L'histoire du dimanche - Les mystères de la Joconde nue, attribuée à Léonard de Vinci et conservée au musée de Chantilly

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C'est un trésor conservé bien à l'abri dans les réserves du musée Condé à Chantilly. Un dessin fait au charbon de bois qui rappelle étrangement la Joconde de Léonard de Vinci exposée au Louvre. Au point qu'on l'a appelé la Joconde nue. Un carton préparatoire attribué au maître toscan après des analyses scientifiques mais sur lequel planent encore quelques mystères.

Regardez bien ses yeux. Ses mains posées l'une sur l'autre. Sa position de trois-quarts. Et surtout sa bouche. Qui sourit sans vraiment sourire. Avouez que cette femme vous en rappelle une autre, mondialement célèbre. La ressemblance est si frappante que ce dessin a été surnommé la Joconde nue.

Et c'est dans les réserves du musée Condé à Chantilly que se cache ce trésor. Une œuvre sur laquelle plane un mystère depuis des siècles.

Certains experts ont longtemps pensé que la Joconde nue, dite aussi Femme nue ou Monna Vanna et attribuée à Léonard de Vinci, était un faux dessiné bien après la Renaissance ; d’autres la croyaient de Léonard lui-même, mais sans preuve objective. Jusqu’à ce qu’une étude approfondie de l’œuvre, digne d’une enquête médico-légale, émette l’hypothèse qu’elle ait pu être effectivement réalisée par Léonard de Vinci, lui-même.

C'est en 1862 que le fils du roi Louis-Philippe, Henri d'Orléans, également connu sous le nom de duc d'Aumale, acquiert ce carton. Henri d'Orléans vit alors en exil en Angleterre depuis la chute de son père en 1848.

7 000 francs

C'est le sculpteur français Henry de Triqueti qui parle pour la première fois de ce dessin au duc d'Aumale dans une lettre du 22 janvier de la même année : "M. Reizet (collectionneur d'art devenu conservateur des peintures, des dessins et de la chalcographie du Louvre en 1861, ndlr)  m’est venu chercher il y a quelque temps pour me donner le plaisir de voir un carton de Léonard de Vinci offert en vente au Louvre (...). Le propriétaire, M. Thibaut est un fort honnête homme qui l’a acquis il y a 15 ans à Rome. Il en a demandé 10 000 francs au Louvre. M. Reizet a dû lui répondre qu’il n’avait pas de fonds et à son vif regret le lui rendre. Je suis retourné le voir avec M. de la Salles et comme M. Thibaut parlait de le porter en Angleterre et le présenter au British Museum (...), je lui ai dit que je pourrais lui en éviter les frais".

Un carton est un dessin préparatoire dont les contours sont piqués à l'aiguille pour reporter la composition sur un tableau en couvrant le dessin de charbon de bois. 

Celui de la Joconde nue mesure 74,8 cm de hauteur sur 56 cm de largeur. Presque les dimensions de la Joconde du Louvre...

On sait peu de choses sur la provenance du carton et sur le vendeur, M. Thibaut. En 2019, dans Léonard et l'audace du chercheur de trésors, l'historienne de l'art Carole Blumenfeld émet l'hypothèque très étayée qu'il s'agirait de William Thibaud, "l’une des personnalités qui avaient participé aux grandes heures de la dispersion de la collection du cardinal Fesch, l’oncle de Napoléon Ier, et qui était devenu en quelques années l’un des acteurs les plus importants du marché de l’art romain avant de s’installer à Paris lorsque le petit-neveu du cardinal devint Napoléon III"

La réputation sur le marché de l'art de William Thibaud, la beauté de cette double feuille encollée et la ressemblance du modèle avec d'autres œuvres de Léonard de Vinci expliquent peut-être pourquoi le duc d'Aumale achète le dessin pour 7 000 francs, une petite fortune à l'époque. Henri d'Orléans est persuadé de faire l'acquisition d'un original du génie toscan.

Car il croit avoir acheté le carton préparant un tableau célèbre, celui de la Joconde nue exposé au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg sous le nom de Donna nuda (femme nue) qui est attribué à Léonard de Vinci. La représentation d'une femme au buste nu s'inscrit dans une tendance picturale amorcée en Italie en 1480 par Botticelli ou Piero di Cosimo et leurs portraits de Simonetta Vespucci.

La Joconde nue a par ailleurs inspiré nombre des peintres français et flamands au cours du 16e siècle comme Joos van Cleeve ou Clouet. Pour le duc d’Aumale, tout concorde donc à dire que la Joconde nue a été dessinée de la main même de Léonard de Vinci.

