L'association les Runardes : se rassembler pour faire du sport en extérieur "sans courir de risque"

Les Runardes ont foulé le bitume d’Amiens ensemble pour la première fois, dimanche 18 octobre. Objectif de l’association en devenir ? Rassembler les sportifs et notamment les sportives pour faire du sport en extérieur en toute sécurité.

L'Amiénoise, Emma Therial, a lancé l'association les Runardes pour permettre aux sportifs et surtout aux sportives de pratiquer du sport en extérieur en toute sécurité.
L'Amiénoise, Emma Therial, a lancé l'association les Runardes pour permettre aux sportifs et surtout aux sportives de pratiquer du sport en extérieur en toute sécurité. © Emma Therial
Baskets aux pieds, tantôt emmitouflées dans une épaisse doudoune, tantôt un simple t-shirt sur le dos, une dizaine de personnes échangent le long du chemin de halage au niveau du parc Saint-Pierre à Amiens. Les sourires francs pourraient laisser penser autre chose, mais l’assemblée, majoritairement féminine, se retrouve pour la première fois en ce dimanche 18 octobre dans le cadre de l’association Les Runardes.
 

L’idée est de créer un groupe de sportives et de sportifs qui permet notamment aux femmes de se dépenser en extérieur et en sécurité. De courir sans courir de risque, de prendre du temps pour soi, de valoriser une ambiance de partage et de bienveillance pour assurer le bien-être de tous. Une façon aussi de se défouler pour des personnes qui n’ont pas les moyens de se payer l’accès à une salle de sport. 

Emma Therial, créatrice de l’association

"Pour la première fois, je n’ai pas eu à regarder derrière moi" 

Si Emma, étudiante de SVT en année de césure et à l’initiative du projet, précise que les dernières formalités administratives doivent être conclues avant que le statut d’association ne soit officiel, l’objectif est déjà rempli. La première rencontre a même débouché au-delà de l’aspect sportif "pour tous les niveaux, qu’on l’on veuille marcher, courir ou faire du vélo" sur un échange "inattendu", semblable à ceux des groupes de paroles.

"Il y a eu un partage d’expériences, des témoignages dont certains assez choquants qui allaient jusqu’à des attouchements. On a réalisé avec #MeToo à quel point il s’agit de sujets tabous. Le fait que la parole soit ouverte directement, c'est la preuve qu’il y a déjà une confiance installée entre les personnes qui étaient présentes", se réjouit Emma. Une chose possible "parce qu’il y a une écoute particulière soutenue par le vécu commun autour de ce sentiment de ne pas avoir le droit d’être là", confirme Dorine, l’une des participantes à la sortie.

Ce climat de confiance est évidemment un plus qui accentue le sentiment de sécurité qu’apporte le fait de se défouler en groupe. "C’est un moyen de dissuasion par le nombre. Pour la première fois je n’ai pas eu à regarder derrière moi", atteste Dorine. Aussi, il permet de renverser une crainte partagée par les différentes participantes et qui pouvait les pousser à ne plus sortir faire du sport en extérieur : celle de ne pas être crue. "Ne pas être crue, c’est une deuxième agression. Déjà qu’il est difficile d’admettre ce qu’il s’est passé, que l’on pense souvent que c’est de notre faute, qu’on a honte, alors que ça ne devrait pas être le cas. Là avec dix témoins, ça limite les risques," précise la maman de 29 ans.

"On m’a dit : je fume ton chien, je te fume après"

Pour limiter ces risques, se dégager de cette crainte et continuer à exercer en extérieur plusieurs d’entre elles ont tenté de réaliser leurs sorties accompagnées de leur chien. Sans succès. "Au final, ils s'en prennent à lui. On m’a dit : je fume ton chien, je te fume après", témoigne Dorine. "Mon chien, un labrador, m’accompagnait et je me sentais bien, un peu intouchable jusqu’à ce jour où j’ai subi les réflexions d’un homme," emboîte Emma. "Il était avec trois amis et un chien plus fort, un berger allemand. Il m’a dit : « Écoute, si tu peux me prendre en laisse je viens avec toi quand tu veux. » C’était la fois de trop, celle où le projet est devenu indispensable."
 

Un jour, je reprenais mon vélo après mes heures de conduite et trois mecs dans une voiture, carreaux baissés, se sont mis à me parler, en me disant que je n’avais pas à être là, puis c’est monté crescendo. Alors là, soit je ne suis pas le code de la route, mais il y a des travaux et je me mets en danger, soit je reste sur la route avec ces gens menaçants et assez costauds. Puis, ils m’ont menacé de mort : si tu es morte ça ne me gêne pas, tu seras peut-être la première, mais pas la dernière. Avec mes 50 kg, 1m60 je ne peux rien faire, alors je ne réponds pas parce qu’on ne sait pas ce qu’il peut se passer. Je me suis sentie si faible, si en danger, que j’ai arrêté de faire du vélo.

Dorine, 29 ans, participante


Les Runardes représentent une bouffée d’air frais pour Dorine, qui rongeait son frein depuis près de 10 ans, après avoir été plusieurs fois menacée et suivie : "Et il ne faut pas croire, il n’y a pas d’agresseur type. Ça va du pré-adolescent au grand-père, du bon chic bon genre ou non. Tout le monde est concerné. Il faut en finir avec le mythe du mec mal habillé qui vous attend dans une allée sombre", appuie-t-elle.

Se réapproprier l’espace public

À l’image du symbolisme porté par les différents groupes de collages pour dénoncer notamment les féminicides, Les Runardes sont un moyen pour ses membres "de se réapproprier l’espace public". "C’est le genre d’initiative qui est nécessaire pour qu’on reprenne notre place dans l’espace public et qu’on puisse à terme faire des choses normales, basiques, aussi bêtes que faire du vélo ou courir sans avoir cette crainte omniprésente", affirme Dorine.

"Ce n’est pas normal dans une société qui préconise le sport pour rester en bonne santé que la pratique en extérieur soit accompagnée de cette insécurité", poursuit Emma qui compte proposer à l’avenir quelques créneaux réservés aux femmes pour "répondre à tous les besoins", ceux de celles "qui du fait de leur vécu ne sont à l’aise qu’avec l’idée de sortir courir avec d’autres femmes" comme ceux de celles "qui vont y être poussées par leur religion".

Malgré tout, Emma tient à le répéter, l’idée est "que tout le monde puisse participer, hommes comme femmes." "Je pense que les Runardes portent un beau message de solidarité et de sororité, tout en insistant sur le fait que les hommes ont un rôle à jouer. Que ce soit en se faisant passer pour un ami quand ils voient une femme en difficulté, ou en adoptant une attitude, notamment le soir, qui permet d’éliminer toutes menaces potentielles", conclut Dorine.
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