De la suprématie à l'effondrement, comment le Parti Socialiste a perdu le nord

Et si le PS changeait de nom ? Olivier Faure, l’a évoqué pour faire table rase du passé, remettre à plat le programme, se réinventer. En clair : sauver sa peau. Mais le mal est profond, à l’image du Nord Pas de Calais où le PS, autrefois tout puissant, a quasiment tout perdu.
Du Pierre Mauroy pur jus. Flamboyant. Grandiloquent. Sûr de lui et de la domination de son parti dans sa région, l’ancien maire de Lille s’était posé cette question : « Comment fait-on pour ne pas être socialiste ? » C’était en 1977. Une question qui forcément en amène aujourd’hui une autre : comment fait-on pour être encore au PS ?

« On travaille » répond Samira Laal, secrétaire de la section socialiste d’Hénin-Beaumont et membre de la direction nationale du PS. « Moi aussi j’ai eu des doutes. Mais je n’ai pas voulu être de celles et de ceux qui quittaient le navire en pleine tempête, dit-elle. On n’est pas mort. Je reste convaincue que le PS sera à nouveau, un jour, en mesure de gouverner. Car nous sommes les seuls, à gauche, à prétendre pouvoir gérer le pays. L’idéologie ne fait pas tout. Il faut aussi le sens des réalités et des responsabilités. Nous l’avons. »

Dans le Pas de Calais, on s’est trompé de combat. Des années durant, on a consacré beaucoup d’énergie à combattre le FN en oubliant de proposer des idées

Samira Laal, secrétaire de la section PS d'Hénin-Beaumont

Pour Samira Laal, les 6,36% de Benoit Hamon à l’élection présidentielle de 2017 ont failli être le coup de grâce. « Et les élections législatives qui ont suivi ont fini de nous tuer. Zéro député ! Là, j’ai vraiment vu la cassure, la rupture avec notre électorat. Dans le Pas de Calais, on s’est trompé de combat. Des années durant, on a consacré beaucoup d’énergie à combattre le FN en oubliant de proposer des idées. On en est sorti perdant… et rincé. »

Samira Laal, 40 ans, est entrée au PS en 2012. C’était il y a huit ans. Seulement huit ans. Il faut bien se souvenir du contexte de l’époque. Le Parti Socialiste avait la main sur toutes les manettes du pouvoir. L’Elysée, l’Assemblée Nationale et – pour la première fois de l’histoire – le Sénat. Le PS avait le contrôle sur bon nombre de conseils régionaux et départementaux. Quant aux communes, là, c’était un règne sans partage ; les socialistes étaient alors à l’apogée de leur ancrage municipal. Ils géraient près de la moitié des villes de plus 30 000 habitants en France. Carton plein.

La fin des barons

Cette hégémonie, elle se retrouvait au niveau local. On appelait ça : des baronnies. Des fiefs socialistes qu’on qualifiait d’« inexpugnables ». Les barons s’appelaient Daniel Percheron à la tête du conseil régional du Nord-Pas de Calais, Patrick Kanner au département du Nord, Dominique Dupilet au département du Pas-de-Calais, Martine Aubry à Lille et à la Métropole lilloise...

Les fédérations socialistes des deux départements comptaient parmi les plus puissantes du pays. Sur 33 circonscriptions, il y avait 17 députés PS (10 sur 13 dans le Pas de Calais !). Le parti tenait les villes de Roubaix, Tourcoing, Loos, Maubeuge, Dunkerque. L’ex bassin minier était une forteresse socialiste. On était loin encore d’imaginer qu’Hénin-Beaumont, puis Bruay-La-Buissière passeraient du rose au bleu marine. On était loin d’imaginer un tel effondrement. 

Huit petites années ont donc bouleversé le paysage politique régional. Le PS n’a plus aucun élu à la région, plus aucun député dans le Nord et le Pas-de-Calais. Il a perdu la Métropole, le département du Nord et les villes de Roubaix, Tourcoing, Loos, Maubeuge, Dunkerque. Lille a été sauvé in-extremis, par seulement 227 voix. Les deux fédérations sont exsangues. Celle du Nord a même vendu son siège lillois. Les militants ont jeté l’éponge. Les électeurs ont changé de camp : les roses pâles ont rejoint le centre ou Macron ; les roses vifs ont donné un coup de barre à gauche. Beaucoup sont orphelins et ne votent plus. Et l’extrême-droite peut se vanter d’avoir fait main basse sur le vote ouvrier. 

Aujourd’hui, il faut se battre pour la République, la justice sociale et l’écologie. C’est notre nouvelle colonne vertébrale.

