TEMOIGNAGE. Reims : une mère raconte le viol de son fils par un instituteur en école maternelle catholique

À la suite du rapport Sauvé sur la pédocriminalité dans l’Église, la parole se libère. La mère d’un enfant victime de viol dans une école catholique de Reims (Marne), au cours des années 90, témoigne des conséquences sur son fils et attend plus de vigilance.

Nils avait quatre ans. Quatre ans quand son innocence lui a été arrachée par un instituteur pédocriminel, qui a abusé de lui et d'une vingtaine d'autres petits camarades. Sa mère témoigne aujourd'hui des séquelles dont souffre son enfant, suite à la publication du rapport Sauvé, sur la pédocriminalité dans l'Église. Un document qui lui laisse espérer un changement dans les mentalités. 

Avant d'être suspendu, l'instituteur Benoît Pérotin, âgé de 42 ans lors des faits, a enseigné jusque l'année 2000. Ce laïc officiait au sein de l'école privée Saint-Pierre, à Reims (Marne). 


Près de 20 ans que la maman de Nils, Anne Van Wymeersch, n'avait pas remis les pieds dans ce coin de la Cité des sacres, à quelques encablures de la cathédrale de Reims. Elle tient un immense cabas rempli d'écrits, de photographies, de coupures de presse : la quintessence de sept ans de procédure judiciaire. Elle est émue. Mais reste ferme.

"Je n'étais pas bien quand je revenais ici. Ça me serrait la gorge. C'est vraiment un souvenir atroce. Parce que je me suis rendue compte que j'ai amené mon petit garçon tous les matins ici. Il y allait en courant, et il a découvert... ça... Je ne me suis aperçue de rien. C'est effroyable pour une maman." Il s'agissait de l'école maternelle la plus réputée de la ville (visible sur la carte ci-dessous).


Ce n'est pas la foi qui a poussé cette mère à y placer Nils. C'était un petit garçon trisomique qui ne pouvait pas bénéficier d'un accueil et d'un accompagnement suffisamment solides dans l'enseignement public. Il a été accueilli à bras ouverts à Saint-Pierre.

Avant de tomber dans les griffes de Benoît Pérotin. Et de déclencher une procédure judiciaire qui n'allait prendre fin qu'en 2007. Anne Van Wymeersch a accepté de retracer son histoire à France 3 Champagne-Ardenne (également résumée dans le vidéoreportage de Leila Salhi et Teddy Caruel visible ci-dessous).


 

Une école accueillante, mais stricte

"Mon fils a été très bien accueilli, c'était en septembre 1997. Ils accueillaient à bras ouverts les personnes handicapées mentales. On pouvait vraiment s'en féliciter car ce n'était pas le cas partout. Il a été placé en classe de petite section avec - je peux le nommer - un instituteur, qui s'appelait Benoît Pérotin."

C'était une école très fermée. Les parents ne rentraient pas.

Anne Van Vymeersch

"C'était une école très fermée. Les parents ne rentraient pas. On emmenait nos petits le matin, on sonnait à une guérite, quelqu'un venait les chercher. Et pour les récupérer, Il fallait sonner à nouveau : il y avait un hygiaphone."

La confiance malgré les troubles

"Mon fils, en dehors de sa déficience mentale, a commencé à développer des problèmes de comportement, une régression du langage, un arrêt de la propreté, une terreur des toilettes. Des phobies, des crises d'angoisse et de pleurs. J'ai consulté pendant un an. Personne n'a trouvé ce que mon fils avait. Totalement confiante, je n'ai jamais pensé un instant que cette école pouvait avoir un rapport avec les problèmes de mon fils."

Les plaintes malgré l'omerta

"En février 2000, des plaintes ont commencé à arriver à la brigade des mineurs du commissariat central de Reims. Il y a eu un article dans le journal, les gens se réunissaient devant l'école. Je me suis doutée qu'il se passait quelque chose de grave. Benoît Pérotin a donc été suspendu de ses fonctions, mais personne ne voulait en parler, on ne savait pas pourquoi. Les gens étaient très pudiques par rapport à ça. On a assisté, pendant tout le printemps 2000, à des plaintes en cascade pour attouchements sexuels et viols. On a totalisé entre 20 et 25 familles de plaignants. La plupart des victimes étaient des petits entre 2 et 3 ans."

Il y a eu une correctionnalisation de l'affaire. Accusé de crimes (viols) et devant passer en cour d'assises (avec jury), Benoît Pérotin s'est finalement retrouvé accusé de délits : des agressions sexuelles. C'est donc devant le juge correctionnel qu'il a dû se défendre. 

"On a pris des avocats les uns les autres. On a eu quatre ans d'instruction, avec des expertises psychologiques auprès des enfants, des interrogatoires multiples, des recherches. On a mis en évidence les paroles des enfants, les constatations des parents : tout a été regroupé. On avait pu s'exprimer, on nous avait donné la parole à la barre."


Les sévices subis par Nils ont été déterminants pour l'enquête. En mimant avec des poupées ce qu'il avait subi, il a été possible de conclure que ce qu'avaient raconté ses camarades était bel et bien vrai. Il faut dire qu'on les croit rarement (quand ils arrivent à se souvenir et parler malgré leur traumatisme). Un traumatisme qui peut leur faire occulter ce qui s'est passé, peut-on lire dans L'Enfant cassé, ouvrage de la psychiatre Catherine Bonnet. C'est ainsi que Nils était resté très attaché à son instituteur... malgré tout.

