INSOLITE. Ardennes : une plongée subaquatique "hors du temps" dans les ardoisières de Rimogne

Ils sont plongeurs spéléologues, spécialistes des cavités englouties et viennent de filmer pour la première fois les galeries souterraines immergées des anciennes ardoisières de Rimogne (Ardennes). Ils révèlent un incroyable patrimoine industriel et minier à plus de 50m de profondeur.

Plongeur de la Team Cavex en exploration dans les ardoisières de Rimogne
Plongeur de la Team Cavex en exploration dans les ardoisières de Rimogne © Hedwig Dieraert

Les Ardennais ont longtemps vécu au rythme des ardoisières. L'ardoise était extraite et faconnée par des ouvriers au coeur même des villages. Elle servait à la fabrication de ces toits si spécifiques dans les Ardennes.

A Rimogne, c'est même une tradition ancestrale d'un travail remarquable et souvent oublié. Ici, l’extraction de l’ardoise à ciel ouvert remonte au XIIème siècle. A cette époque, l’ardoise remplace les tuiles en bois pour couvrir les bâtiments monastiques afin de réduire les risques d’incendie. Au départ, ces extractions se faisaient à ciel ouverts puis elles sont devenues souterraines. En 1825, c’est la naissance des Ardoisières de la Compagnie anonyme la « Grande Fosse ». La dernière usine fermera ses portes en 1971, la fin d'une filère économique importante dans le département.

 

2021, une date singulière dans l’histoire de la Rimogne

2021 marque le 50ème anniversaire de la fermeture des ardoisières. Dans la petite commune de Rimogne, il existait six sites d'extractions. Celui de la "Grande Fosse" est alors le plus exploitée, avec 30 à 35 millions d'ardoises de toiture produites pendant les années les plus propices. A ce jour, sur les restes de cette ancienne ardoisière, un musée y est installé et quelques spécialistes des plongées en milieux fermés, parmi les meilleurs au monde, viennent pour y découvrir un monde souterrain immergé fascinant. 

Plongeur dans une des galeries de Rimogne
Plongeur dans une des galeries de Rimogne © Hedwig Dieraert

 

La Team Cavex Minex, une équipe  européenne spécialisée en plongée souterraine

Ils sont quatre de la Team Cavex Minex : Fred Mengotto, Hedwig Dieraert, Martin Stas and Tobias Mortier. Ils sont réunis par une même passion, celle de l’exploration des cavités souterraines immergées en Belgique, au Luxembourg et en France. Depuis dix ans, ils sillonnent et recherchent des sites englouties pour les référencer, les filmer, les photographier et partager leurs découvertes avec le plus grand nombre.

Plongeur en apesanteur dans une des galeries au fond des ardoisières de Rimogne
Plongeur en apesanteur dans une des galeries au fond des ardoisières de Rimogne © Hedwig Dieraert

Rimogne est certainement le plus beau site d’Europe, c’est un des plus grands réseaux souterrains immergés et qui a conservé toute les traces du passé, ici le temps c’est arrêté a l’instant même ou les miniers ont quitté le site, les outils, les machines, les rails, les wagonnets, tout est intact et n’a pas bougé depuis plus de cinquante ans.

 

C’est notre plus belle plongée à ce jour !

Fréderic Mengotto, spéléo-plongeur

"Ici, nous avons une roche très stable avec des couleurs somptueuses, qui vieillit très bien dans le temps, c’est notre plus belle plongée à ce jour", explique Fréderic Mengotto, spéléo-plongeur de la Team.

Dans ces tunnels engloutis, du matériel encore intact.
Dans ces tunnels engloutis, du matériel encore intact. © Hedwig Dieraert

 

Une plongée au cœur de l’obscurité

La plongée-spéléo a pour but d'explorer et d'étudier des sites naturels ou artificiels noyés, c’est la spécialité de la Team Cavex Minex. "Ce type de plongée requiert une approche différente de la plongée en mer. Compte tenu du milieu, si un problème d'air survient, il n'est pas possible de remonter rapidement. Nous sommes dans un milieu « enfermé ». Il faut, quel que soit le problème, pouvoir rejoindre la sortie. Chaque risque est étudié", explique Fréderic Mengotto.

Il faut prendre soin également de ne jamais quitter des yeux le fil d'Ariane (un fil guide qui sert de ligne de vie) afin de retrouver le chemin du retour : dans ces galeries, la visibilité peut se dégrader en très peu de temps à cause des particules que le plongeur peut brasser avec ses palmes ou même les bulles qu'il expire. 

