L'histoire du dimanche - Raoul Berthelé, le soldat reporter de la Grande Guerre à Amiens

Publié le
Écrit par Elise Ramirez

Le regard insolite de Raoul Berthelé, un officier français affecté à Amiens pendant la Première Guerre mondiale. L'officier français a réalisé quelques 300 clichés de la ville et de ses habitants. Une œuvre inédite complétée et documentée à voir et à lire dans "L'autre guerre, les visages de l'arrière front", le livre de Louis Teyssedou, aux Éditions de l'Atelier. (Première publication le 20/02/2022).

"C'est l'histoire d'un dimanche matin d'hiver. Un dimanche matin d'hiver où je me retrouve, armé d'une tasse de café, devant un ordinateur, avec la ferme volonté de trouver des éléments sur les hommes et les femmes des usines Cosserat". C'est ainsi, au détour de recherches sur l'histoire de la manufacture Cosserat qui produit du velours de qualité pendant deux siècles à Saleux, que Louis Teyssedou, professeur d'histoire au lycée Édouard Gand, à Amiens, a découvert l'existence de milliers de photographies de la ville et de ses habitants prises par un militaire pendant la Grande Guerre.

Des clichés qui transpirent d'humanité

Louis Teyssedou, auteur du livre "L'autre guerre"

"Avec mes élèves, nous faisions des recherches sur l'usine Cosserat et ses ouvrières. Et ce jour, là, miracle ! À la dixième page de recherche, je tombe sur une photographie d'ouvrières à côté des machines. Elle date de 1915. Ce cliché transpire d'humanité. On y devine l'atmosphère d'une chaude journée d'été ainsi que la température infernale régnant à l'intérieur de cette salle de travail. Et, sur ces quelques visages, le poids de la guerre. Toutes regardent dans la même direction, toutes regardent ce Berthelé."

Au fil de son exploration, le professeur d'histoire découvre l'univers de Raoul Berthelé. Ce militaire a produit des milliers de photographies et parmi elles, des centaines de clichés d'Amiens pendant la Première Guerre mondiale. Détail important, elles sont toutes légendées par le photographe. Une précaution qui a permis à Louis Teyssedou de réaliser des recherches fouillées sur chaque cliché.

"Au début, j'ai pensé m'appuyer sur ces photos pour alimenter mon cours d'histoire mais très vite, je me suis rendu compte qu'il y avait la matière pour en faire un livre. 400 photos d'Amiens en 1915 ! C'est un trésor historique à côté duquel je ne pouvais pas passer. Raoul Berthelé m'a facilité la tâche avec les légendes", explique l'auteur, qui pendant des mois, épluche les journaux locaux de l'époque, fouille dans les archives du recensement de la population, les registres d'état civil et retourne sur les bancs de la bibliothèque universitaire d'Amiens.

Son livre n'est pas qu'un recueil de photographies, mais bien un ouvrage historique sur une période et un lieu précis. Les recherches complètent le témoignage photographique et les extraits de journaux l'illustrent. "Le plus frappant, c'est l'aspect subjectif des prises de vue. Berthelé photographie sa guerre, ses amis officiers, les gens qu'il croise dans la rue, ses femmes. Les textes complètent", ajoute Louis Teyssedou.

Un photo-reporter à l'arrière-front

Raoul Berthelé, officier dans l'armée, arrive à Amiens au printemps 1915. Sa famille est originaire de l'Aisne. Après des études à Montpellier, il devient ingénieur chimiste et pratique la photographie.

En avril 1915, l'ambulance où il sert d'officier d'approvisionnement s'installe à Saleux, près d'Amiens. "L'ambulance reçoit les blessés évacués des postes de secours des premières lignes et leur donne les soins nécessaires. Elle est un petit hôpital de campagne qui suit les corps d'armée auxquels elle appartient", précise Rémy Cazals, professeur émérite d'histoire à l'université de Toulouse-Jean-Jaurès, dans la préface du livre.

L'officier est en arrière-front, une zone dite protégée des combats. Il sillonne les rues, les jardins et fixe sa guerre. Le 16 avril 1915, le premier bombardement à Amiens fait sept victimes. Ses clichés montrent les dégâts et la population, comme arrêtée dans son élan, stupéfaite. Le texte et les archives nous apprennent que la rue Saint-Leu est l'une des plus touchées.

Notre-Dame d'Amiens, la plus grande cathédrale française est alors rapidement protégée par des milliers de sacs de sable et de terre, comme en témoignent les photos du soldat.

Amiens, la capitale des distractions 

Le 8 juin 1915, Raoul Berthelé, armé de son appareil photo, participe, peut-être sans le vouloir, à la propagande des autorités militaires. Il assiste, entouré d'Amiénois, au défilé des soldats prisonniers allemand après la bataille d'Hébuterne, village situé à quelques kilomètres du département de la Somme. Les regards défaits de ces hommes, livrés à la curiosité de la population, sont captés par l'objectif.

Et là encore, les clichés sont accompagnés d'informations sur cette bataille, mais également sur la vie des habitants. La population a fortement augmenté depuis le début de la guerre. Militaires français et anglais, soldats des colonies partagent la vie des Amiénois, réfugiés et prostituées également. "Amiens était devenue la capitale des distractions", souligne Louis Teyssedou.

