Les hommes de moins de 35 ans plus sexistes que leurs aînés : comment l'expliquer ?

Selon le Baromètre 2023 du Sexisme en France, sorti en janvier dernier, les 25-34 ans "sont plus nombreux à exprimer des opinions sexistes". Nous sommes allés à la rencontre de cette génération, où les "hommes modernes" font face aux "antiféministes".

Petit sondage pour commencer. Dîtes si vous êtes "d’accord" ou "pas d’accord" avec les affirmations suivantes :
-"C'est acceptable qu'un homme aborde une femme dans la rue pour lui proposer d'aller boire un verre",
-"Il est normal qu'un homme qui gagne plus d'argent que sa conjointe ne s'occupe pas des tâches ménagères",
-"Une femme agressée sexuellement peut, en partie, être responsable de sa situation",
-"Un homme doit parfois être violent pour se faire respecter".

Ces affirmations ont deux points communs. Le premier : ils viennent tous d’un (vrai) sondage, réalisé auprès de 2500 personnes pour établir le "Rapport annuel 2023 sur l’état des lieux du sexisme en France", et publié le 23 janvier dernier par le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes (HCE). Le deuxième point commun : pour chacune de ces affirmations, "les jeunes hommes sont plus nombreux à exprimer des opinions sexistes", selon le rapport.

Par exemple, 23% des hommes de moins de 35 ans pensent qu’il faut parfois être violent pour se faire respecter contre 11% des hommes en moyenne. 9% des hommes en général estiment qu’il est normal qu’un homme qui gagne mieux sa vie que sa conjointe ne s’occupe pas des tâches ménagères, contre 15% des hommes de 25-34 ans. Toujours dans cette catégorie d’âge, 1 homme sur 5 estime qu’une femme agressée sexuellement peut en partie être responsable de sa situation. Là encore, c’est plus élevé que les autres générations.

Immédiatement après la parution du rapport, les médias français relayent ce que La Croix appelle "l’un des enseignements les plus surprenants du deuxième baromètre annuel sur le sexisme".  Et le journal de s’interroger : "comment expliquer ces comportements dans un contexte de libération de la parole des femmes sans précédent ?". "En France, les jeunes hommes plus sexistes que les plus âgés", titre RFI. "Les idées sexistes sont en progression chez certains jeunes" selon 20 minutes. Certains jeunes, mais lesquels ?

Dans les rues de Rouen, hommes "modernes" et pas "machos"

Ces affirmations posées en tête d’article, et quelques autres, nous les avons soumises à des hommes de moins de 35 ans interpellés dans les rues de Rouen (Seine-Maritime). Pour être tout à fait honnête, nous n’avons pas trouvé ces fameux jeunes pointés du doigt par le rapport. Aucun propos sexiste à l’horizon, ni même une petite phrase maladroite.

Pour Yanis et Kadour, étudiants, les "hommes sexistes" de leur génération le sont "par rapport à une question d’égo et de supériorité masculine", avec lesquelles ils ne sont "pas d’accord".

Tommy, 28 ans, balaye lui aussi toutes les affirmations du sondage. "Je ne suis pas macho", résume-t-il.

Benoit, enfin, pense qu’une mère ne doit pas s’arrêter totalement de travailler après avoir eu un enfant, car "une femme ne doit pas s’oublier". Il assure "faire repassage, machines et tout ce qu’il faut", et être "un homme moderne".  "On est plus dans les années 60", martèle le trentenaire.

Pierre, incarnation de cette jeunesse antiféministe

Bref, tous les Rouennais croisés ce matin-là sont sur la même longueur d’onde.
C’est ce que l’on pensait, avant de rencontrer Pierre.

Pierre a une vision des choses différente des autres hommes de son âge.
Tout d’abord, ce jeune homme de 22 ans estime que ces statistiques sur les corvées à la maison et l’addition au restaurant, "c’est plus de l’ordre de la liberté de penser que des sujets de société réels".