A chaque plongée, tous les sens du plongeur sont en éveil, la sécurité est primordiale.
A chaque plongée, tous les sens du plongeur sont en éveil, la sécurité est primordiale. © Hedwig Dieraert

Une autre règle d'or en plongée souterraine est l'autonomie totale. Bien que la plupart des plongées se fassent en binôme, il est important de se rendre compte qu'un plongeur souterrain est seul face à lui-même et face aux problèmes qui peuvent survenir. Il doit les gérer sans l'intervention d'un tiers. "Par exemple, si le plongeur se trouve dans un boyau étroit où il n'y a de place que pour une personne à la fois, il doit être conscient que personne ne peut lui porter secours (à part lui-même) en cas de besoin", confie Fréderic Mengotto.

 

Une logistique impressionnante

Plonger dans les entrailles des ardoisières de Rimogne ne s’improvise pas. C’est une longue préparation. Chaque plongeur doit descendre plus de 250 kilos, soit une tonne au total : les bouteilles d’air, les combinaisons, les cordes de sécurité, le matériel de tournage, le tout avant même de commencer à plonger.

250 kilos de matériel pour chaque plongeur, soit une tonne au total
250 kilos de matériel pour chaque plongeur, soit une tonne au total © Hedwig Dieraert

Il faut compter sept heures de préparation. Après, ils peuvent rester sous l'eau entre deux heures et deux heures trente. Mais il faut respecter les temps de décompression.

 

Quand vous plongez entre 90 et 100 mètres sous terre, rien ne doit être laissé au hasard.

Frédéric Mengotto, spéléologue

 

"La plus grande prudence s’impose, il en va de notre sécurité et de nos collègues plongeurs. A ce jour, nous avons exploré cinq kilomètres de réseaux sur plus de cent kilomètres de cavités", explique Fréderic Mengotto.

 

Un patrimoine englouti

La sensation est exceptionnelle à chaque plongée, tous les sens sont en éveil, chaque découverte est fantastique, c’est un peu comme gravir l’Everest. "C’est une chance que de découvrir ces vestiges au détour d’une galerie ou d’une salle, poursuit Frédéric Mengotto. Pendant notre progression, nous avons découvert dans une salle, une veste encore sur son porte manteau. Derrière une porte, nous avons aussi trouvé une salle de pompage, c’est hallucinant ces découvertes et c’est très prenant. C’est la seule mine à notre connaissances qui conserve intact ses équipements de l’époque et aussi bien conservé grâce a une eau a 12°. Il y a une véritable montée d’adrénaline à chaque recoin de ces galeries, c’est très immersif et invasif comme sensation" décrit-il. 

 

C’est une chance que de découvrir ces vestiges au détour d’une galerie ou d’une salle
C’est une chance que de découvrir ces vestiges au détour d’une galerie ou d’une salle © Hedwig Dieraert

L’équipe avoue avoir encore beaucoup de choses à découvrir et à explorer dans ces mines, ils vont revenir dès que le contexte sanitaire en France le permettra.

 

Le musée immersif de demain

Ce riche passé industriel est donc le témoin d’une époque révolue. Le maire de la commune, Yannick Rossato et Vincent Anciaux, conseiller technique en milieu souterrain n'ont qu'une idée en tête : préserver et montrer cet incroyable patrimoine, 50 ans après la fermeture des Ardoisières. C’était en 1971.

 

Il faut rendre accessible notre sous-sol inaccessible.

Yannick Rossato, maire de Rimogne

 

Le site d’extraction de la Grande fosse a été transformée en un musée. Et bientôt pour ce 50ème anniversaire, il va proposer aux visiteurs de plonger au cœur de la mine. Une plongée interactive et vivante de 15 minutes grâce aux images de la Team Cavex Minex. Le film montre avec une qualité exceptionnelle les profondeurs de ces mines, un véritable témoin de plus d’un siècle d’activité humaine. Le maire souhaite absolument envoyer ses visiteurs sous terre et sous l’eau.

"A ce jour, nous avons des centaines de kilomètres de galeries totalement inaccessibles à cause de la sécurité. Les visiteurs de la Maison de l’Ardoise me posent toujours la même question. Ils se demandent comment c’est en-dessous. Ils ont un sentiment de frustration en sortant du musée. Voir le passé en photos, c’est très intéressant, mais nous voulons voir à quoi ça ressemble aujourd’hui. Nous sommes capables de parler de l’exploitation de l’ardoise, de son aspect économique, mais il manque une chose. Alors cet été, nous allons pouvoir répondre à cette demande grâce à ces images impressionnantes", explique Yannick Rossato, le maire de Rimogne.  

Ce film en immersion total sera projeté dans une salle dédiée. Les visiteurs pourront s’équiper d’un casque 3D pour découvrir cet environnement unique en Europe, niché sous leurs pieds. 

A Rimogne, le musée de la Maison de l’Ardoise reçoit plus de 2.000 visiteurs par an, la commune est impatiente d’ouvrir rapidement avec ce nouveau projet immersif pour fêter dignement ce 50ème anniversaire industriel et culturel dans les Ardennes.

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