Les chiffres de l'addiction stables durant le confinement, mais plus inquiétants pour les personnes anxieuses

La consommation de tabac, d'alcool, de drogues est restée plutôt stable pour la majorité de la population, mais les professionnels de santé sont particulièrement attentifs à une rechute chez les personnes souffrant de troubles psychologiques.

Est-ce que la consommation d'alcool, de tabac et de drogue a augmenté durant le confinement ?
Est-ce que la consommation d'alcool, de tabac et de drogue a augmenté durant le confinement ? © Nassuf Djailani

Boire un coup quand on est enfermé à domicile, ou tirer sur une tige quand l'envie nous prend, n'est-ce pas une tentation qui a traversé l'esprit de certains durant les deux mois de confinement ? 

Contre toute attente, la vérité est toute autre.

11 % des personnes interrogées dans le cadre d'une étude publiée par Santé publique France déclarent que leur consommation d’alcool a augmenté depuis le confinement, 65 % qu’elle est stable et 24 % qu’elle a diminué. Un sondage de l'agence Odoxa (lancé entre le 13 mars et le 14 mai sur un échantillon de 1 005 personnes) confirme la même tendance."Contrairement aux idées reçues, le confinement a joué un rôle très positif en limitant la part de Français se livrant à de  mauvaises pratiques comme la consommation d’alcool (-6 points), de tabac (-4 points), ou de nourritures grasses et sucrées (-3 points). Mieux encore, la part de personnes pratiquant le sport n’a même pas été affectée (seulement -2 points sur la pratique très régulière)".

Pendant le confinement, les Français ont même réfléchi à leur addiction et 79% d'entre eux, "souhaitent faire plus attention à leur comportement à risque au-delà du confinement". Justement, selon le docteur Philippe Nubukpo, psychiatre au CH Esquirol, "le contexte du Covid a été très différent selon les substances, pour la nicotine, les tabacs étaient ouverts donc les gens pouvaient s'approvisionner, pour l'alcool les débits alimentaires étaient ouverts également, donc on a vu des patients à nous qui ont augmenté leur consommation, d'autres qui étaient plus résiliants, qui ont profité de ce cocon pour diminuer leur consommation".

Selon des médecins du CH de Brive, le confinement a été plus difficile pour les patients dépendants
Selon des médecins du CH de Brive, le confinement a été plus difficile pour les patients dépendants © Centre hospitalier de Brive

En revanche, selon la même étude, "l’augmentation de la consommation d’alcool est liée au risque d’anxiété et de dépression". Ce que confirme le docteur Simona Andrei, psychiatre au service addictologie du Centre hospitalier de Brive. "Le confinement a été très mal vécu par les patients que l'on suit. Que ce soit par rapport à l'addiction au tabac, à l'alcool, et autres produits stupéfiants. Nous avons constaté que les patients avaient consommé beaucoup plus que d'habitude ces produits. Pour les patients déjà dépendants à l'alcool, l'enfermement n'a pas arrangé les choses. On a remarqué notamment des cas de dépression." Ce qui est grave, c'est que pour les patients consommateurs de cannabis "on a vu des rechutes alors qu'ils étaient abstinents", s'alarme le docteur Simona Andrei.

Sa collègue, le docteur Anne-Sophie Marche, note qu'il y a des patients isolés et qu'avec le confinement ça s'est aggravé. "Ils nous appelaient régulièrement pour nous parler de leurs angoisses, de la peur de la maladie". Du coup "il y a une augmentation de consommation d'anxiolytiques, pour le sommeil et calmer les crises d'angoisse". Parmi ces personnes qui "nous ont appelé, on compte beaucoup de patients toxicomanes, qui ont une problématique à la base qui n'allait pas s'améliorer avec l'obligation de rester enfermé chez soi".

Aussi, "pendant les astreintes, complète le docteur Andrei, j'ai constaté une augmentation des tentatives de suicide, à cause d'un mal être que le confinement a certainement aggravé".

Très vite après le déconfinement, "les patients que l'on a reçus nous ont confié avoir augmenté leur usage de tabac, d'alcool ou de drogues. Pour leur venir en aide, nous avons été plusieurs professionnels de santé, psychologues, psychiatres, addictologues à nous relayer".