Nous reproduisons une dernière fois notre petit jeu, à savoir lui soumettre quelques affirmations du sondage. "Pour ce qui est des tâches ménagères, j’ai lu récemment que les hommes avaient plus de tolérance au désordre. Ça peut tendre à expliquer que les femmes font plus de tâches ménagères", explique-t-il, avant de concéder : "ça ne dispense pas les hommes d’en faire parfois".

Sur la question d’arrêter ou non de travailler pour s’occuper des enfants, Pierre regrette qu’"aujourd’hui, on va vanter un idéal féminin qui se détache des tâches familiales, alors que beaucoup de femmes n’en ont pas envie, et ont envie de s’occuper de leurs enfants".

Il y a une sorte d’ordre naturel qui fait que les hommes et les femmes vont être prédisposés vers des tâches qui vont correspondre à leurs compétences respectives.

Pierre, membre du collectif "Les Normaux"

Ce discours qui détonne un peu aujourd’hui, surtout dans la bouche d’un étudiant en sciences humaines, Pierre comprend qu’il soit partagé par de plus en plus de jeunes de son âge. Car "ce genre de constat, c’est une évidence", selon lui.

Ces thèses, Pierre les assume dans notre article et dans notre reportage à visage découvert, mais sans utiliser son vrai prénom. Il les diffuse aussi sur les réseaux via son collectif, "Les Normaux". Constitué d’une quinzaine de jeunes rouennais, ce groupe monté en mai 2021 "a vocation à combattre le wokisme, sous toutes ses formes, et l’impact de ses idéologies sur notre société". Par exemple, le groupe a largement manifesté son envie de conserver la statue de Napoléon devant la mairie de Rouen, et qualifiait le projet de la déplacer, porté par la municipalité, de cancel culture . Mais l’un des ennemis prioritaires des "Normaux", c’est le féminisme.  

On retrouve sur le compte Instagram des Normaux, suivi par près de 5000 abonnés, des collages antiféministes. "Les hommes ne sont pas la cause de vos névroses", dit l’un d’eux. Les "Normaux" ne se qualifient pas de parti politique, mais n’en demeure pas moins politisés. De nombreuses vidéos d’élus ou de figures de la droite et de l’extrême droite sont partagées.

Dans un autre post, les "Normaux" partagent un tweet du maire de Grenoble, l’écologiste Eric Piolle, qui se dit "allié des luttes féministes" et assume de "se déconstruire et se reconstruire". Commentaire des "Normaux" : "Il y a une véritable ambition de créer un homme nouveau qui doit constamment se remettre en cause en raison de ses prétendus privilèges ou du simple fait qu’il soit un homme. Un modèle en somme conforme aux idéaux de la gauche woke et féministe".

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Selon Pierre, "il y a aujourd’hui une tendance dans le féminisme qui appelle à une guerre des sexes :  on va chercher des problèmes qui n’en sont pas". Pour le jeune homme, on a atteint aujourd’hui l’égalité en droit entre les hommes et les femmes, et il ne sert à rien d’aller plus loin. "On ne peut pas atteindre une égalité parfaite et absolue", assure-t-il.

Quand les stéréotypes nous simplifient la vie...

Son argument ? "Il y a une sorte d’ordre naturel qui fait que les hommes et les femmes vont être prédisposés vers des taches qui vont correspondre à leurs compétences respectives. » Exemples à l’appui : "Prenez les ouvriers du bâtiment. En France, si mes souvenirs sont bons, c’est 1,6% de femmes dans le BTP, car les conditions physiques ne permettent pas plus. Pour autant, vous trouvez 88% de femmes parmi les infirmières. Même si on voulait que ça change, il y a quand même une constante : les femmes et les hommes sont attirés par des corps de métier différents, en raison de compétences biologiques innées".

Cette question de l’orientation professionnelle et des inégalités liées aux genres… c’est exactement le champ d’étude de Benoit Montalan, chercheur en Psychologie sociale à l'Université de Rouen. "Si on considère qu’il y a davantage de garçons qui investissent la filière scientifique, c’est qu’ils auraient les aptitudes. Si on envisage que les femmes vont plus dans la filière sociale, c’est que femme auraient davantage d'aptitudes… Si les inégalités persistent, les stéréotypes vont continuer à persister pour justifier ces inégalités".