Les rencontres amoureuses

L'officier français n'est pas sur le front mais chaque jour, il côtoie l'horreur de la guerre. Il est chargé notamment de rédiger les actes de décès des soldats. Pourtant, la mort est absente de ses photographies de 1915. Tel un journal de bord, ses clichés fixent l'instant, son expérience de la guerre.

En 1915, Berthelé s'approche peu de la ligne de front, il est protégé. Il prend de nombreuses photos de son cheval, de ses amis officiers, de sa compagne, Jeanne Cornu, dans des cadres bucoliques, comme les hortillonnages et le chemin de halage.

"Ces chapitres ont été plus difficiles à écrire parce qu'il m'a fallu faire des recherches sur les personnes qu'il connaissait. Pour son amie, Jeanne Cornu, c'est mon boucher des Halles d'Amiens, qui m'a mis sur la piste. Grâce à lui, j'ai appris que les Cornu était une famille de patrons bouchers de la ville. J'ai pu remonter le fil et j'ai su que Jeanne s'était mariée avec un homme en 1918 à Amiens puis qu'elle était partie vivre à Paris", raconte l'auteur.

En 1916, elle disparaît des photos de Raoul Berthelé. Ce sont alors d'autres femmes, de nouvelles relations amoureuses qu'il immortalise à Amiens, à Paris. 

Berthelé se retrouve ensuite dans la Marne et dans la Meuse avec son ambulance, puis il est affecté au service météorologique de la 6e armée en 1917. L'officier reviendra à Amiens en 1916, puis en 1918, avant de remonter vers le sud de la Belgique avec son armée pour l'ultime offensive.

"Les deux dernières années de la guerre, Raoul Berthelé va en première ligne. Ses photos sont différentes. Il prend des vues de cadavres de chevaux et de soldats déterrés. Il évoque les boches et non plus les Allemands dans ses légendes. Ses photos sont moins romantiques. Jeanne Cornu a disparu de ses carnets et on peut y voir plusieurs femmes. Sa guerre a changé", ajoute Louis Teyssedou. 

Du terrain de guerre au terrain social

L'ambulance 15, à laquelle est affecté l'officier, stationne trois mois, jusqu'à l'été 1915, à Saleux, la commune où se trouve l'usine de velours et de coton Cosserat. De nombreuses photos ont été retrouvées dans ses carnets. Des témoignages de la vie ouvrière de l'époque, mais aussi de la condition féminine. "Les figures masculines ont, en grande partie, disparu. Avec la mobilisation générale de 1914, l'arrière-front industriel est majoritairement féminin. Les photos de ces ouvrières sont magnifiques. Les regards sont portés sur son objectif. On sent un travail respectueux de l'autre. Il n'y a pas de condescendance", explique Louis Teyssedou.

Dans ce chapitre aussi, les clichés sont alimentés par des recherches historiques et des points de vue de l'auteur. Le lecteur apprend par exemple, ici, que le combat féministe s'apaise au début du conflit. Et de citer Marguerite Durand, féministe : "Actuellement, nous sommes en temps de guerre. Il nous faut subir courageusement l'adversité, donner confiance à ceux qui partent... Il nous faut panser des blessures physiques et consoler des peines morales."

Un témoignage posthume

Raoul Berthelé est mort en 1918 en Belgique, à l'âge de 32 ans, atteint de la grippe espagnole. En 1919, il obtiendra la croix de guerre à titre posthume.

Il n'a pas eu le temps de mettre de l'ordre dans ses photos. Mais de son vivant, il a organisé de petits carnets, sous formes de tirages contact et des légendes pour chaque cliché.

En 1978, sa sœur, Béatrix, que Berthelé a photographiée lors de ses permissions, a offert ses photos aux archives municipales de Toulouse. Le fond Berthelé comprend 1 500 plaques de verre dans leurs boîtes et leur tirage. Il a laissé un témoignage de plus de 3 000 photographies qui couvrent trois années de guerre." Il devait avoir une démarche d'archive parce qu'il a tout annoté. C'est un travail très pointilleux qui nous a permis d'effectuer un classement. C'est un témoignage incroyable ! Nous avons la volonté de valoriser l'ensemble de son œuvre et nous avons mis en place un partenariat avec Wikimedia. Désormais, les photos de Berthelé sont disponibles sur le site" explique Pierre Gastou, chef de service iconothèque et numérisation aux archives municipales de Toulouse.

Un regard intime qui se confronte à la grande histoire. L'autre guerre, les visages de l'arrière front, l'ouvrage entre pleinement dans le registre de la documentation de la Grande Guerre mais également dans le récit familial. Car Louis Teyssedou a également poussé ses recherches à Montpellier, pour retrouver les descendants de son "héros".

Son arrière petit-neveu et son arrière petite-nièce connaissaient l'existence de cet aïeul, officier pendant la Première Guerre mondiale, mais ils ignoraient son parcours. "Nous ne connaissions pas grand-chose de son histoire. Il n'avait pas d'enfant et pour la famille, et surtout notre grand-mère, c'était un sujet douloureux. Le travail de Louis Teyssedou nous a permis de connaître une partie de sa carrière, sa passion pour la photo et ses souvenirs, parfois drôles. Nous avons découvert, par exemple, un homme coureur, entouré de nombreuses femmes", raconte Michel Gouron, arrière petit neveu.

Des photos pour la postérité et un livre comme un hommage à ces jeunes hommes morts pendant la Grande Guerre , une génération sacrifiée.

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