PORTRAIT. Elections municipales à Villeneuve d'Ascq : le dernier round de Gérard Caudron, qui brigue un 7e mandat

Gérard Caudron, élu maire de Villeneuve d'Ascq en 1977, brigue un nouveau mandat en 2020. Portrait d'un boxeur politique qui ne veut pas quitter le ring.

Gérard Caudron en 2014
Gérard Caudron en 2014 © MAXPPP

Ceux qui avaient prédit le combat de trop se sont trompés. On le disait vieillissant, diminué par de graves problèmes de santé. On le disait usé par un demi-siècle de combats politiques intenses. On le disait en plein doute, touché par de vilaines accusations. C'était vrai et c'était faux.

Gérard Caudron a failli ne pas y aller. Mais les raisons qui auraient pu l'inciter à renoncer à briguer un septième mandat de maire de Villeneuve d'Ascq, ces mêmes raisons l'ont convaincu de se présenter. Le résultat est surprenant : Gérard Caudron rate de peu sa réélection dès le premier tour (46,6%) ; les Verts, qui avaient de grandes prétentions dans cette ville de 65 000 habitants, sont loin derrière (19,22%) ; loin derrière est également Florence Bariseau (DVD), opposante historique à Gérard Caudron, vice-présidente du Conseil Régional (19,16%). Le vieux lion, dont les coups de griffes restent redoutables, ne boude pas son plaisir. "Je ne m'attendais pas à si bon résultat, ronronne t-il en feignant la modestie, son arme la plus dangereuse. Je pensais arriver au mieux sous la barre des 40%. Et je n'étais même pas certain, si la totalité des listes de gauche faisaient mieux que moi, de rester tête de liste au second tour."  Avant d'ajouter très vite : "La question ne se pose plus." 

 

 

La question qui se pose, en revanche, c'est pourquoi une telle longévité. Si la traditionnelle prime au maire sortant a particulièrement bien fonctionné le 15 mars, quelques "vieux" maires ont vu leur autorité remise en cause. Martine Aubry, patronne incontestable à Lille depuis 20 ans, est sous les 35% et confrontée à un second tour périlleux. Les successeurs de Marc-Philippe Daubresse, maire de Lambersart de 1988 à 2017,  peinent à faire fructifier l'héritage. Le maire d'Hautmont est mis en ballotage, la première fois en trente ans. Gérard Caudron, lui, maire depuis 1977, reste maître de la partie. Il a tout donné à Villeneuve d'Ascq. C'est un ogre. Il a su nouer des amitiés fidèles pour finalement peu partager le pouvoir. Il a su trouver des soutiens en dehors de sa famille politique mais a pu sacrifier sans sourciller des amis et des alliés de longue date. Sanguin, fougueux, énergique, il se sait intimidant. Il use de sa grosse voix pour gronder et câliner. Ce boxeur - qui a reçu autant de coups qu'il en a donné - aurait pu finir KO depuis longtemps. Mais ce grand séducteur ne craint pas les rapports de force. "Il faut lui reconnaître une forme de magnétisme, admet Florence Bariseau. Et il est présent dans la ville depuis près de 50 ans ! Ne cherchez pas plus loin le secret de cette longévité."

On n'est pas maire d'une ville de 65 000 habitants pour sauver son honneur !

Pauline Ségard, tête de liste de «Villeneuve-d’Ascq 2020, citoyenne écolo solidaire»

 

Pour faire un portrait de Gérard Caudron, inutile de pousser trop loin les investigations. Ce portrait est livré "clé en main" par le site de la mairie de Villeneuve d'Ascq. Rubrique : Portrait du maire. On y découvre "un élu de terrain, proche des citoyens et de leurs problèmes, volontaire, écolo avant l'heure, un homme de progrès et de rassemblement, qui respecte ses engagements, qui a modernisé et dynamisé sa ville." Le lancement de son parti politique (Rassemblement Citoyen) est présenté comme "une grande aventure".

A Strasbourg et Bruxelles, il a été un "fervent défenseur d'une Europe sociale". Une citation de Gérard Caudron côtoie modestement une citation d'Albert Camus. Et le panégyrique se termine par la photo d'une remise de Légion d'Honneur en 2014. On oscille entre la coquetterie et la dérive nord-coréenne, avec parfois la tentation d'une légère réécriture de l'histoire. Non, ce n'est pas "ressourcé" que Gérard Caudron reprend sa mairie en 2008, mais en pratiquant l'assassinat politique de l'ami qu'il avait lui-même choisi pour le remplacer sept ans plus tôt. Non, l'heure n'était pas au rassemblement pour sa campagne en 2014, mais plutôt à l'élimination des anciens alliés écologistes. "En 2014, se souvient Florence Bariseau, on peut même dire que Gérard Caudron a été odieux avec Sandrine Rousseau, la tête de liste EELV. Moi, c'est son "égo" qui me pose problème. Il se présente en 2020 pour sauver son honneur, parce qu'il estime avoir été injustement et méchamment attaqué. Mais ce n'est pas une raison ! On n'est pas maire d'une ville de 65 000 habitants pour sauver son honneur." Pauline Ségard dénonce également la dérive narcissique de Gérard Caudron. "Quand il envoie aux habitants de Villeneuve d'Ascq un courrier avec un masque, dit-elle, il y a quelques lignes sur l'utilisation de ce masque et les précautions à prendre ; et très vite ça devient un tract de campagne à la gloire du maire."

