Réchauffement climatique : au Groenland, le kayakiste Eric Chazal témoigne de l'irrémédiable dégradation

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Écrit par Isabelle Rio

A bord de son kayak glissant sur les eaux du Groenland, Eric Chazal nous confie ce qu'il ressent et constate. Alors que la France est confrontée à une canicule précoce, les photographies de ce guide, originaire de la Creuse, nous permettent de nous rendre compte des effets du changement climatique au plus près de la calotte glaciaire.

Militant passionné des espaces naturels et de la préservation de leur biodiversité, Eric Chazal est guide de kayak de rivière, de canyon et de rafting. Il quitte chaque année les gorges de la Creuse qu’il connaît bien pour des aventures dans les glaces du Groenland, qu’il connaît désormais bien également au fil des expéditions qu’il pratique depuis 1990. Devenu guide kayak polaire, il accompagne des groupes en été et au printemps, il rejoint ses amis chasseurs pêcheurs esquimaux pour partager leur quotidien.

Eric s’interroge sur la place et l’impact de l’homme sur son environnement et veut avant tout sensibiliser ses groupes à la beauté et la fragilité de l’Arctique, véritable thermostat de l’état de la planète.

« Il faut qu’on regarde autrement les espaces qu’on utilise. L’immersion dans une nature intacte et préservée, aux côtés d’un des peuples racines de l’Humanité, très respectueux des équilibres, avec une philosophie de vie dont il est important de s’imprégner ».

Cette année encore, Eric Chazal est parti pour 3 semaines d’expédition dans les glaces du Groenland, avec toujours pour objectif d'approcher le mythique front glacier du Kangilerngata, en itinérance et autonomie, entre la côte et les glaces, dans le labyrinthe d’une majestueuse concentration d’icebergs de 80m de haut pour les plus hauts. L’expérience acquise a affûté le regard d'Eric Chazal, il a une observation précise de l’état de ces icebergs, il sait apprécier la distance qui convient : ni trop loin, ni surtout trop près. Un décrochage est soudain, il vaut mieux ne pas se trouver en dessous quand il se produit. La règle est de se tenir à une distance de trois fois sa hauteur. Le moindre effondrement de bloc génère ensuite des milliers de blocs de mètres cubes de plaques de glace qui ralentissent ensuite la progression du kayak. Eric Chazal sait aussi écouter. Un glacier qui gronde parle... il faut savoir entendre le message qu’il envoie.

C'est à chaque fois une aventure, au cœur de laquelle « la vie est réduite à sa plus simple expression, manger, boire, dormir, se déplacer en sécurité, partager » précise t-il. La navigation impose lenteur et précision "Les gestes sont méthodiques, appliqués, ritualisés".

Le vent peut vite contraindre à stopper la navigation quand il vient de la calotte. La toundra peut être un refuge en attendant une accalmie, sinon c’est le bivouac.

Eric Chazal sait s’adapter, improviser. Parfois ce sont des heures de navigation, dans la brume, la pluie, sans escale. « l’Arctique est une leçon d’humilité » souligne t-il. Le risque est de se retrouver aussi immobilisé par la glace qui se forme.

Avec l’élévation des températures en Arctique, les glaces du Groënland changent, elles se fragilisent, se fissurent, deviennent moins prévisibles, plus sournoises. Parfois, les chutes provoquent des tsunamis ressentis jusqu’à la toundra. Année après année, ruisseaux et toundra se déshydratent constate t-il. La calotte glaciaire fond plus rapidement qu'au cours des 350 dernières années et fait monter le niveau de la mer dans le monde entier. Les scientifiques le disent, la température de l’air en Arctique augmente plus rapidement que partout ailleurs sur la planète.

Voici un extrait de son cahier de voyage - 19 Juin 2022.

Saqaq 70° Nord côte ouest du Groenland

"Un petit message du froid en cette période de canicule. Je profite d’un court temps de connexion pour vous envoyer ces quelques lignes et photos.

Valse des températures et dérèglement climatique à l’échelle planétaire. Une bien triste réalité dont les conséquences sont de plus en plus perceptibles.

La dualité jour/nuit, qui rythme la vie des peuples arctiques et polaires, a modélisé une culture unique dans un savant et fragile dosage de traditions et modernité

Alors que le Groenland s’apprête à célébrer le 21 juin sa fête nationale et s’est installé dans le jour permanent après sa longue nuit polaire, l’été est loin d’être une réalité.

Les températures d’Ilulissat, capitale touristique du Groenland - côte ouest, flirtent avec les 0 degrés celsius, alors que les températures moyennes données pour cette période sont plus proches des 10 degrés. Neige, pluie et vent jouent les prolongations, sans pour autant inquiéter plus que cela les Groenlandais.

A Saqaq, petite communauté du nord de la baie de Disko ( 70° nord °), des résidus de neige et banquise s’accrochent à la côte et aux berges sur plusieurs mètres d’épaisseur et de large. Face au port, neige et glaces sont teintées de brun. Elles témoignent des chasses et découpage des mammifères marins des mois précédents. Chasse et pêche sont ici un enjeu de subsistance. La capacité des populations des petites communautés de chasseurs-pêcheurs à surmonter les rigueurs arctiques est étroitement liée à la pérennité des espèces et leur stabilité.

Le réchauffement climatique avéré perturbe les grands mammifères arctiques. Leurs modes alimentaires et de reproduction en sont profondément impactés. Ainsi voici quelques semaines, une ours polaire s’est aventurée dans le Fjord Torssukatak que j’explore en kayak depuis plusieurs années. Trop proche de Qeqertaq, autre petit village inuit à 20kms, elle a dû être abattue au regard de sa potentielle dangerosité pour les populations autochtones.

Les locaux s’interrogent sur les motifs qui ont pu motiver une migration aussi longue aux abords de l’été. Absolument pas amaigrie, sans blessure apparente, sa proximité des humains est plus à mettre sur le compte d’une perte de repères et d’une quête de nourriture facile. C’est à la nage, alors qu’elle traversait le fjord en direction de Qeqertaq, qu’elle a été aperçue. Les effluves des villages, odeurs de poissons, viandes et autres produits de consommation attirent de plus en plus les ours.

La vie arctique se complique singulièrement".

Eric Chazal.