Les infirmières de réanimation en grève: " Hier on nous applaudissait au balcon, maintenant il faut nous aider ! "

La réanimation a été mise en lumière avec la pandémie de Covid-19. Les infirmières " en réa" veulent maintenant que leur statut soit reconnu et revalorisé. En Normandie comme partout en France, elles ont manifesté et ont expliqué leurs revendications. 

Mobilisées partout en France, les infirmières qui travaillent en réanimation pour une reconnaissance de leurs compétences spécifiques. Ici, devant la mairie d'Avranches pour se rendre visibles auprès de la population et des élus.
Mobilisées partout en France, les infirmières qui travaillent en réanimation pour une reconnaissance de leurs compétences spécifiques. Ici, devant la mairie d'Avranches pour se rendre visibles auprès de la population et des élus. © Laïla Agorram

Depuis presque 20 ans, Myriam ( ce prénom a été modifié à la demande de l'intéressée) est infirmière en réanimation à l'hôpital d'Avranches-Granville. " Il faut bien que les gens sachent que la réanimation, cela ne fait pas partie de notre formation à la sortie de l'école : ça s'apprend de façon aléatoire selon les établissements, quelques jours chez l'un, plusieurs semaines chez l'autre, par compagnonnage. La crise du Covid révèle qu'il y a un problème. En nous faisant passer de l'ombre à la lumière, l'épidémie met sur la table que ça ne peut plus se passer comme ça. Nous réclamons une formation diplomante, qualifiante et il va de soit, bien sûr, rémunérée". 

" Le Covid nous a fait passer de l'ombre à la lumière ! Nous voulons être reconnues pour ce que nous faisons", expliquent les infirmières qui travaillent en réa à l'hôpital d'Avranches-Granville.
" Le Covid nous a fait passer de l'ombre à la lumière ! Nous voulons être reconnues pour ce que nous faisons", expliquent les infirmières qui travaillent en réa à l'hôpital d'Avranches-Granville. © L. Agorram / FTV

 

On formait en ayant des vies entre les mains

Myriam, infirmière à l'hôpital d'Avranches-Granville

Dans le service de réanimation situé à Avranches , elles sont entre 25 et 30 infirmières et autant d'aides-soignantes, toutes grévistes même si certaines sont réquisitionnées. " Chez nous, la 3 ème vague du Covid a été importante, on a doublé le nombre de lits, on a eu des renforts pour faire face, du personnel d'autres services nous a rejoint. Pour bien se rendre compte, retourner quelqu'un d'intubé, ça signifie 7 personnes mobilisées à un moment T. Certaines infirmières d'autres services découvraient la réa sur le terrain. Vous imaginez la pression sur les épaules, pour les plus aguerries, on formait en ayant des vies entre les mains et pour ces infirmières qui découvraient, l'angoisse de faire une erreur fatale. On les avait formées théoriquement en septembre pendant une période plus creuse, 5 mois plus tard, les connaissances étaient à réactiver. Ça ne s'improvise pas de savoir utiliser des respirateurs , des machines de dialyse, de préparer des médicaments. Notre quotidien est fait de gestes d’urgences, de prises en charge complexes, mêlant plusieurs spécialités de médecine, parfois pour un même patient, dans un contexte de défaillance de multiples organes portant atteinte au pronostic vital dans la grande majorité des cas."

Une cinquantaine de personnels paramédicaux, infirmières et aides-soignantes, devant le CHU de Caen ce mardi 11 mai pour réclamer comme partout la reconnaissance de leur spécificité professionnelle.
Une cinquantaine de personnels paramédicaux, infirmières et aides-soignantes, devant le CHU de Caen ce mardi 11 mai pour réclamer comme partout la reconnaissance de leur spécificité professionnelle. © L. Marvyle / FTV

Réa, métier formidable, statut fort minable

A Rouen, ils et surtout elles étaient près de 250 à manifester en plein centre-ville, près du théâtre des Arts, sur un air de Stromae: " Réa, métier formidable, statut fort minable!".  Tandis qu'à Caen, une bonne cinquantaine de soignants s'était réunie. " La mobilisation est née sur les réseaux sociaux puis des collectifs d'infirmières se sont constitués, FO a deposé un préavis de grève pour elles car seul un syndicat peut le faire. On est à presque 130 hopitaux et CHU mobilisés en France aujourd'hui" se réjouit Philippe Pouchin de FO CHU de Caen.