"En première instance, Benoît Pérotin était passible de cinq ans de prison, avec un mandat de dépôt. Mais au bout de quelques jours, il a été libéré et il est parti en appel. On est passé en appel fin 2004, puis ça a abouti en cassation. On a été obligé de prendre un avocat de cassation, on était seulement quatre familles à se cotiser pour le prendre. Ça a duré jusqu'en 2007, pour aboutir à la cour d'appel de Paris. Où cette fois-ci, Benoît Pérotin a bien été déclaré coupable. Les victimes ont bien été reconnues et leurs propos validés. Il a pris cinq ans de prison, dont quatre ans avec sursis."

Couvert par sa hiérarchie

"Vraisemblablement", affirme la maman de Nils, "sa supérieure hiérarchique - la directrice - était au courant, bien qu'elle ait toujours nié avoir vu quelque chose. Le directeur diocésain était très embêté, regrettait, mais il n'avait rien vu. Il était passé à la barre, il était affligé, vraiment désolé. Et le précédent directeur diocésain ayant déménagé, il n'avait pas voulu participer à l'instruction."

Vraisemblablement, sa supérieure hiérarchique était au courant.

Anne Van Wymeersch

"L'Église protégeait ces gens-là, car c'était traité en interne. Sa directrice devait avoir eu des doutes en plus de dix ans, mais il avait des méthodes et des rituels pour se cacher. Il continuait donc d'exercer. Heureusement, il a fini par être suspendu. Mais c'était trop tard, les dégâts étaient là."

"On a très vite su que ce n'était pas la première fois que Benoît Pérotin avait eu des agissements pareils. Il avait déjà des précédents : exhibition sur la voie publique, faits semblables dans une école de Warmeriville [Marne; ndlr], pareil au catéchisme, car c'était une personne très pieuse, je crois d'ailleurs qu'il voulait être prêtre étant plus jeune. Quand on a su qu'il avait déjà un passé de prédateur sexuel, on s'est dit : pourquoi il a pu être embauché, et travailler dans un lieu pareil avec des petits ?"


"Il y avait une grande opacité, énormément d'omerta sur cette affaire. Beaucoup de pudeur. Les familles étaient très gênées. Heureusement, quelques unes se bougeaient beaucoup, en ayant créé l'association Printemps 2000 : leurs enfants avaient été abîmés à vie. Un petit de 2 ans qui va en maternelle et qui découvre ça, que son instituteur puisse se permettre un tas de choses : c'est carrément horrible. Certaines familles ont déménagé, il y a eu des échecs scolaires, énormément de séquelles."

Des regrets, mais pas d'opprobre 

"Je regrette de m'être adressée à une école privée catholique. J'étais contente qu'on prenne mon fils, bien sûr. C'était la meilleure maternelle de Reims. Dans le quartier de la cathédrale, triée sur le volet, avec toutes ces familles de médecins, d'avocats, de notables... Et d'excellents instituteurs, de très bons résultats."

En vouloir à l'Église, non; c'était une personne qui agissait de cette façon.

Anne Van Wymeersch

"Je n'étais pas allée dans une école catholique par conviction, mais parce qu'elle accueillait les petits handicapés. Donc en vouloir à l'Église, non; c'était une personne qui agissait de cette façon. Mais ses collègues étaient très bien, il n'y avait pas de problème avec eux."

Des souhaits pour l'avenir

"Le rapport Sauvé nous dit 50.000 personnes [de marge dans le nombre total de victimes de pédocriminalité dans l'Église; ndlr]. Je me dis que 50.000 personnes qui ne se sont pas manifestées, si vous rapportez ça proportionnellement à cette affaire d'école privée catholique, ça fait beaucoup de familles qui n'ont pas donné suite. Qui n'ont pas osé porter plainte. Elles avaient des doutes, mais elles n'ont pas cherché plus loin."


"Là j'espère que des choses vont changer par rapport au recrutement, car là c'était dans l'éducation. Je ne sais pas comment ça va évoluer au niveau religieux, je pense qu'ils ont envie de faire changer énormément les choses. C'est quand même curieux qu'en 70 ans, on se soit retrouvé avec 5.000 prêtres - et les laïcs dont on parle ici - ayant ce comportement. Il y a quelque chose à faire, il y a un problème quand même. Est-ce que c'est la crédulité des gens ? Les enfants ne parlent pas, les personnes atteintes dans leur corps et leur esprit ne parlent pas. C'est terrible, ce secret : on ne se l'imagine pas, nous, parents."

De lourdes conséquences

"Mon fils a payé les pots cassés encore plus parce qu'il était handicapé. Il n'a jamais pu avoir un parcours dans le médico-social comme il aurait pu faire. Un trisomique 21 peut travailler, parler. Le mien avait arrêté de parler, d'être propre. Il avait peur d'aller aux toilettes pendant plusieurs années. Il a toujours des phobies à 28 ans. Il est dans un foyer, il n'a jamais travaillé, et je m'en occupe sept heures par jour. On a quand même toujours des soucis avec notre fils. Qui sont certainement liés à cela."


Nils a reparlé pour la première fois en 2019. Être entouré d'une famille aimante lui permet, lentement mais sûrement, de se reconstruire malgré ce qu'il a vécu. "Olympe" est le premier mot qu'il ait pu prononcer à nouveau. Le nom de son chien. Qui fait aussi partie de la famille.

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