumations de notables. Ici, les tombes sont situées dans l’emprise d’un ancien entrepôt, qui a peut-être servi d’enclos délimité par les fondations.

Cette fouille exceptionnelle, si elle soulève beaucoup de questions, a au moins montré une occupation de la région continue, depuis le Haut-Empire jusqu'à l'époque mérovingienne. Le secteur, au carrefour de plusieurs routes, avait apparemment gardé toute son importance, même jusqu'aux périodes considérées obscures.

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