" Blouses blanches, colère noire " ou encore " Patients intubés, soignants entubés" pouvait-on lire sur les pancartes à Rouen.
" Blouses blanches, colère noire " ou encore " Patients intubés, soignants entubés" pouvait-on lire sur les pancartes à Rouen. © Q. Bral / FTV

 

Le Covid et les besoins de formation 

" Annoncer en grande pompe 10 000 lits en réa comme cela a été fait par le Président de la République, sans se soucier des ressources humaines et notamment de la formation des infirmières en réa, comment dire, sans savoir que nous avons dû parfois déprogrammer des opérations importantes pour rapatrier des infirmiers anesthésistes capables de ventiler les patients dans les pics Covid, je trouve ça comment dire... enfin je préfère ne rien dire ..." exprime Damien Du Cheyron, professeur du service réanimation du CHU de Caen. Evidemment,  j'apporte mon soutien aux infirmières qui travaillent en réa, les sociétés savantes de la réanimation également, pour que leur statut soit reconnu. La réanimation est une discipline qui s'est surtout développée dans les années 80 dans les hopitaux, pile au moment où on a commencé à tirer sur les budgets. Les gouvernements ne veulent pas créer une niche salariale comme c'est le cas pour les infirmières puéricultrices par exemple" . 

 L’Espagne, la Norvège ou l’Autriche délivrent un diplôme en soins de réanimation, l’Allemagne ou bien la Suisse proposent aussi un diplôme d’Etat d’infirmier de réanimation tandis que d'autres pays développent des masters en soins de réanimation. Les infirmières réclament donc une harmonisation européenne.

Centre de simulation de réanimation CHU de Caen ©FTV

Depuis un an, une réalité : le covid a accentué les besoins en réanimation . Ainsi, en avril 2020, 1 100 soignants avaient été formés par la simulation en un week-end en Normandie. Une véritable opération commando menée au CHU de Caen grâce à Norsims, le centre de simulation en santé du CHU et de l’Uuniversité de Caen. Un module spécifique sur les bons gestes avait été créé en un week-end avec des simulations sur des mannequins, gestes d'hygiène mais aussi intubation avec des protocoles car ce moment où le soignant est au contact des voies aériennes du patient est celui où le besoin de protection est le plus fort.

Un patient sur quatre ne ressort pas de réanimation

Le Covid a intensifié le travail en réanimation, du fait notamment du protocole sanitaire renforcé. Dans ce reportage tourné au CHU de Caen par nos équipes de Caen, Sophie Piel, infirmière en réanimation, nous fait partager son quotidien de travail. Dans ce service, le 17 mars 2020, au début de la pandémie, l’équipe avait été scindée en deux. D’un côté du couloir de ce 10e étage, la "Réa-Covid", de l’autre, la "Réa classique". L’équipe COVID a été sur le front durant 9 mois. Elle a ensuite passé le relais à celle d’en face. Il y avait urgence à souffler un peu à l’arrivée de la 2ème vague à l’époque.

Epuisé mais toujours motivé, le personnel est sur le pont, sans relâche. Malgré la peur d’attraper le virus et de "l’emmener à la maison" comme le dit Sophie Piel. On assiste aussi à quelques moments de pause café, l'occasion de  décompresser un peu. Car il y a des moments durs. Comme ces patients qui, avant d’être intubés demandent à appeler leurs proches "pour leur dire au revoir", des situations très difficiles à vivre pour l’ensemble du personnel.

Portrait de Sophie Piel, infirmière en réa CHU de Caen

Sophie, elle, assume sa double vie qui lui permet de surmonter ces épreuves. Difficile d'oublier qu'un patient Covid sur quatre ne ressort pas du service de réanimation.

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