Troubles du comportement alimentaire : que faire quand un proche devient "toxico de la bouffe" ?

Près d'un million de Français, surtout des adolescentes ont des troubles du comportement alimentaire. Loin d'un simple manque de volonté, c'est la conséquence d'un trouble de la personnalité profond et très complexe. Quelques conseils avec le pédopsychiatre Frédéric Kochman, installé à Loos.

Dans une société où la minceur s'érige en norme physique et où les remarques sur le corps sont légion, certaines jeunes femmes n'arrivent pas à s'accepter telles qu'elles sont et tentent de correspondre à ce diktat. À force de régimes drastiques, le déséquilibre psychique peut s'installer durant des années.

"J'étais descendue à 36 kilos"

Laura, 20 ans, hospitalisée durant six mois en 2021, raconte que tout a commencé par un simple régime. "Plus cela allait, plus je perdais du poids, plus j'étais contente. Au fur et à mesure, j'ai arrêté de manger certains aliments et je faisais de plus en plus de sport. En six mois, j'ai perdu 30 kilos. J'ai toujours du mal à manger une purée que je n'ai pas préparée moi-même. Sinon, cela peut être source d'angoisse de ne pas connaître sa composition exacte." Laura vient de sortir d'un deuxième long séjour à l'hôpital en 2023. "Je suis contente. C'est la première fois que j'atteins le poids de 42 kilos. J'étais descendue à 36 kilos. Je garde l'espoir de m'en sortir complètement."

Des troubles psychologiques graves

Hugo Saoudi, référent prévention de la fédération française anorexie boulimie et ancien chef de clinique en addictologie/TCA au CHU de Lille, explique que les TCA (troubles du comportement alimentaire) sont des maladies graves : "Les troubles du comportement alimentaire cachent un trouble psychologique profond. La littérature scientifique a identifié deux facteurs de risque (présents avant l'apparition de la maladie) qui sont les traumatismes sexuels et le Fat Talk. Le Fat Talk consiste en toutes les remarques et commentaires que l’on peut faire, à l’égard de son poids ou celui des autres, positives comme négatives et qui contribuent à renforcer l’insatisfaction corporelle que les femmes (surtout elles, mais les hommes aussi) peuvent avoir à l’égard de leur corps. Pour le dire simplement, c'est ce qu'a subi l'influenceuse Lena Situations dans sa robe au festival de Cannes !"

Anorexie, boulimie, hyperphagie

On peut passer de l'anorexie mentale, contrôle total de son poids en comptant chaque calorie dans son assiette, à des crises de boulimie. La personne s'est tellement restreinte qu'elle craque. Elle est capable d'ingérer 5 000 calories en quelques minutes. La culpabilité n'est jamais très loin et la peur de grossir devient une obsession. Faire du sport à outrance ou se faire vomir deviennent des solutions acceptables pour sortir de ce piège. Celles qui n'y arrivent pas vont prendre beaucoup de kilos et souffrir alors d'hyperphagie boulimique. On les retrouve dans la population obèse.

Ces personnes ne se rendent pas compte que le trouble alimentaire cache un trouble psychiatrique profond. C'est l'engrenage. Plus elles plongent dans ce monde parallèle, plus les déséquilibres émotionnels et hormonaux sont nombreux. Si vous êtes parent ou ami d’une personne qui semble concernée, il y a plusieurs facteurs détectables sur le plan physique et sur le plan psychologique :

  • Des variations brutales de poids ;
  • Une activité physique intense ;
  • Suivre à la lettre un régime ;
  • Vomissements ;
  • Dysmorphophobie (une image déformée de son corps) ;
  • Mauvaise estime de soi ;
  • Changements d’humeurs fréquents. Par exemple, une personne qui devient colérique, autoritaire ou encore très triste alors qu’on ne la connaît pas comme cela d’habitude ;
  • État dépressif prolongé.

Hugo Saoudi, le référent prévention de la fédération française anorexie boulimie en a fait le combat de toute sa vie : aider les jeunes femmes à sortir de cette spirale infernale. "Les jeunes filles croient que c'est normal de contrôler leur poids, car la population le fait aussi (15 % des hommes et 20 % des femmes souffrent de désordres alimentaires, le stade en dessous des troubles du comportement alimentaire, qui sont eux une vraie maladie.) On est plus à risque quand on est adolescent, car on se pose pleins de questions sur son identité. C'est à ce moment-là qu'il faut apprendre à être critique vis-à-vis des informations que l'on reçoit des réseaux sociaux, des publicités, des médias. On ne se définit pas par sa minceur, on se définit par ses valeurs, ses passions, ses compétences !"