Patrick Kanner

Il y a huit ans, c’était la victoire de François Hollande. Et donc, puisque le PS a dégringolé du grenier à la cave durant son quinquennat, il serait facile de désigner l’ancien président comme principal fossoyeur de son parti. Hollande aurait tué le Parti Socialiste. « Ce n’est pas mon analyse, rectifie le lillois Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat et ancien ministre des gouvernements Valls et Cazeneuve entre 2014 et 2017. Ce quinquennat a été une réussite, que des évènements comme la loi "El Khomery" et le livre "Un président ne devrait pas dire ça" ont décrédibilisé. » Patrick Kanner estime que c’est plutôt le parti du congrès d’Epinay qui est mort. « Il a été notre boussole pendant cinquante ans. Mais il est en train de s’éteindre. Epinay, c’est 1971 : on se battait alors pour de nouvelles libertés, dans le prolongement des grands mouvements de mai 68. Contre la peine de mort. Pour la libération des ondes. La situation a radicalement changé. Aujourd’hui, il faut se battre pour la République, la justice sociale et l’écologie. C’est notre nouvelle colonne vertébrale. »

Première cassure en 1982

Le Nord, c’est la gauche... et la gauche, c’est le Nord. Voilà ce qu’on disait de notre région tellement la culture ouvrière y était forte. Forte de la mine, de la sidérurgie et du textile. Forte des drames qui jalonnaient son histoire, comme la fusillade de Fourmies ou la catastrophe de Courrières. « Quand on est de droite, dans le Nord, on est un peu de gauche » expliquait très sérieusement Jean-Louis Borloo, l’ancien maire centriste de Valenciennes. 

Dans le Nord et le Pas-de-Calais, Patrick Kanner, comme beaucoup d’autres, situe la première cassure en 1982. Quand le gouvernement de Pierre Mauroy décide – après avoir promis le contraire – de ne pas sauver la sidérurgie et de fermer les hauts-fourneaux de Denain. « Ça a été cruellement vécu par le monde ouvrier, se souvient l’ancien ministre. Un symbole douloureux. Les socialistes – ainsi que les communistes qui étaient avec nous au gouvernement – vont alors peu à peu perdre l’électorat populaire. » C’est visible aux élections régionales qui suivent : en mars 1986, dans le Nord-Pas de Calais, la gauche et la droite sont déjà à 50/50.

"Parti de bobos" et série d'affaires

Marine Le Pen avait cette formule cinglante : « Le PS est devenu un parti de bobos ». Il devient effectivement un parti de diplômés, de fonctionnaires, d’urbains ouverts à la mondialisation. Les fameux « courants » vont donner lieu à des combats fratricides.

Le PS va durant des décennies hésiter et se déchirer sur l’économie, l’Europe, la crise migratoire, la laicité, l’islam… etc. Il se déconnecte peu à peu de la société. Il se replie sur lui-même. Il se replie sur ses postes et se perd dans des luttes internes stériles. On n’a toujours pas bien compris la férocité des attaques de Martine Aubry à l’encontre de Patrick Kanner, lorsque celui-ci devient ministre de la ville et des sports en 2014. Et Patrick Kanner aura beaucoup de mal à pardonner à Martine Aubry d’avoir été « la frondeuse en chef » qui empoisonnait le quinquennat Hollande. Une partie du personnel politique n’a pas été à la hauteur. Il a même pu parfois donner de lui une très mauvaise image. À chaque décennie, ses gros et petits scandales.Jusqu’au mois dernier où on apprenait que quatre élus de l’ex municipalité PS de Bruay-la-Buissière étaient convoqués par la justice. Le FN devenu RN s’est épanoui sur ce terreau.

L’effondrement des réseaux municipaux

Dans le Bassin minier, on a parlé de "rose mafia". À Hénin-Beaumont, Samira Laal est à la tête d’une section socialiste qui compte… huit militants. « Ils étaient plus d’une centaine du temps des anciennes municipalités socialistes, reconnait-elle. Mais à cette époque, évidemment, si tu voulais obtenir quelque chose du maire, il t’était fortement conseillé de d’adhérer à la section socialiste… ». Ce n’était pas très moral.

C’était surtout une arme à double tranchant. Quand le PS perd une ville, c’est tout un réseau qui s’effondre et est définitivement perdu pour le parti. Aux élections municipales de 2020, les socialistes ont parfois été incapables de présenter une tête de liste dans des villes qu’ils contrôlaient six ans auparavant. Exemple à Roubaix. 

"Attention au repli sur soi"

Restent malgré tout quelques ilots de résistance. Lens-Liévin-Carvin dans le bassin minier. Lille qui vacille mais tient bon. Le maire PS de Boulogne-sur-Mer, Frédéric Cuvilliez, entame son quatrième mandat. À Jeumont, le jeune Benjamin Saint-Huile est réélu avec un score soviétique. Et à contre-courant de la vague bleue de 2014, le socialiste Frédéric Chéreau a arraché Douai à la droite ; il confirme en 2020. Mais ces élus semblent avoir pris du recul avec la maison-mère. Ils ont fait campagne sans abuser du poing à la rose. Ils ont opéré un repli stratégique et prudent sur leur ville. Ils se concentrent sur les problèmes de leur territoire. Ils n’ont pas l’air de vouloir faire de politique-politicienne. Ils évitent Paris. Ils ne visent pas (ou plus) de responsabilités dans l’appareil socialiste. « Attention au repli sur soi, prévient Patrick Kanner qui sera la tête de liste des socialistes aux prochaines élections régionales. Je ne crois pas au village gaulois. Le PS a besoin de ses élus pour se reconstruire. Sinon le PS tombera ; et ses élus aussi. »
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
parti socialiste politique