 

J'ai conscience qu'à 75 ans, l'horizon se réduit, le temps est compté.

Gérard Caudron

Il faut reconnaître qu'aucun homme politique ne peut se targuer d'incarner autant son territoire. Un destin. Une mission. Un roman. Caudron c'est Villeneuve ; et Villeneuve c'est Caudron. Il a façonné sa ville. Il l'a quasiment redessiné. En fait, c'est d'un chantier dont il hérite en 1977, lorsqu'il permet à la gauche de prendre cette ville nouvelle créée sept années plus tôt. Le jeune enseignant socialiste a le physique d'une rock-star et les rouflaquettes d'un joueur de foot anglais. Il a surtout cette grosse voix dont il va se servir pour crier plus fort que les autres. Et ça gueule ! Fort. Très fort. Le trentenaire nouvellement élu ne respecte rien ni personne. Ni les puissants voisins lillois qui ont déjà tenté à deux reprises d'annexer Villeneuve d'Ascq.

Ni l'Etat qui veut imposer à son rythme son modèle de "ville nouvelle". Ni les techniciens des ministères qui visent un objectif de 120 000 habitants et ne pensent qu'à empiler une succession de quartiers, sans vraiment se soucier des gens qui y vivront. Gérard Caudron, qui n'est pas originaire de la Métropole (il est né dans un village de l'Aisne) et qui n'a pas participé au projet urbain d'origine, voit tout de suite qu'il est urgent de reprendre la main. Il a compris que ce projet de ville nouvelle, imaginé dans l'euphorie économique des années 50/60, ne peut survivre à la crise et aux aspirations des années 70. Le nouveau maire convie les villeneuvois à des dizaines de réunions publiques pour participer au développement de leur commune. On y débat de l'urbanisation, des transports, des écoles, des équipements sportifs, des commerces, des liens entre les nouvelles universités et les futures entreprises, des espaces verts. Des chantiers sont stoppés, comme ces 3000 logements qui laisseront place finalement au Parc du Héron. Si le pouvoir municipal redevient pleinement décideur en matière d'aménagement, c'est grâce à Gérard Caudron. Quand il est écrit dans le portrait "officiel" que le maire de Villeneuve d'Ascq a eu pour sa ville "des idées", là, c'est vrai. 

"Il a été un bon maire, reconnaît l'écologiste Pauline Ségard, qui est villeneuvoise depuis son enfance. Et j'ai plutôt de la sympathie pour lui. Mais il n'est plus à la hauteur. Il a fait son temps. Ce n'est pas son âge qui me pose problème, c'est le fait de s'accrocher ainsi au pouvoir. C'est comme une confiscation de notre vie politique locale. Il est temps d'élargir l'horizon." Florence Bariseau utilise quasiment les même mots. "Gérard Caudron a été un bon maire, dit-elle. Son travail est à saluer et à respecter. Mais il n'est plus à la hauteur. Je l'ai trouvé totalement absent durant le confinement. Et comme il sait si bien le faire, il a été d'un mépris sans nom avec nous, ses opposants, qui cherchions tout simplement à aider." La vice-présidente du Conseil Régional est catégorique : "La vérité, c'est que Gérard Caudron n'a plus envie d'être maire. Sitôt élu, il passera la main à son adjoint Sylvain Estager."

"C'est faux, répond l'intéressé. J'ai conscience qu'à 75 ans, l'horizon se réduit, le temps est compté. Je reconnais que si mon âge peut être un handicap, en revanche, mon expérience sera un atout  dans la crise généralisée qu'on risque de traverser durant cette prochaine décennie. L'autre avantage, c'est que mon âge me rend plus libre pour agir. Je ne voudrais pas paraître grandiloquent, mais je considère la crise du Covid 19 comme le dernier avertissement envoyé à l'espèce humaine. Ce monde, j'ai contribué à le créer. Je prends ma part de responsabilité. Si je peux limiter la casse... "

 

 

Gérard Caudron change de ton. Cette voix tonitruante qui durant 50 ans s'est mise en colère contre l'Etat, la gauche, la droite, les Verts, la Métropole, les gens du voyage, l'administration, les instances du football professionnel, la presse, la police, la justice (bref... un peu tout le monde), cette voix vous enveloppe quand elle passe aux confidences. Avec une franchise déconcertante, Gérard Caudron vous parle de ses doutes, de son divorce qui aura mis dix ans à se régler, de la maison qu'il va enfin pouvoir s'acheter avec sa compagne, de la septicémie qui aurait pu le tuer il y a deux ans et demi, de ses prochaines vacances au bord du Lac Léman et en Ardèche. "La politique, ce n'est pas une vie comme tout le monde, conclut-il. Est-ce que ça valait la peine ? J'éprouve aujourd'hui le regret d'y avoir sacrifié beaucoup de choses. Cette distance avec mes enfants... "

Non, ce deuxième tour des élections municipales n'est pas pour Gérard Caudron le combat de trop. Mais c'est le dernier round. Le plus éprouvant.

 

 

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