Sortir du déni dès que possible

Ces patientes sont très difficiles à soigner, car elles sont souvent dans le déni de la gravité de leur état de santé. Elles dissimulent beaucoup leurs déviances par peur du regard de l'autre. Les familles sont souvent, elles aussi, dans le déni. Si elles s'en doutent, elles se rassurent en se disant que c'est un des symptômes de la crise d'adolescence.

Pédopsychiatre à la clinique Lautréamont à Loss, près de Lille, Frédéric Kochman explique : "Les familles sont dans le déni aussi, se rassurent comme elles peuvent. Les jeunes femmes anorexiques qui sont dans le contrôle constamment sont souvent premières de la classe. À part un amaigrissement visible sur quelques mois, la jeune fille est active, elle a des amies, elle fait du sport. Les parents peuvent passer à côté des vomissements, car la jeune fille va se cacher dans la salle de bain en faisant le moins de bruit possible. Il y a une vraie stratégie de dissimulation de la part de la jeune femme."

L'accompagnement à l'hôpital et la prévention en école

De nombreux hôpitaux et cliniques sont labellisés par l'agence régionale de santé, en particulier dans le Nord-Pas-de-Calais. "Les délais pour avoir une place peuvent être très longs," se désespère Hugo Saoudi, qui lutte pour que l'État prenne la mesure de l'importance de faire de la prévention et de l'accompagnement.

Angélique Magnier, coach en nutrition et gestion des émotions, l'a bien compris. Cette diplômée de l'école 5.3 Nutrition, Sport et Santé propose des ateliers sur la diététique dans les écoles dès le primaire, dans La Somme. "C'est surtout de la prévention au bien manger. L'idée est qu'ils se rendent compte de l'impact du contenu de leur assiette sur leur énergie physique et émotionnelle. Les enfants s'inquiètent déjà du regard de l'autre. Je leur dis que le corps parfait n'existe pas et de ne pas s'inquiéter des autres. L'important est de se sentir bien dans son corps. Je suis contre les régimes !"

Vers qui se tourner ?

La fédération française Anorexie Boulimie a mis en place une ligne d’écoute "Anorexie Boulimie Info Ecoute" au 09 69 325 900. Il ne faut pas avoir honte d’en parler. La libération de la parole, qui est cette année la thématique de la Journée mondiale des TCA, est déterminante. Membre de la fédération et originaire du Nord-Pas-de-Calais, la psychiatre Camille Ringot vient de sortir l'essai "Jeûne, régimes, minceur, La grande manipulation", aux éditions Larousse.

La psychologue Catherine Hervais, ancienne boulimique et autrice du livre "Les Toxicos de la bouffe" (éditions Payot), propose des groupes de parole tous les week-ends dans son cabinet à Paris. Depuis plus de 20 ans, elle utilise l'hypnose ericksonienne, la thérapie cognitivo-comportementale, des techniques confrontantes comme le jeu de rôle pour aider les patientes à exprimer leurs angoisses, mieux comprendre les émotions qui les traversent. Catherine Hervais ne traite pas le trouble alimentaire, mais s'attaque au trouble de l'identité, car selon elle, "la nourriture, parfois associée à l’alcool ou même la drogue, n'est qu'une béquille de lâcher prise avec l’angoisse."

L'application Parent'up créée par Myfamilyup donne aux parents de précieux conseils, 24h/24h, pour mieux comprendre les étapes psychologiques de leurs enfants de 0 à 18 ans. Marie-Françoise Bertrand, créatrice de l'application, veut aider les parents : "Ils ont besoin de savoir si c'est vraiment grave comme symptôme. Notre rôle est de leur donner une réponse claire. Les parents veulent un premier avis tout en restant anonyme. À partir du résultat du questionnaire, on dit aux parents s'il est urgent de faire suivre son enfant."

Le podscat Dans la poire ! et la page instagram de Charles Brumauld, diététicien & psychonutritionniste, donnent aussi beaucoup de conseils de bon sens sur un ton déculpabilisant. Pour la journée internationale des troubles du comportement alimentaire, vous pouvez retrouver sa vidéo poignante où il écoute le texte poétique d'une jeune femme anorexique. "Aujourd’hui, constate-t-il, il y a un impensé au niveau de l’éducation : le corps. On l’étudie au niveau organique, tissulaire, cellulaire, mais zéro prévention au niveau de la diversité corporelle, de l’inclusion. La phrase à dire à tous : ton corps est comme il est et tu as toute ta place dans la société."

durée de la vidéo : 00h13mn00s
Emission Hauts Féminin ©FTV

Pour en savoir plus, retrouvez notre émission Hauts Féminin ci-dessus présentée par Marie Sicaud accompagnée de Christelle Juteau-Lermechin, journaliste de la rédaction de France 3 Hauts-de-France. Leur invité est Frédéric Kochman, pédopsychiatre à la clinique Lautréamont à Loss près de Lille.

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