Un dessin mal étudié et mal compris

Mais rapidement, le doute s'installe à la fois sur l'authenticité du dessin et sur l'identité de son auteur. Il faut dire que cette Joconde est tout de même bien bizarre : elle louche, son buste semble être celui d'un homme auquel on aurait ajouté une poitrine, le support est usé et l'arrière-plan du dessin a été très mal repeint plusieurs fois à la gouache. "Tout l’arrière-plan a été repassé et retouché au cours des siècles : il n'est du tout original, détaille Mathieu Deldicque,  conservateur du Patrimoine au musée Condé. On ne sait pas ce qu’il y a dessous. On n’a pas pu percer les couches de gouaches grises. Peut-être qu’il n’y avait rien dessous. Cet arrière-plan a sous doute masqué un dégât des eaux qu’a subi ce dessin parce qu’on voit des auréoles d’humidité".

Certains historiens de l'art disent que le carton acquis par le duc d'Aumale est une copie bien postérieure au 16e siècle. D'autres continuent d'affirmer qu'il s'agissait d'un original de de Vinci. Et si personne ne tranchera jamais en faveur d'un camp ou de l'autre, la Joconde nue et le tableau du musée de l'Ermitage sont cependant désattribués à Léonard de Vinci par les critiques d'art au cours du 20e siècle : les deux ne sont désormais plus que de simples copies d'atelier.

La Joconde nue rejoint la collection d'œuvres d'art que le duc d'Aumale a installée au château de Chantilly à son retour en France en 1871. À la mort du député de l'Oise qui n'a pas d'héritier, le château de Chantilly et sa collection d'œuvres d'art sont légués à l'Institut de France avec pour obligation testamentaire d'ouvrir les lieux au public. "Le carton de la Joconde nue est exposé une partie du 20e siècle, explique Mathieu Deldicque. Mais il est décroché parce qu'on se rend compte que la lumière l’abîme. Il est placé dans la réserve comme d’autres dessins de la collection. Il a été montré dans une exposition à la fin des années 90 mais il n’avait pas été bien étudié ni compris".

Mathieu Deldicque, lui, est décidé à comprendre cette œuvre. "Quand je prends mon poste en 2015, évidemment je veux voir ce dessin, raconte-t-il. Il m’a beaucoup intrigué dans son iconographie, son style et sa matérialité. Et en lisant la bibliographie qui le concerne, j’ai vu qu’on disait tout et son contraire. Je me suis tourné vers les nouvelles technologies parce que  je voulais accumuler de nouvelles connaissances, des connaissances fiables".

Remonter à la source

La provenance italienne de l'œuvre est attestée depuis longtemps mais confirmée par la présence au dos du dessin, du nom d'un notaire italien avec la date de 1696. 1696, c'est l'année de la mort de Silvestro Bonfiglioli, un collectionneur de Bologne et dont la collection de dessins et de cartons de Léonard de Vince été dispersée dès sa mort. "Dans les archives italiennes, dans les inventaires, on parle de femme nue, de Joconde nue peinte par Léonard de Vinci au moins depuis le 17e siècle mais est-ce- que c’est vraiment le dessin de Chantilly ? Ça, c’est un mystère. On est sûr qu’il vient d’Italie. Donc il est probablement resté en Italie du 16e au 19e siècle jusqu’à ce que le duc d’Aumale l’achète", avance Mathieu Deldicque.  

Il y a aussi ce dessin préparatoire qui figure dans la collection de la reine d'Angleterre : "C’est un tout petit dessin, une sorte de petite esquisse qui montre un personnage en buste nu avec une esquisse de poitrine. La position du torse est peu différente de celle de la Joconde nue. Mais on a une première idée et on a la même coiffure antique. On est sûr que ça vient de Léonard parce qu’on en connaît  parfaitement la provenance", affirme le conservateur du patrimoine.

Mais c'est le dessin en lui-même qui apportera le plus d'informations sur son origine et son auteur. En août 2018, la Joconde nue quitte les réserves du château de Chantilly pour le Centre de recherche et de restauration des musées de France, situé dans les sous-sols du Louvre. Pendant 4 mois, elle va être analysée sous toutes les coutures et lever une part de son mystère.

Des résultats exaltants

Ultraviolets, réflectographie infrarouge, lumière rasante, microfluorescence X... Les analyses scientifiques permettent en premier lieu de dater le papier sur lequel est dessinée la Joconde nue : les filigranes du papier (ces marques de fabrique qui sont répertoriées), des ancres de marine dans un cercle, sont identifiés principalement en Italie à entre Rome, Florence et Venise entre 1480 et 1520, l'époque où vécut le maître florentin. Même si ce filigrane n'apparaît sur aucun des dessins de Léonard, il est désormais assuré que la Joconde nue n'a pas été composée au 18e ou au 19e siècle mais est bien un original de la Renaissance italienne.

