REPORTAGE. "Nous ne sommes pas des héros", immersion avec l'antenne GIGN de Reims pendant deux jours

Prise d'otage, attaque terroriste, interpellation à domicile, en pleine rue ... Les hommes de l'antenne GIGN de Reims font partie de l'élite des forces d'interventions de la gendarmerie, derrière le GIGN central basé en région parisienne. Exceptionnellement, ils ont ouvert leurs portes à France 3 Champagne-Ardenne pendant deux jours.

Ce mardi matin, j'ai rendez-vous dans les locaux de l'antenne du GIGN de Reims, à 8 h 30, "l'heure du café". Car ces gendarmes ont beau faire partie des meilleurs du pays, la journée commence comme pour tout le monde, par le bruit d'une machine à capsule.

De l'extérieur du bâtiment (dont nous tairons la localisation) rien ne laisse deviner la présence de l'antenne du GIGN. Une fois à l'intérieur, c'est plus compliqué de passer à côté, leur logo est sur tous les murs, entre deux photos grandeur nature d'un homme qui me fixe en tenue complète, casque, cagoule, gilet, bouclier, arme imposante, regard déterminé ... Je suis directement plongé dans l'ambiance.

En revanche, dans leur salle de repos autour d'un café, sans la cagoule, je n'ai pas à faire au cliché que j'avais en tête : on est accueilli par une douzaine d'hommes de 36 ans d'âge moyen, souriants, avenants, ils me mettent tout de suite à l'aise.

Même si les biceps de certains sont plus gros que mes cuisses, la plupart ressemblent à monsieur tout le monde. J'aurais pu les croiser dans la rue sans me douter de leur métier, pour le moins atypique. 

Le "petit frère" du GIGN

Au total, l'antenne de Reims compte entre 40 et 50 hommes. Tous les jours, une douzaine est prête à intervenir en un claquement de doigts, de jour comme de nuit, dans tout le quart nord-est de la France. Sur le papier, ils peuvent partir en 30 minutes, dans les faits, quinze suffisent à s'équiper et à prendre le départ. Ils sont formés à un large panel d'interventions : une simple mission de protection rapprochée, l'interpellation d'un baron de la drogue, jusqu'à la gestion d'une attaque terroriste.

C'est justement pour cette dernière raison que les antennes GIGN ont été créées en 2016 dans sept villes françaises et sept villes d'Outre-Mer : pour être présent rapidement sur une attaque "car le terrorisme, c'est une guerre du temps", nous glisse le commandant de l'antenne rémoise.

Mais attention à ne pas confondre les "Antennes du GIGN" en région et "Le GIGN" dit "central" basé à Satory dans les Yvelines, qui compte 400 hommes avec des moyens plus poussés (parachutage, chiens, tirs sur de très longue distance ...). La formation du GIGN central est également un cran au-dessus : plus d'un an est nécessaire contre trois mois pour l'antenne du GIGN. Sur les 300 candidats annuels, seulement une vingtaine sont retenus en moyenne. 

L'échelon régional est un peu le "petit frère" du GIGN central, même si tous deux font partie du troisième et plus haut niveau des forces d'intervention françaises. Pour bien distinguer les deux, il faut imaginer qu'en cas d'attaque terroriste massive de grande ampleur dans la région, l'antenne GIGN va fixer la crise. Puis le GIGN central va la gérer.

Les tireurs d'élite sont capables d'atteindre une cible de la taille d'une "demi-tête" à 200 mètres de distance

Mais leurs moyens restent importants : des tireurs d'élite capables d'atteindre une cible de la taille d'une "demi-tête" à 200 mètres de distance, des spécialistes de l'effraction à qui aucune porte ne résiste et des dronistes capables de recueillir des informations dans les milieux les plus périlleux.

Les hommes de Reims interviennent en moyenne 70 à 80 fois par an dont plus de la moitié des interventions sont des "domiciliaires" : des interpellations à domicile, pour cueillir un individu à l'aube dans son lit.

