Coronavirus : les studios d'animation des Hauts-de-France moins pénalisés par le Covid-19 que le cinéma ? Pas si sûr

Alors que les tournages pour le cinéma et la télévision sont en grande partie arrêtés dans les Hauts-de-France, qu'en est-il dans le domaine de l'animation ? Si les productions ne sont pas paralysées, le fonctionnement même du milieu met en difficulté les studios des Hauts-de-France. 

Le studio lillois Tchack continue de travailler en télétravail.
Le studio lillois Tchack continue de travailler en télétravail. © ML
Quand une crise mondiale empêche les humains de se voir, quoi de mieux qu'un milieu où tout se déroule par ordinateurs interposés ? C'est ce qu'on pourrait penser en comparant la production des films d'animations avec les tournages en prise de vue réelle. 
 
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Le secteur compte une quinzaine de studios dans la région. S'il est moins touché que le cinéma par la crise, des incertitudes persistent chez les professionnels 


Les studios sauvés par le télétravail au début du confinement


"Chacun a pu travailler depuis chez soi, je ne m'y attendais pas", témoigne Matthieu Liégois, directeur de Tchack, un studio d'animations de 30 personnes. Quand le confinement débute mi-mars, les studios nordistes réagissent vite. Les machines sont déménagées chez les travailleurs, "les accès à distance ont été mis au point", se souvient Stéphanie Baclet, directrice de Cyber Group, un autre studio (Taffy, Gigantosaurus). 
 
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Chez RedFrog (Garfield, Sardine de l'Espace) qui emploie plus de 100 personnes, tout les projets ont pu être achevés en télétravail. "Notre formation en cours, pour préparer nos futures équipes, a tout de suite été transformée en formation à distance", assure Lahcen Bahij, le président de RedFrog. 

Rien à voir, donc, avec l'arrêt brutal d'une dizaine de productions pour le cinéma ou à la télévision dès le début de la crise dans les Hauts-de-France. Pourtant, ce secteur en pleine expansion dans la région, qui représente 2,2 millions d'euros d'investissements publics par an, peine à garder le cap. 
 


Des retards en cascade de la part des studios...


Le marché du film d'animation fait intervenir de nombreaux acteurs le long de la chaîne de production. Parmi eux, les différents studios qui travaillent sur le même projet, beaucoup plus nombreux et interdépendants que pour les tournages live.

Si un studio prend du retard, celui-ci sera répercuté sur l'ensemble de la production. Sur un projet de long-métrage de son studio, "le travail sur les couleurs a pris du retard, alors l'animation se fera en juin plutôt que début mai", cite Matthieu Liégois de Tchack. 

 
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L'animation étant un marché profondément international, les situations sanitaires de différents pays augmentent aussi considérablement les retards. "Au début du confinement nous avons dû mettre nos intermittents en suspens pendant 15 jours puisque nous subissions un retard de livraison d'un studio chinois", se souvient Stéphanie Baclet. 
 

... Et des diffuseurs


"Les studios sont payés par pièces, c'est-à-dire des éléments qu'ils font valider petit à petit par les diffuseurs", explique Flavien Boisson, le directeur général de Noranim, une association des professionnels de l'animation dans les Hauts-de-France. Chaque élément, créé par une équipe, doit être validé par des intermédiaires. Or, la crise a repoussé de nombreux comités permettant de les valider, retardant encore le travail des professionnels. 
 
Les studios, habitués aux retards plus ou moins importants, s'accomodent de la situation. En revanche, ils partagent un constat inquiétant : les projets qui n'ont pas encore débuté sont repoussés et très peu de nouveaux projets se mettent en route. 
 

Les professionnels espèrent une reprise à l'automne 


"Le développement est moins touché" mais le lancement de projets "avec de nouvelles équipes" et des "partenaires internationaux" est "plus compliqué", pour Stéphanie Baclet de Cyber Group. Même son de cloche pour RedFrog : "le télétravail ne fonctionne pas sur toute la chaîne".
 
Les graphistes de Tchack en télétravail. Aujourd'hui, 10% à 20% d'entre eux reviennent sur leur lieu de travail. Pour Stéphanie Baclet, d'un autre studio, la productivité en télétravail est équivalente à 90% de celle du travail dans les bureaux.
Les graphistes de Tchack en télétravail. Aujourd'hui, 10% à 20% d'entre eux reviennent sur leur lieu de travail. Pour Stéphanie Baclet, d'un autre studio, la productivité en télétravail est équivalente à 90% de celle du travail dans les bureaux. © ML

Le studio nordiste rend tous ses projets en ce moment et craint de rester dans "le creux de la vague" trop longtemps. Lachen Bahij imagine qu'il va devoir laisser ses salariés au chômage partiel pendant plusieurs mois, faute de nouveaux projets sur lesquels travailler. "Nous sommes en attente de nos diffuseurs qui bénéficient habituellement de revenus publicitaires", bien moins importants depuis le début du confinement, analyse le patron. 

Les studios nordistes s'attendent à une reprise de l'activité à l'automne, compromise par l'annulation des grands événements du secteur. 

Les conséquences de l'annulation du festival d'Annecy, le Cannes de l'animation 


Les professionnels regrettent aussi l'annulation de festival international du film d'animation d'Annecy, qui se tiendra à distance en juin prochain à cause du Covid-19. "On ne va voir personne cette année", regrette Matthieu Liégois, pour qui le marché attenant au festival apporte chaque année des contrats ou du moins des contacts. 
 
"Les opportunités business seront fortement réduites", constate Flavien Boisson, de Noranim. 

La production d'un film d'animation est, de surcroît, plus longue qu'un film live. Il faut compter 3 à 4 ans pour une série (la spécialité de la région) et 5 à 6 ans pour un long-métrage. Autrement dit, si le secteur n'est pas immédiatement le plus en difficulté, il pourrait subir dans les années à venir les conséquences de ces rendez-vous manqués. 
   

Le marché sera-t-il sauvé par sa bonne santé antérieure au Covid-19 ? 


Heureusement, les studios nordistes peuvent s'appuyer sur la continuité des soutiens publics de taille, dont le CNC et Pictanovo, dans les Hauts-de-France. "Pictanovo a maintenu l’organisation des différents comités (animation, fiction et aide au programme éditorial notamment) mais n’a pas déclenché d’aides spécifiques pour l’animation car le secteur ne nous a pas sollicité, semble ne pas en avoir eu besoin et s’est bien adapté", ajoute Godefroy Vujicic, le directeur général de l'agence publique.   

Le secteur, en pleine expansion, représente 2,2 millions d'euros d'investissements annuels par la région.
 

Avant la crise "je n'avais jamais eu un tel carnet de commande", affirme Lachen Bahij. Pour autant, il regrette que les prêts garantis par l'Etat n'aient pas permis aux banques traditionnelles de faire confiance à son entreprise. "La banque ne me suit pas", s'énerve-t-il, reconnaissant que son activité particulière ne rassure pas sa banque, alors que sa société est en pleine santé. 
 

Les Hauts-de-France font partie des régions les plus importantes pour l'animation française, derrière l'Ile de France et le Grand-Est.
La filière représente 250 emplois, dont des intermittents, parfois précaires.

Malgré un avenir flou, le patron de RedFrog se rassure : "En Amérique du Nord nos collègues sont payés à la semaine. J'ai vu de nombreuses entreprises licencier d'un coup plusieurs centaines de personnes qui se retrouvent sans revenu pendant le confinement.

 
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