Les matériaux utilisés pour la Joconde nue sont par ailleurs typiques de la Renaissance : le charbon de bois et des rehauts de blanc de plomb. Mais ce qui prouve que ce carton est l'œuvre d'un créateur et non une copie faite par un élève, c'est la présence de repentirs, de modifications en cours de composition : l'index de la Joconde nue était à l'origine plus court et a été rallongé, par exemple. Et si elle louche, c’est parce qu’on a modifié récemment son regard. Sur la joue, les mains et sur le sourire, les scientifiques ont mis en évidence l'utilisation de la technique du sfumato, propre à Léonard de Vinci. 

Mais ce sont surtout les hachures révélées par le microscope sur le bras, l'avant-bras, les épaules et la poitrine de la Joconde nue qui font encore plus pencher la balance en faveur de Léonard de Vinci : elles sont exécutées de haut en bas vers la droite, ce qui prouve que le dessinateur était gaucher. Comme l'était Léonard de Vinci. Mais aussi comme l'un de ses élèves.

Les récentes informations livrées par les analyses scientifiques permettent de supposer que de Vinci en aurait conçu la composition au moins jusqu’au stade du carton. Mais il n’est pas certain qu’il ait peint un tableau avec ce prototype. "Il faut se remettre dans le contexte d’un atelier de peintre de la Renaissance. Il y a un maître et des élèves, rappelle Mathieu Deldicque. Le maître, c’est celui qui donne le modèle. C’est souvent le dessin préparatoire et ça va souvent aussi jusqu’au carton. À partir de là, le maître peut peindre lui-même un tableau et les élèves aussi, ils peuvent réutiliser le carton pour leur propre tableau qui s’inspire du maître. On voit ça dans tous les ateliers et notamment chez Léonard de Vinci. Et un carton, ça reste dans l’atelier du maître, ça ne voyage pas. Donc ce sont les élèves de Léonard qui ont eu accès à ce carton pour faire leur propre tableau. Ça vient renforcer la supposition selon laquelle Léonard de Vinci est l’auteur, au moins en partie, de ce carton".

Les analyses du carton du musée de Chantilly ont en effet montré qu'il avait été utilisé puisque de la poudre de carbone a été relevée dans les trous de piquetage. Et c'est pour peindre la Joconde nue de l’Ermitage mais aussi elle du Museo Ideale à Vinci près de Florence en Toscane que le carton de la Joconde nue a servi.

Ces deux  tableaux peints sont attribués à de proches élèves de Léonard. Au moins six autres versions ont été identifiées.

Un faisceau d'indices fiables

Ce qui est sûr également, c'est que la Joconde nue est postérieure à la Joconde, débutée en 1503 et que ce n'est pas Mona Lisa qui a posé pour la Joconde nue du duc d'Aumale "On sait qu’elle est dessinée à partir de la Joconde parce que cette Joconde nue empreinte la position de la Joconde et a les mêmes dimensions. Donc il faut que la Joconde soit déjà bien avancée pour pouvoir ensuite créer la Joconde nue, explique Mathieu Deldicque. Ça ne peut pas être l’inverse parce qu’on a des sources d’archives qui disent que Mona Lisa a posé pour Léonard de Vinci et la Joconde. Pour la Joconde nue, il ne s’agit pas d’un modèle féminin qui a posé pour Léonard de Vinci. Il s’agit d’une sorte de recomposition imaginaire, une sorte de beauté idéale reconstruite dans l’esprit de Léonard de Vinci qui s’est basé sur un tableau qu’il a profondément aimé qui est celui de la Joconde. C’est pour ça qu’il en reprend la composition et les dimensions. On pense qu’il a fait poser plutôt un garçon d’atelier : le bras est un peu musclé et la poitrine est artificielle. Donc ça veut dire qu’il n’y a pas de modèle qui a posé. On a repris une composition et une pose qui était déjà existante, celle de la Joconde. Le peintre qui a tracé la Joconde nue avait une connaissance extrêmement précise de la Joconde de Léonard qui n’a jamais quitté l’atelier du peintre jusqu'à sa mort en 1519".

S'il est désormais acquis qu'il a été réalisé dans les ateliers de Léonard de Vinci, l'identité exacte de l'auteur du carton du musée de Chantilly est encore incertaine. et Mathieu Deldicque de conclure : "Je suis convaincu que Léonard est l'auteur de ce carton. C’est difficile de dire qu’on en est sûr à 100% de manière objective. Mais il y a un faisceau d’indices qui permet de dire qu’on est au moins dans l’atelier de Léonard de Vinci et sans doute avec le maître lui-même".

La Joconde nue garde ainsi une part de mystère. Et comme l'autre Joconde, celle qui est habillée, elle reste aussi énigmatique que son sourire.