Interpellation en pleine rue

Voilà pour les chiffres, place ensuite à l'action. L'entraînement du jour auquel je vais assister : une filature suivie d'une interpellation en milieu ouvert. C'est-à-dire interpeller quelqu'un par surprise en pleine rue.

Après un briefing pour détailler les objectifs de la mission, tout commence par un passage au "vestiaire". Un vestiaire auquel on accède par une porte blindée et qui regorge d'armes d'assaut, de gilet pare-balles lourd et d'explosif. Une fois le matériel chargé, un convoi s'élance pour suivre une Audi dans le rôle du méchant. Ne cherchez aucun signe distinctif du GIGN, les voitures sont banalisées tout comme leurs hommes à bord.

Le conducteur de l'Audi à beau faire des tours de ronds-points, prendre des ruelles sinueuses et accélérer, les hommes de l'antenne GIGN le suivent à la trace grâce à une balise placée en amont. Ils communiquent entre équipes grâce à un langage codé.

Quelques minutes plus tard, le convoi arrive à l'intersection ou l'action doit se dérouler. L'itinéraire n'est pas choisi au hasard mais est le fruit d'un long repérage et de choix stratégiques. Les équipes de l'antenne GIGN peuvent mettre en œuvre des scénarii pour dévier la cible là où ils veulent l’attraper.

Le top interpellation est donné. Les moteurs s'emballent, un camion surgit de nulle part à un carrefour étroit. La cible est prise en étau. Tout va très vite, aucune seconde ne lui est laissée pour réfléchir. Une grenade est lancée côté passager. Les militaires armés arrivent côté conducteur et l'extraient après l'avoir menotté. "Le but, c'est de surprendre l'adversaire, c'est pour ça qu'on ne se dévoile qu'au dernier moment et qu'on met en place des techniques de diversion. Le point clé c'est la fulgurance, donc on brise toutes les vitres en arrivant".

Réveillé par douze hommes cagoulés

Le lendemain, j'ai rendez-vous avec les hommes de l'antenne GIGN pour un autre type d'exercice : la domiciliaire. Le principe fondamental est le même que pour l'interpellation en milieu ouvert : la surprise. Et pour le coup, une surprise très matinale : l'interpellation a souvent lieu à 6 h du matin pour attraper l'individu alors qu'il dort encore.

La colonne de douze hommes s'engage dans un immeuble désaffecté et emprunte le plus silencieusement l'escalier qui mène au premier étage. Le silence est un exploit quand on sait que leur équipement - casque et gilet pare-balles, armes, grenades, accessoires tactiques ... - pèse 50 kilos, et même 100 kilos pour ceux qui portent les boucliers blindés à caméra thermique et nocturne. Lors d'une précédente intervention, ils ont dû monter huit étages à pied : "je vous garantis que même si on est bien entraîné, le palpitant monte très vite !".

Une fois devant la porte d'entrée de l'appartement, c'est au spécialiste en effraction d'entrer en action. À l’aide d'un vérin hydraulique, il fractionne la porte d'entrée. C'est une formalité grâce à son outil qui possède 7,5 tonnes de poussée. Aucune porte ne lui résiste, même celles qui sont blindées : "Si la porte ne cède pas, c'est le mur qui cède" m'explique l'expert. 

Dès que la porte est ouverte, tout va ensuite très vite. Le mode silencieux est désactivé et les hommes en combinaison bleu marine envahissent toutes les pièces de l'appartement en hurlant "gendarmerie !" jusqu'à ce qu'ils tombent sur la personne recherchée. Pour l'exercice, le fugitif est dans son lit. Il en est extrait fermement, puis menotté et extrait de l'immeuble.

La plupart du temps l'interpellé n'a pas le temps de réaliser ce qui lui arrive "avec l'effet de surprise, un grand méchant peut se transformer en chaton qui pleure devant nous" ironise l'un des hommes en cagoule.

