Guerre en Ukraine : témoignage d'une étudiante originaire de Marioupol, "je n'ai plus de nouvelles de ma famille depuis le 2 mars"

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Écrit par Emmanuel Bouard .

Arrivée en France en 2018, Anna termine sa thèse en informatique à l’Université de Lorraine. Installée à Nancy, la doctorante ukrainienne, qui a grandi à Marioupol, n’a plus aucun contact avec sa famille restée dans la ville. Assiégée par l’armée russe, la cité serait presque entièrement détruite.

Quelques mots sur une messagerie électronique, et c’est tout depuis le 2 mars 2022 : "j’étais en train d’échanger avec mon oncle, mais la conversation a été interrompue, je n’ai rien reçu depuis". Anna, 26 ans, laisse parler le silence. L’absence de nouvelles de ses parents appelle de nombreuses hypothèses, qu’il est difficile d’évoquer avec elle. La situation désespérée de Marioupol, récemment documentée par les deux derniers journalistes sur place, laisse craindre le pire.

Vendredi 18 mars 2022, une dépêche AFP cite le porte-parole du ministère russe de la Défense, Igor Konachenkov : "à Marioupol, les unités de la République populaire (autoproclamée, ndlr) de Donetsk, avec le soutien des forces armées russes, resserrent leur étau d'encerclement et combattent les nationalistes dans le centre de la ville". Le mercredi 16 mars, les autorités ukrainiennes ont accusé les forces russes d’avoir bombardé le théâtre de la ville, où se réfugiaient plus d’un millier de personnes.

La vie avant la guerre

La famille de l'étudiante vit à Marioupol depuis plusieurs générations. Avant la guerre, sa mère travaillait dans l’industrie pharmaceutique, son père avait monté une entreprise de fabrication artisanale de chaussures. La jeune scientifique est née et a vécu dans la cité portuaire. Elle se souvient de ses années au Mariupol City Lyceum, et notamment "des cours de culture grecque, qui était une option dans ce lycée très ouvert sur le monde et les autres civilisations". Son arrière-grand-mère était grecque, "comme un certain nombre de gens à Marioupol, dont on devine les origines dans les noms de famille, mêmes slavisés".

Après son bac elle étudie les mathématiques appliquées puis l’informatique à Kiev, la capitale. Elle rencontre des étudiants qui viennent de tout le pays, "je m’amusais à reconnaître leur région d’origine à leur accent". En 2018, elle intègre l’Ecole des Mines de Nancy pour une année en Erasmus, où elle valide son diplôme d’ingénieur en science des données. A l’issue de ces deux semestres, une start-up lui propose un poste. En même temps, la jeune femme commence sa thèse sur "le dialogue homme-machine dans le domaine médical". Elle doit soutenir en octobre, mais comment travailler dans ses conditions ? "Mon directeur de thèse et mon patron sont très compréhensifs, ils me soutiennent énormément".

Scientifique reconnue dans sa discipline avec déjà de nombreuses publications universitaires à son actif, la jeune femme se passionne également pour la philosophie. Elle connaît par cœur les classiques de la littérature russe et ukrainienne, et sourit quand on évoque Mikhail Boulgakov, considéré à la fois par les Ukrainiens et par les Russes comme un écrivain national. L’auteur de la Garde Blanche est sanctuarisé par un musée à Kiev et un autre à Moscou.

Des nouvelles du pays

Depuis les premiers jours de la guerre, les étudiants ukrainiens de Nancy ont mis au point un réseau d’échanges d’informations très efficace, qui permet d’avoir des nouvelles des proches restés au pays, mais aussi de trouver des routes pour quitter les zones de guerre, des logements sûrs à l’écart des combats : "on échangeait des photos qui nous parvenaient d’Ukraine, certains arrivaient à avoir des images des immeubles où habitaient nos parents, s’ils étaient encore en bon état on se disait qu’ils étaient saufs".

Au début des combats, j'arrivais à avoir mes parents au téléphone, et puis tout s'est arrêté subitement

Anna, doctorante en informatique

Mais tout s’arrête pour la jeune femme le 2 mars dernier. La ville est l’objet d’un pilonnage d’artillerie et de frappes aériennes très intenses de l’armée russe. Marioupol constitue une cible stratégique, en raison de son port sur la mer d’Azov, mais aussi peut-être aussi en raison de l’état d’esprit de sa population qui n’a pas basculé dans le camp séparatiste. "Au début des combats, j'arrivais à avoir mes parents au téléphone, et puis tout s'est arrêté subitement."

En 2014, lors des premières batailles dans l’est du pays, plusieurs centaines d’insurgés tentent de prendre la ville, sans succès. Marioupol, bien que situé à seulement une centaine de kilomètres au sud de Donetsk, la "capitale" du Donbass, reste aux mains des loyalistes ukrainiens. "Mais depuis ces événements, beaucoup de monde a quitté la ville, si bien qu’elle a perdu des d’habitants" explique Anna, "j’entendais les échos des combats qui se poursuivaient au nord, la guerre était présente au quotidien. Elle m'a poussée à réussir mes études et à me concentrer sur mon travail... je regrette aujourd'hui de ne pas m'être plus investie politiquement à l'époque".

La jeune femme a essayé de convaincre ses parents de quitter la ville "avant le début de la guerre, mais ils n’ont pas voulu partir, c’est chez eux, tout simplement". Mais elle a réussi avec une amie proche, qui a pu se réfugier dans une région du pays encore épargnée par les bombardements russes.

Anna n’est pas seule. Les autres étudiants ukrainiens de Nancy, ses camarades de l’université et son patron lui apportent soutien et réconfort : "il y a même une famille française qui s’est émue de mon sort et qui m’appelle pour prendre de mes nouvelles". La guerre a soudé la petite communauté qui poursuit à la fois ses études, organise l’aide aux réfugiés avec la collecte et l’acheminement de denrées alimentaires et de médicaments, et propose également ses services comme interprètes : "avant chacun était un peu dans son coin, avait ses activités, travaillait sur ses études. Aujourd’hui, on s’est tous regroupés pour tenir et espérer".

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