Fluidification dans les dispositifs d'accueil des migrants : la réponse des associations au préfet de la Marne

Le camp de migrants de Reims a été à nouveau démantelé en novembre 2019. Le préfet de la Marne a demandé à ce que soit remis à la rue les personnes déboutées de leur droit d'asile pour faire de la place aux nouveaux demandeurs d'asile. / © I. Forboteaux / France 3 Champagne-Ardenne
Le camp de migrants de Reims a été à nouveau démantelé en novembre 2019. Le préfet de la Marne a demandé à ce que soit remis à la rue les personnes déboutées de leur droit d'asile pour faire de la place aux nouveaux demandeurs d'asile. / © I. Forboteaux / France 3 Champagne-Ardenne

En septembre dernier, le préfet de la Marne a adressé un courrier aux structures en charge de l'accueil des personnes exilées. Objectif : la "fluidification dans les dispositifs d'accueil". Sept d'entre elles lui répondent dans un courrier commun et lui demandent de retirer ses directives.
 

Par Isabelle Forboteaux

"Malgré ces efforts (ceux des opérateurs de l'hébergement), le dispositif généraliste et le dispositif national d'accueil des demandeurs d'asile sont totalement saturés dans notre département". En date du 23 septembre dernier dans un courrier, le préfet de la Marne Denis Conus s'adressait ainsi à dix associations ou structures gérant l'accueil des personnes exilées dans le département de la Marne. (…) "J'ai donc demandé à mes services de recenser l'ensemble des ménages hébergés qui ne relèvent plus d'une prise en charge par l'Etat. Une fois l'examen fait (…) j'ai décidé qu'il sera progressivement mis fin à l'hébergement des personnes qui ne présenteront aucun signe objectif de vulnérabilité". Par la même, le représentant de l'Etat dans la Marne en appelle aux gestionnaires de l'hébergement concernés en leur demandant de "procéder à la fin de leur prise en charge". Tout en précisant "Sauf vulnérabilité avérée, je vous demande de ne plus prendre en charge les personnes déboutées en France de leur demande d'asile".

Le principe du vase communiquant… des humains contre d'autres humains et un dispositif d'accueil des personnes migrantes complètement saturé. Les campements sont démantelés d'un côté, mais pour cela il est nécessaire de remettre des personnes à la rue de l'autre. Un principe offusquant pour les destinataires de ce courrier préfectoral.
Quelques jours après sa réception, les représentants de certaines associations comme l'Armée du Salut, la Croix Rouge Française, le Club de Prévention d'Epernay, l'association Jamais Seul notamment se sont retrouvés pour évoquer les directives de la préfecture.

Le principe d'inconditionnalité de l'accueil bafoué

"Nous faisons tous partie du même Groupement de Coopération Sociale ou Médico-Sociale qui encadre le SIAO "Service Intégré d'Accueil et d'Orientation" de la Marne, explique Alain Blin-Nouveau président de l'association Jamais Seul. Nous nous sommes retrouvés, à plusieurs reprises à prendre en charge des personnes car il n'y avait plus de place à l'hôtel. Dans ces cas-là, nous ouvrons la salle polyvalente de l'association Jamais Seul, nous fournissons couvertures, petit déjeuner, déjeuner sans un centime de plus, sans aucune aide supplémentaire de l'Etat. Toutes ces prises en charge sont bénévoles. Et nos travailleurs sociaux beaucoup plus sollicités".

Alors oui je suis fâché avec le préfet et ses réponses cinglantes. Pour moi, il ne connaît pas le territoire. C'est lui qui devrait être à notre service, à notre écoute.
- Alain Blin-Nouveau, président de l'association Jamais Seul -

Alain Blin-Nouveau, président de l'association Jamais Seul a signé avec six autres présidents de structures le courrier réponse au préfet de la Marne.
"Ces directives, Monsieur le Préfet, viennent heurter nos valeurs associatives fondées sur la solidarité et s'opposent aux principes cardinaux qui structurent le secteur de l'accompagnement et de l'hébergement des personnes sans domicile : le principe d'inconditionnalité d'une part, et celui de continuité qui suppose le principe de non remise à la rue d'autre part."
Ces mots ont été écrits et signés par sept présidents et présidentes de structures concernées : la Fédération des acteurs de la solidarité du Grand-Est, l'Udaf de la Marne, l'URIOPSS de Champagne-Ardenne, le club de Prévention d'Epernay, l'association Jamais Seul et enfin les présidents nationaux de la Croix Rouge Française et de l'Armée du Salut.

Le courrier de trop

"La situation était jugée suffisamment importante pour que cela soit notre président national Daniel Naud, qui signe ce courrier", explique le porte-parole de la Fondation de l'Armée du Salut Samuel Coppens. "Les directives du préfet de la Marne viennent contredire et contrecarrer nos valeurs, précise-t-il encore. Toute personne sur le territoire, quel que soit sa situation, doit avoir les mêmes droits. Cette question de l'inconditionnalité ne doit pas être touchée. Nous sommes conscients des efforts très importants de l'Etat et nous y contribuons fortement. Notre fondation possède des structures partout en France, c'est le seul courrier de ce type que nous ayons reçu. C'est le courrier de trop".
 

Un préfet ne peut pas nous écrire en nous demandant de bafouer nos valeurs. Il n'est pas tolérable que quelqu'un nous demande de mettre des gens à la rue.
- Samuel Coppens, porte-parole de la Fondation de l'Armée du Salut -


Les sept signataires précisent encore dans leur courrier "qu'aucune autre solution que celle de la rue ne soit proposée aux personnes qui ont été prises en charge n'est pas acceptable. Conformément aux missions qui sont attribuées, nos structures d'hébergement d'urgence n'accueillent que des personnes en situation de détresse sociale, médicale ou psychique. Remettre à la rue ces ménages dont des familles avec enfants, participerait à une dégradation sociale et sanitaire de leur situation et reviendrait à les mettre en situation de danger. Nous ne pouvons pas nous résoudre à appliquer ces injonctions".
Tous demandent au préfet de la Marne, Denis Conus, "le retrait de ces directives". Ils souhaitent "l'organisation de réunions régulières afin d'échanger sur ces campements, pour que chaque situation soit considérée comme prioritaire et que personne ne puisse s'installer dans la durée, dans des conditions aussi indignes".

Le 6 novembre dernier, un courrier était aussi adressé au Ministre du Logement Julien Denormandie lui demandant de "réaffirmer le principe d'inconditionnalité de l'accueil et de le faire respecter pour annuler les directives du département de la Marne".

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