Paroles de confinés. Jeanne Benameur : "L'ENA ne prépare pas nos politiques à gérer ce qui nous arrive!"

Jeanne Benameur est d'un naturel optimiste. Depuis le début de la crise, la romancière rochelaise dit "beaucoup rêver dans (son) coin" et pense impossible de "reprendre la vie comme avant". Passée la "tristesse" du début de confinement, elle estime que "des leçons doivent être tirées" de la crise.

Jeanne Benameur, à la librairie Les Rebelles ordinaires, à La Rochelle, à la veille du lancement de son dernier roman "Ceux qui partent" (Actes Sud), l'un des succès de librairie de l'automne 2019.
Jeanne Benameur, à la librairie Les Rebelles ordinaires, à La Rochelle, à la veille du lancement de son dernier roman "Ceux qui partent" (Actes Sud), l'un des succès de librairie de l'automne 2019. © Clément Massé / France Télévisions
"J'étais un peu abasourdie au tout début. J'étais triste. Vraiment très triste."

J'espère que de cette pandémie va venir un grand mouvement, que l'on va avoir des gouvernements qui aient - enfin - la culture du vivant. 
- Jeanne Benameur, romancière

Autoportrait de Jeanne Benameur, chez elle.
Autoportrait de Jeanne Benameur, chez elle. © Jeanne Benameur

D'abord, jardiner

"Quand j'y repense, je me dis que c'était quand même très étrange. Il y avait de l'angoisse par rapport à ma santé, à celle de mes proches, parce que tout était tellement inconnu. J'ai été traversée par des angoisses assez profondes au début. Mais j'ai un tempérament qui refuse d'amplifier les choses et je me suis dit 'Allez, on va faire ce qu'il faut'."

"Je n'ai pas retrouvé ma concentration de travail tout de suite. J'ai d'abord fait beaucoup de jardin, je m'en suis beaucoup occupé et ça m'a fait du bien et j'ai réussi à reprendre un rythme."

C'est formidable de marcher sur les plages, avec l'océan, mais je ne peux plus le faire 
- Jeanne Benameur, romancière

"J'ai beau avoir un confinement agréable et être habituée à la solitude quand je travaille, les contacts humains me manquent. Avec les amis. Je ne suis pas sur les réseaux sociaux et je n'ai pas le goût des conversations vidéos. La voix au téléphone me suffit, mais oui, le contact humain me manque."   

"Ce qui me manque également, c'est la marche sur les plages! C'est formidable de marcher sur les plages, de marcher avec l'océan, mais je ne peux plus y aller. Je fais ma petite heure de marche à pied rapide autour de chez moi, j'ai besoin de me bouger les jambes."

Retour à l'écriture

"Je m'étais remise à travailler avant le confinement, mi-février, début mars. J'ai deux textes en cours : un roman et un essai. J'ai accompagné (mon précédent roman) "Ceux qui partent" (Actes Sud, septembre 2019) jusqu'en mars. Le livre a eu un lectorat très fort. Mais quand tout ça est arrivé, j'étais déjà sur mes chantiers d'écriture." 

Rencontre avec Jeanne Benameur en septembre 2019 à l'occasion de la parution de son dernier roman "Ceux qui restent" (Actes Sud). Reportage Clément Massé et Louis Claveau. Montage : Caroline Lecocq."J'espère que de cette pandémie va venir un grand mouvement, que l'on va avoir des gouvernements qui aient - enfin - la culture du vivant. Pas que des êtres humains, mais de la nature, des plantes, des animaux. Que l'on arrête de sur-consommer pour consommer à l'essentiel. J'ai écrit un petit texte qui circule parmi mes amis ("Oser", à lire dans l'encadré ci-dessous). On a peut-être l'occasion de prendre ce tournant." 

"Chacun de nous peut apporter son inflexion, sa couleur. J'ai lu aussi ce que dit Edgar Morin : 'Nous devons vivre avec l'incertitude'."

L'ENA ne prépare pas nos gouvernants à ce qui nous arrive. Elle les prépare à gérer une certaine économie; il leur faut apprendre !
- Jeanne Benameur, romancière

"Je rêve dans mon coin"

"La sobriété heureuse dont parle Pierre Rahbi, il va falloir la mettre en oeuvre !"

"'Le petit manuel de résistance contemporaine' de Cyril Dion, aussi, dit plein de choses ! Sur le rôle que pourraient prendre les municipalités, par exemple, car elles sont au plus proches de nous.