Le CAARUD propose du matériel de réduction de risque pour les consommateurs de produits psychoactifs
Le CAARUD propose du matériel de réduction de risque pour les consommateurs de produits psychoactifs © AIDES

 

Quels solutions pour les plus vulnérables ?

A Limoges, "aucun cas d'overdose n'a été signalé durant la période de confinement", raconte Gaëlle Feuillet-Sow de l'association AIDES. Les personnes consommatrices de produits psychoactifs ont pu continuer à s'approvisionner en matériel "de réduction des risques" disponible au CAARUD. C'est le nom du Centre d'Accueil et d'Accompagnement à la Réduction des Risques pour Usagers de Drogues. Cette structure médicosociale, portée par AIDES, accompagne les personnes consommatrices de produits psychoactifs.

"Le confinement, a très vite réduit les possibilités de s'approvisionner en cocaïne, résine de cannabis, et autres drogues à cause de la fermeture des frontières". Que les choses soient claires, AIDES ne fournit pas de produits stupéfiants, ce n'est pas sa mission, l'association accompagne les usagers vers le droit et le soin, en leur proposant entre autres du matériel stérile favorisant la réduction des risques liés aux usages de drogue.

Avant le confinement, pour l'association, "on avait un local fixe à Limoges, où les personnes pouvaient venir. Mais depuis le confinement, on a du mettre en place un système avec un numéro de téléphone auquel répondent des animateurs. Un accueil est mis en place avec à un fonctionnement drive, pour ne pas nous mettre en danger nous-même, ni les personnes que l'on accueille. Nous craignons, suite à la baisse des consommations liée au contexte que les personnes aujourd'hui reviennent à leur dose initiale ce qui pourrait générer des complications voire des overdoses."

 

La question des addictions pendant le confinement ©France Télévisions

 

Est-ce qu'il y a eu une aggravation de l'addiction liée au confinement ? Il est trop tôt pour le dire. Mais l'association a tenu un comptage des personnes qui sont venues au local. "On a constaté que du 16 mars au 11 mai nous avons eu 242 passages. Des personnes qui ont été rassurées de savoir que l'association était ouverte. Ce qu'il faut dire, c'est qu'il n'y a pas de rupture dans l'accompagnement des personnes, ça été rassurant pour eux".

Globalement, "on se rend compte que le public a plutôt bien géré, on n'a pas d'écho de cas d'overdose à Limoges" rassure Noélie, l'une des militantes qui a durant la période tenu des permanences non seulement auprès des consommateurs de produits, mais aussi auprès des travailleurs du sexe, des HSH (hommes ayant une sexualité avec d'autres hommes) ou encore des migrants.

Les permanences continuent d'être assurées à Limoges, au 55 rue Jules Bobillot, les mardi après midi et le jeudi, de 15h à 18h, et une permanence existe également à Brive le mercredi après-midi de 14h à 18h sur le parking des 3 provinces à Brive, derrière le Grand cinéma CGR. Pour les contacter, ils sont joignables à ce numéro : 06 18 24 08 17.

Le but recherché par ces enquêtes ?

Cela dit, au-delà des drogues et de l'alcool, l'étude et le sondage prennent en compte les addictions alimentaires. 27% des personnes interrogées par Santé publique France déclarent avoir pris du poids, avec une moyenne de 3,2 kg en plus selon Odoxa. Des chiffres associés à des fragilités psychologiques mais aussi financières. 36% des sondés, déclarant avoir pris du poids sont en situation financière très difficile.

Ces enquêtes avaient pour but d’identifier les personnes les plus fragiles au sein de la population afin de mieux les accompagner durant la période de confinement et au-delà. "L’analyse des données recueillies après chaque vague ainsi que leur évolution nous permettra de mieux répondre aux besoins. L’identification des populations les plus vulnérables et des facteurs associés au bien-être, au mal-être ou aux troubles, sera utile pour mieux orienter et cibler l’offre de prévention" conclut Enguerrand du Roscoat, responsable de l'unité santé mentale, direction de la prévention et de la promotion de la santé à Santé publique France. 

 

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