"J’ai l’impression qu’on dissimule la réalité" : 3 questions à Emmanuel Daoud, avocat d’Utopia 56 qui a porté plainte suite au naufrage meurtrier de 27 migrants à Calais

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Suite aux révélations de la cellule investigation de Radio France affirmant que les secours français avaient bien été alertés par des migrants présents sur l'embarcation de fortune le 24 novembre dernier, nous avons posé trois questions à l'avocat Emmanuel Daoud, conseil de l'association Utopia 56.

Le 24 novembre 2021 à l’aube, au moins 27 migrants sont morts dans les eaux glaciales de la Manche suite au naufrage de leur embarcation de fortune au large de Calais alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Angleterre.  

Jusqu’à présent, la Préfecture Maritime de la Manche et de la Mer du Nord affirmait que le CROSS Gris-Nez n’avait pas eu connaissance de cette embarcation en difficulté avant que l’alerte ne soit donnée par un navire de pêche à 14 heures. Mais une enquête menée par la cellule investigation de Radio France indique que certains migrants avaient bien composé le 196, le numéro du CROSS, pour appeler à l'aide cette nuit-là.

Finalement, la porte-parole du préfet a indiqué à la journaliste autrice de l'enquête que ce contact téléphonique était "fortement probable".  

Suite à ces révélations, nous avons posé trois questions à Emmanuel Daoud. Il est l'avocat de l’association Utopia 56 qui a déposé plainte devant le tribunal judiciaire de Paris le 17 décembre 2021 pour homicide involontaire et omission de porter secours. Sont notamment visés le préfet maritime, le CROSS Gris Nez et les garde-côtes britanniques.  

France 3 : La cellule investigation de Radio France affirme ce jour que les secours français avaient bien été alertés. Ce qu’Utopia 56, que vous représentez, dénonçait déjà le 17 décembre dernier. Quelle est votre réaction ?   

Maître Emmanuel Daoud : "Ma première réaction est une réaction de satisfaction parce que la vérité finit par immerger. Le CROSS avait dit qu’il n’y avait eu aucun appel et qu’ils n’avaient pas été alertés. Après, ils nous ont dit que peut-être il y avait eu un appel mais que cet appel n’avait pas permis de localiser l’embarcation. Confronté à ces sources qui ont été identifiées par Radio France, le CROSS dit désormais qu’il est très probable qu’il y ait eu un appel.    

J’ai l’impression qu’on dissimule la réalité. Je pense que dans les semaines qui viennent, la preuve sera rapportée qu’il y a eu plusieurs appels, qu’il y a eu des échanges entre les autorités françaises et anglaises et qu’on aurait pu géolocaliser cette embarcation".   

À quoi va devoir répondre l’enquête pénale ?

"La question sera de savoir pourquoi les secours n’ont pas été portés à l’attention de cette embarcation pour sauver ces passagers identifiés dans une situation de péril. La justice devra dire s’il y a eu erreur, désinvolture ou pire, dans l’hypothèse où Français et les Anglais se sont renvoyés la balle.   

Il existe notamment une convention bilatérale qui lie la France et la Grande-Bretagne dans l’organisation des secours. Ce sont des obligations juridiques de porter secours pour les services de secours et d’incident en mer. Evidemment que ce soir-là, il y avait beaucoup d’embarcations en péril. Heureusement que de chaque côté de la Manche, les secours ont pu intervenir (les secours français ont sauvé plus d’une centaine de personnes dans la journée du 24 novembre, ndlr). Bravo, mais c’est leur boulot. Ils ne font que leur travail".

La plainte déposée par Utopia 56 vise notamment le préfet maritime de la Manche et de la Mer du Nord, le directeur du CROSS Gris-Nez, mais pas que… 

"Je tiens à rappeler que je suis avocat mais pas militant. Mais s'il y a autant de tentatives de rejoindre l’Angleterre, parfois dans des conditions apocalyptiques, c’est parce qu’il y a une véritable chasse aux réfugiés sur notre sol pour éviter des points de fixation. Il y a un harcèlement des migrants et des personnes qui ne font que leur devoir de solidarité.

Les pouvoirs publics et en particulier les services de gendarmerie et de police se livrent à une véritable chasse à courre. Qui porte la responsabilité morale de tout ça ? Le ministre de l’intérieur, ses préfets, le ministre de la justice et le Premier Ministre.   

Quand il y a des morts dans la Manche dans ces conditions-là, il y a des ministres qui portent la responsabilité morale de ces morts".