"Ce que nous n'avons pas fait pour l'urgence climatique, la pandémie va nous le faire faire. Tout d'un coup, chacun de nous est atteint dans sa vie de tous les jours. Une telle chose permet de réfléchir à la donne de nos existences. Il y a des choses qui peuvent bouger, changer. Par exemple, on ne touche plus à nos voitures en ce moment. Pourquoi ne pas se dire après le confinement : plusieurs jours par semaine, je n'utilise plus ma voiture. On peut juste essayer. Ce ne sera pas une révolution mais une avancée qui peut être bonne pour la suite."

Je militerais volontiers pour un revenu de base européen. On est dans une urgence sanitaire, économique. Il faut ce revenu de base pour ensuite penser au travail et restaurer l'économie. Ca me parait évident et criant
- Jeanne Benameur, romancière

Jeanne Benameur, autoportrait, pendant le confinement.
Jeanne Benameur, autoportrait, pendant le confinement. © Jeanne Benameur
"Je me rends compte aussi d'une chose : l'ENA ne prépare pas nos gouvernants à ce qui nous arrive. Elle les prépare à gérer une certaine économie; il leur faut apprendre."

"Les failles sont devenues des gouffres. Comment des gens sur la planète n'ont-ils pas encore accès à l'hygiène, aux soins ? Je militerais aussi volontiers pour un revenu de base européen. J'espère beaucoup de l'Europe, même si je vois que nos dirigeants n'arrivent pas à se mettre d'accord. Le peuple d'Europe, c'est-à-dire nous, pourrait envoyer des signaux. Comme on est dans une urgence sanitaire, économique, il faut ce revenu de base pour ensuite penser au travail et restaurer l'économie. Ca me parait évident et criant."

"Je rêve beaucoup dans mon coin, mais j'espère qu'on ne va pas reprendre la vie comme avant. Je l'espère vraiment. C'est un moment qui doit être fertile. Il faut en tirer quelque-chose."

"Je suis plutôt d'un naturel optimiste. Je me dis qu'il va sortir quelque chose de ce confinement."
Oser, par Jeanne Benameur
Vous le voyez, nous le voyons tous, ce qui a été préservé depuis des décennies, c’est une économie qui ne songe qu’au profit. C’est ainsi. Nous n’avons pas su ou pu enrayer cela, nous nous sommes trouvés impuissants devant les rouages bien huilés et parfois nous avons même contribué à faire tourner la roue pour vivre.

Le pas que nous n’avons pas franchi face à l’urgence climatique, c’est peut-être la calamité du coronavirus qui va nous le faire franchir. Parce qu’il y a une épée de Damoclès au-dessus de chaque tête. Parce que la mort est possible. Pensable. Imaginable. Et que cela touche chacun d’entre nous. L’urgence climatique c’était loin dans le temps et ailleurs dans l’espace. Le covid 19 c’est aujourd’hui et c’est partout.

Le « chez-soi » est menacé.

Nous apprenons l’humilité. L’infiniment petit nous met face à un chaos infiniment grand.

Inutile de rappeler que nos services publics sont épuisés, voire réduits à peau de chagrin dans certains pays et que cela aggrave le chaos.

Alors ce changement de paradigme que nous appelons de nos vœux depuis longtemps, c’est maintenant qu’il peut avoir lieu.
Alors pensons ensemble à demain. Tournons-nous vers des êtres qui auront la culture du vivant pour gouverner. Nous allons avoir besoin d’eux car d’autres difficultés nous attendent. Vivre ensemble sur la même planète suppose que nous puissions penser, anticiper et prévenir les fléaux, autant que faire se peut. Vivre ensemble sur la même planète suppose que nous ne laissions pas des gens sans eau ni hygiène, sans rien pour survivre, contraints aux migrations, ou à la rue devant chez nous. Et tant d’autres choses.

Je crois à la mise à plat et à la refonte de nos existences si malmenées. Je crois au temps venu de l’essentiel car la peur de la perte nous a fait sentir le précieux de la vie.

Je crois qu’il y a dans ce pays comme dans d’autres des gens intègres et qui portent attention au vivant, des gens qui n’ont jamais pensé «  faire de la politique », comme vous, comme moi. C’est le moment de se rassembler.

Ne reprenons pas la vie comme si de rien n’était.

Nous avons le temps de réfléchir pendant ce confinement. Nous avons le temps. Nous pouvons même regarder les étoiles.
Le rêve ce n’est pas l’illusion. L’illusion, on nous l’a servie et on nous la servira encore, quand le confinement sera derrière nous. L’illusion des richesses et d’un monde matériel qui ne nous rend ni plus vivant, ni plus aimant.

Alors le rêve, oui, notre rêve, donnons-lui la place qu’il mérite, celle de l’élan pour transformer notre réalité.  Tenons le haut et fort, il nous tiendra. Et osons le pas.
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