Précision importante selon le chercheur : les inégalités ne sont pas forcément les conséquences des stéréotypes. Les stéréotypes sont là pour justifier, légitimer les inégalités et le sexisme. Ces idées préconçues, "nous les utilisons pour comprendre notre environnement social". Bref, les stéréotypes nous simplifient la vie.

Mais comment expliquer ce que met en avant le Rapport sur le sexisme du HCE, à savoir que chez les moins de 35 ans, "on observe davantage d’immaturité et une pénétration importante des clichés masculinistes", malgré les avancées incontestables en matière de droits des femmes ces dernières années ?

Question épineuse, selon Benoit Montalan. "Toutes ces actions politiques, tous les dispositifs mis en place à juste titre pour lutter contre inégalités, créent un changement dans les rapports hommes-femmes. Dans ce rapport, on peut considérer que les hommes bénéficient d’un statut social, et que finalement ce mouvement pro-égalitaire qui se met en place crée forcément au niveau psychologique, chez les jeunes peut-être, une remise en cause de leur identité. Peut-être que certains d’entre eux peuvent avoir tendance à rester ancrer dans des stéréotypes de genre, car ça leur offre une certaine idée claire de la manière de s’appréhender dans notre société."

Clichés sexistes : des ateliers au collège pour les comprendre

Une manière de s’appréhender, qui commence dès le plus jeune âge. Les stéréotypes apparaissent "dès lors que l’enfant s’identifie à travers son sexe" selon Benoit Montalan. Dans la littérature enfantine, dans les rayons jouets des magasins… les stéréotypes sont partout. C’est pourquoi le chercheur se rend régulièrement dans les établissements scolaires pour sensibiliser les plus jeunes, "pour leur faire comprendre les mécanismes qui accompagnent les stéréotypes, qu’ils puissent s’en défaire et s’y soustraire".

Collège Jacques Brel de Cléon, dans la Métropole de Rouen. Agathe Petit, chargée de Mission égalité Fille Garçon au Centre d’information sur les droits des femmes et des familles de Seine-Maritime (CIDFF76), anime un atelier sur les stéréotypes de genre devant une classe de 5e. Les jeunes ados regardent et décortiquent quelques publicités bourrées de clichés. "On voit que les femmes passent plus de temps à s’occuper des enfants", dit Zoran après avoir regardé une pub TV. "Le papa reste sur le canapé", souffle un de ses camarades.

Agathe Petit explique que "le but de ces ateliers, c’est de voir comment les stéréotypes de genre influence la façon avec laquelle on va se construire en tant qu'homme ou en tant que femme dans la société". Selon elle, s’ils sont moins ancrés qu’avant, les clichés sexistes persistent, et existent dès le plus jeune âge. Pendant ces ateliers, elle entend régulièrement "cette histoire de femme à la cuisine". Mais il y a aussi "ces clichés qui vont toucher les garçons, qui doivent être forts et ne pas pleurer". 

Pendant ces deux heures, Jules a appris beaucoup de choses sur les inégalités homme-femme. Et il semble sincèrement choqué. Il y a d’abord eu cette publicité où un homme et une femme portent le même gilet (sur l'homme, la fermeture est fermée ; sur la femme, elle est ouverte et laisse deviner sa poitrine). Puis cette publicité pour un salon de l’orientation, où santé, social et communication sont l’apanage des femmes, quand les "grandes écoles" et les "métiers d’avenir" semblent réservés aux hommes. "Il y a beaucoup plus d’inégalités que ce que je pensais, soupire Jules. Je viens de me rendre compte que ce n'est pas pareil, les salaires, les emplois..."

A côté de lui, Li-Anna est dépitée : "Les hommes font de grandes études et les femmes ne vont pas loin". Jules renchérit : "c’est pas normal, on devrait être égaux, avoir les mêmes salaires, les mêmes travails, les mêmes style de pub." Ce mercredi 8 mars 2023, c'est la Journée internationale des droits des femmes. C'est une journée de revendication concernant l'égalité des sexes, et c'est exactement le vœu de Jules : "Il faudrait que les femmes aient le même pouvoir que les hommes" nous confie le garçon.