Aubusson : une pièce d’Alexandra Badea donne voix aux Réunionnais de la Creuse

La pièce s’appelle La diagonale du vide, dernier volet d’une trilogie écrite et mise en scène par Alexandra Badea. D'origine roumaine, naturalisée française, elle interroge l’histoire manquante qu’elle soit franco-algérienne, franco-sénégalaise, ou réunionnaise. Rencontre.

La réunionnaise Véronique Sacri et Kader Lassina Touré dans La diagonale du vide qui raconte l'histoire manquante des Enfants de la Creuse.
La réunionnaise Véronique Sacri et Kader Lassina Touré dans La diagonale du vide qui raconte l'histoire manquante des Enfants de la Creuse. © Jonathan Michel

« J’ai besoin que quelqu’un me dise que ce qu’on m’a fait n’était pas bien.

Quelqu’un qui n’a pas vécu cette histoire. »

(EVA dans La diagonale du vide d’Alexandra Badea)

Une troupe en résidence actuellement à la scène nationale d'Aubusson travaille sur l'histoire manquante des Enfants de la Creuse
Une troupe en résidence actuellement à la scène nationale d'Aubusson travaille sur l'histoire manquante des Enfants de la Creuse © Jonathan Michel

C’est par ces mots qu’une enfant réunionnaise de la Creuse nous interpelle dans La diagonale du vide, une pièce en création en ce moment à la scène nationale d’Aubusson, écrite et mise en scène par la jeune et très remarquée metteure en scène Alexandra Badea. 

En résidence de trois semaines à la scène nationale d’Aubusson, la troupe revient sur la mémoire douloureuse des Réunionnais de la Creuse. Au cœur de la pièce, Eva, une petite fille suicidée plane au-dessus de tout le monde. Le rôle est interprété par la comédienne réunionnaise véronique Sacri. « J’aborde la pièce sans idées préconçues, j’essaie de ne pas juger les personnages, j’essaie de prendre cette histoire de manière très froide pour ne pas être débordée par l’émotion » confie-t-elle après une semaine de résidence.

« C’est très fort de répéter ici à Aubusson où je vais jouer pour la première fois. L’immersion est forte. On est un peu trop tôt dans le travail pour que je vous dise ce que je ressens, mais presque inconsciemment il y a quelque chose qui se joue pour moi. Quelque chose qui me ramène à la Réunion, quelque chose de l’ordre de la naissance. » La Réunion, elle y est née, une grande partie de sa famille y vit encore et cette histoire est sur toutes les lèvres. Alors la comédienne y est sensible : « Je pense que le rôle qu’Alexandra a écrit, m’aurait de toute façon touchée, il me touche d’autant plus qu’il s’agit de gens qui viennent de la Réunion ».

Absente des deux premiers volets de la pièce Points de non-retour, Véronique affirme avoir « l’impression de comprendre ce que la metteure en scène a envie de dire. Il me semble que sa sensibilité est très limpide pour moi ». 

La diagonale du vide

L’auteure et metteure en scène prévient : « Comme dans les deux précédentes parties de la trilogie (Thiaroye et Quais de Seine) il ne s’agit pas d’un théâtre documentaire frontal, mais d’une fiction qui a comme point central les endroits où l’intime a été détruit par le politique ».

Pour rappel, de 1962 à 1984, au moins 2 150 enfants réunionnais sont déportés par les autorités dans le but de repeupler les départements français victimes de l’exode rural. Ce déplacement d’enfants est organisé sous l’autorité de Michel Debré, alors député de La Réunion. Cet épisode de l’histoire française, très connu à la Réunion, est communément appelé l’affaire des Enfants de la Creuse ou des Réunionnais de la Creuse.

« Assumer l’histoire avec ses moments de gloire et ses coins d’ombre »

C’est au moment où elle-même se fait naturaliser française qu’une phrase interpelle la metteure en scène : « Assumer l’histoire avec ses moments de gloire et ses coins d’ombre ». ça a été le déclencheur de l’écriture de la pièce. « J’ai commencé la création de cette trilogie en 2016 avec une histoire liée au massacre des tirailleurs sénégalais de Thiaroye, et en parlant autour de moi, quelqu’un m’a rappelé le déracinement des enfants réunionnais dans la Creuse, détaille Alexandra Badea. Comme le deuxième volet était axé autour de la répression violente de la manifestation des Algériens du 17 octobre 1961, ça m’a paru évident de traiter ce sujet dans ce dernier volet.  C’est une histoire qui m’a troublée et qui avait toute sa place dans cette trilogie qui interroge les récits manquants de la colonisation et de la post-colonisation. Je me suis donc rapprochée de Gérard Bono l’ancien directeur de la Scène Nationale d’Aubusson, qui connaissait bien mon travail, pour organiser une résidence et pouvoir rencontrer des personnes ayant été confrontées à cette réalité. J’ai fait la même chose à l’Ile de la Réunion. C’est comme ça que les premières lignes de ce récit ont pu s’articuler. »

Kader Lassina Touré l'un des comédiens de La diagonale du vide, une pièce très attendue sur les Enfants de la Creuse.
Kader Lassina Touré l'un des comédiens de La diagonale du vide, une pièce très attendue sur les Enfants de la Creuse. © Jonathan Michel

Sur le dispositif scénique : 

Les très belles mise-en-scène d’Alexandra Badea mêlent vidéo, son et une scénographie qui permet le déplacement des décors en fonction des volets de la trilogie. « L’espace sera constitué́ de trois « cages », deux petits cubes et un parallélépipède sur roulettes qui pourraient être déplacés facilement dans l’espace scénique. Les ambiances changeront d’un volet à un autre. »

Dans la troisième partie de Points de non-retour, intitulée La diagonale du vide qui interroge le sort des Enfants de la Creuse,  « l’espace est déstructuré́, détruit, un rideau de lierre envahit les murs, une matière qui ressemble aux cendres remplit l’espace. Un coin de l’espace reprend vie dans la dernière partie du spectacle, nous permettant de faire un saut trente ans auparavant pour comprendre les origines du drame au moment de l’adolescence des protagonistes. » explique la metteure en scène.

Le rôle du théâtre ?

Alexandra Badea postule la réconciliation comme horizon d’attente à la sortie de ses spectacles, elle ne cherche pas à imposer des discours. « Je veux ouvrir un débat, essayer de comprendre ce qui s’est passé, faire entendre des histoires, regarder ces endroits ou l’Histoire a abîmé l’intime et voir comment ça pourrait être réparé. Je n’ai pas la prétention de réparer quelque chose moi-même. Ce sont celles et ceux qui regardent le spectacle qui pourraient réparer quelque chose, chacun à son endroit et à sa manière. La réconciliation passe d’abord par la capacité d’entendre aussi l’autre discours, celui qui ne nous appartient pas, avec lequel on peut pas s’identifier. Juste s’asseoir et écouter et passer par le filtre de l’émotion. Sans peur ou culpabilité. Rester ouvert, recevoir et analyser après, quand on sort du théâtre. »

En création en ce moment et jusqu’au 23 avril à la scène nationale d’Aubusson, la restitution publique du spectacle est prévue pour le 8 novembre prochain à Aubusson. Si la situation sanitaire le permet, naturellement.

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