"Avec l'effet de surprise, un grand méchant peut se transformer en chaton qui pleure devant nous"

Un membre du GIGN à Reims

Parfois, c'est plus musclé : il leur arrive d'être attendus par une personne armée et prête à faire usage de son arme. L'opération devient alors plus délicate, les gendarmes peuvent être amenés à se défendre en répliquant. Mais comme toutes les forces de l'ordre ils doivent être en situation de légitime défense et rendre des comptes lorsqu'ils ouvrent le feu.

Au total, moins de cinq minutes se seront écoulées entre le moment où l'équipe est entrée dans le bâtiment et a menotté l'individu. Une prouesse rendue possible grâce à une délicate phase de repérage en amont pour déterminer quel type de porte ils devront ouvrir et quel cheminement effectuer. Bien souvent, ils n'ont pas les plans de l'appartement. Ce qui ne les empêche pas de progresser, restant concentrés sur la mission et prenant en compte le moindre imprévu.

Vivre dans l'anonymat

Pendant ces deux jours, j'ai fait partie des rares personnes avec qui les hommes de l'antenne GIGN dévoilaient tous les aspects de leur métier. Le reste du temps, ils cultivent l'anonymat, portent la cagoule lorsqu'ils interviennent en public. Et même lorsqu'ils interpellent un forcené, ils font tout pour qu'il ne croise pas leur regard cagoulé.

Quand, dans une conversation, on leur demande quel est leur métier, ils restent très vagues : "je réponds que je suis gendarme, sans renter dans les détails". Là ou ça peut-être plus cocasse, c'est en famille. Femmes et enfants sont au courant du métier de leur mari, "ce n'est pas un tabou mais on leur demande de ne pas en parler autour d'eux". Mais l'un d'entre eux a déjà eu une surprise au retour de sa fille de quatre ans de l'école "la maîtresse nous a fait remarquer que notre fille dessinait tout le temps le logo de l'antenne GIGN, avec l'éclair et le nom correctement écrit !" Un autre papa confie que "comme tous les enfants qu'on a été, nos enfants sont admiratifs dans ce type de métier. J'ai les mêmes retours dans les regards de mes enfants". 

Je tire le chapeau à nos épouses, elles vivent avec le téléphone allumé sur la table de nuit.

Il y a les enfants, mais également les conjointes, pour qui l'admiration laisse place à l'inquiétude : "je tire le chapeau à nos épouses, elles vivent avec le téléphone allumé sur la table de nuit. Quand il sonne et qu'elle voit que je pars en intervention, elle se doute que je pars sur quelque chose de plus ou moins grave".

Sauver des vies

Des pères de famille, avec du sang-froid, c'est justement le profil recherché par l'Antenne GIGN : "on aime bien que les gens aient une famille pour qu'ils aient à l'esprit cette notion qu'ils ne sont pas tout seul, que quelqu'un les attendent à la maison et qu'ils doivent rentrer entiers".

Leur motivation principale, c'est l'humain. "Pour nous la priorité, c'est sauver des vies, c'est la flamme qui nous fait nous réveiller le matin avec la banane et nous dire qu'un jour on sauvera des vies. Et on en sauve des vies".

Pour nous la priorité c'est sauver des vies, c'est la flamme qui nous fait nous réveiller le matin avec la banane.

Mais n'allez pas leur dire qu'ils sont des héros : " je rappelle régulièrement à mes enfants que les vrais héros de tous les jours, ce sont les gendarmes de tous les jours, les infirmiers, les pompiers qui vont travailler au quotidien et qui eux ne sont pas préparés pour aller sur des missions particulières. Ils vont arriver sur des incidents là où nous on va arriver avec des personnels équipés et préparés".

Les vies qu'ils sauvent peuvent d'ailleurs être du côté des "gentils" ou des "méchants". Car dès qu'ils le peuvent, ils essaient de ne pas tirer sur ceux qui les menacent, même en étant en joue, grâce à un incroyable sang froid et discernement. Ils ouvrent le feu très rarement, le principe même de leur action étant le recul de l’usage des armes et la préservation de la vie humaine. Une façon de rendre hommage à la devise du GIGN : "s'engager pour la vie".