"On n'a pas les moyens de bien s’occuper des enfants" : témoignage d’un éducateur spécialisé en grève ce mardi 1er février

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Écrit par Mary Sohier

Alors qu'un mouvement de grève a lieu chez les travailleurs sociaux ce mardi 1er février, un éducateur spécialisé nous raconte son quotidien. Un métier qu'il exerce depuis plus de 20 ans et qu'il a vu changer. Portrait.

Il est dans la rue ce mardi 1er février. Éric*, la cinquantaine, est éducateur spécialisé dans un foyer pour enfants en Picardie. Après 21 ans de carrière, il se dit aujourd'hui "fatigué psychologiquement" et se sent de plus en plus "sous pression" : "Je vais manifester pour réclamer de meilleures conditions de travail et plus de reconnaissance." Les agents qui travaillent dans les établissements sanitaires, sociaux et médico-sociaux publics et privés sont appelés à faire grève ce mardi 1er février. 

"Une disponibilité de chaque instant"

Chaque jour, Éric s'occupe d'un groupe d'une dizaine d'enfants placés, âgés de 8 à 21 ans. "Il y a beaucoup de choses imprévisibles, il n'y a rien de routinier. On a beaucoup de déplacements avec les sorties pour les jeunes, leurs problèmes de santé et les rencontres avec les partenaires sociaux. On essaie aussi de remettre en selle des jeunes parfois déscolarisés. On les suit dans leur vie quotidienne comme un parent serait amené à le faire. On doit avoir une disponibilité de chaque instant", raconte-t-il. 

Des violences "physiques et verbales"

Certains moments sont parfois plus compliqués : "Il y a des crises. On est exposé à pas mal de violences physiques et verbales. On essaie de s'interposer, de dialoguer. Mais dans certaines situations, c'est compliqué. Il faudrait être deux éducateurs dans ces moments-là mais on manque de bras. On n'a pas les moyens de bien s'occuper des enfants. Il faut des renforts." Pire, lors de conseils de discipline et de dépôts de plainte, il s'est parfois senti esseulé : "Une paire de fois, je me suis fait agresser. Il n'y a pas toujours eu des sanctions. Quant au soutien de la direction, c'est aléatoire."

S'il se dit "toujours passionné" par son métier et "plutôt content" de l'exercer, Éric nous explique que certains de ses collègues "viennent travailler avec la boule au ventre". Dans son foyer, les démissions et les arrêts maladie se seraient multipliés ces derniers temps. 

"On nous a demandé de mettre 2 lits par chambre"

Autre phénomène : la suractivité. Il y a plusieurs années, la direction de l'établissement a voulu fermer 20 lits. "Ça a été une injonction du département sauf qu'il y avait des besoins. On nous a demandé de mettre 2 lits par chambre ou de vider la chambre d'un enfant parti en week-end et de le remplacer par un autre. Il n'y a aucune considération pour les jeunes et de respect pour leur vie privée. C'est révoltant", se désole le professionnel. Si dans le foyer, les éducateurs ont réussi à obtenir gain de cause, Éric dit avoir écho de situations similaires ailleurs dans la région.

"On ghettoïse nos foyers"

Ces derniers temps, par manque de place dans les établissements spécialisés, le foyer où travaille Éric accueille des jeunes présentant des troubles psychiatriques : "On se retrouve à donner des médicaments. On n'a pas le personnel qualifié, ni la logistique adéquate." Avec le temps, les manières de fonctionner ont évolué au sein des foyers. Des changements que déplore Éric : "Avant les mineurs non accompagnés, on les immergeait dans les foyers. Tout le monde était mélangé, il y avait des échanges. Aujourd’hui, on les isole dans des structures à part, on s’américanise, on ghettoïse nos foyers."

Un manque de reconnaissance

S'il réclame plus de moyens humains, l'éducateur souhaite aussi plus de reconnaissance"Pendant le premier confinement, on n'avait pas de masque, ni de gel. On a très peu de considération pour notre engagement.Fin 2021, le Premier ministre Jean Castex avait réaffirmé son "attachement à ce que les prochaines échéances permettent d’apporter des améliorations concrètes", promettant en novembre une conférence des métiers et de l'accompagnement social et médico-social pour le premier trimestre 2022. D'abord annoncée pour le 15 janvier, elle devrait finalement se tenir le 18 février. "Quand il y a eu le discours de Castex, j'avais un espoir mais je me rends compte que c'est pour les votes", réagit-il.  

2 000 euros par mois

Après 21 ans comme éducateur spécialisé, Éric gagne 2 000 euros par mois. Un salaire qu'il estime insuffisant : "Je travaille tous les jours, week-ends et jours fériés compris. On ne reconnaît pas la pénibilité. Sur les grilles de la convention, le point d'indice est gelé depuis plus de 20 ans alors que le coût de la vie, lui, augmente." Gréviste ce mardi 1er février, il espère faire entendre sa voix et celle de ses collègues, les "oubliés du Ségur", comme il les appelle.

* Le prénom a été modifié.