Présidentielle 2022 : installé dans un désert médical, le docteur Ossard exerce toujours à 76 ans

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Écrit par Maïté Koda

A 76 ans, le docteur Jean Ossard consulte encore tous les jours à Eymet, en Dordogne. Il n'envisage pas de s'arrêter alors que sa commune, située en plein désert médical, manque cruellement de médecins. La relève est difficile. Il évoque pourtant des solutions. #MaFrance2022

Depuis cinquante ans, le Docteur Jean Ossard reçoit ses patients dans le seul cabinet médical de la commune, la maison rurale de santé du pays d'Eymet. 

C'est ici que les habitants de cette petite ville périgourdine viennent pour consulter un médecin généraliste. Longtemps, ils n'étaient que deux pour assurer les consultations. Un troisième les a rejoint il y a six mois. "Une bénédiction tombée du ciel", selon le docteur Ossard,  lui-même âgé de 76 ans. Deux autres exercent également depuis peu dans la maison de santé, à temps partiel pour l'un, et en tant que médecin adjointe pour l'autre, qui attend la fin de son cursus pour s'installer définitivement à Eymet.  

Quarante kilomètres pour une consultation

Même avec ces renforts, les besoins médicaux restent considérables.  La ville compte 2 500 habitants, dont près d'un quart d'Anglais.  Bergerac est à 25 kilomètres, Libourne, Agen ou encore Périgueux sont toutes à 70 kilomètres. Le cabinet est submergé de demandes venues de tous les environs. "Tout autour de nous, que ce soit en Dordogne ou en Lot-et-Garonne, ça se désertifie, donc on reste quand même très chanceux de voir arriver de jeunes médecins", remarque le médecin septuagénaire. 

C'est, avec l'amour de son métier, cette demande incessante qui empêche le médecin de s'arrêter. "Tous les jours, on est assaillis de patients qui nous supplient de les recevoir. Les gens viennent de 20, 30, voire 40 kilomètres pour une consultation. Et encore, on essaie de garder la priorité pour les patients du territoire". A ces consultations au cabinet s'ajoutent les visites à domicile auprès de patients vieillissants, "on en fait moins qu'autrefois, mais ça reste incontournable", et dans les maisons de retraite. 

Un département sous doté

La Dordogne compte actuellement moins de huit généralistes pour 10 000 habitants, contre 14 en moyenne en Nouvelle-Aquitaine. Des médecins souvent vieillissants et proches de la retraite, qui peinent à être remplacés. 

Ce rythme de travail élevé pourrait-il expliquer le désintérêt des jeunes médecins pour les zones rurales ?  Le cliché du médecin campagne, sollicité jour et nuit, a la vie dure. Mais les temps ont changé, assure le médecin. Lui se souvient de semaines de gardes, travaillées jour et nuit, et parle même d'une forme "d'emprise"

Un môme qui avait mal à l'oreille à 3 heures du matin, il n'était pas question de négocier pour le faire venir le lendemain. Il fallait y aller !

Docteur Jean Ossard, médecin à Eymet (24)

Encore aujourd'hui, les semaines restent denses. Le docteur Ossard exerce désormais quatre jours par semaine, de 8h30 à 19h30. Sans compter quelques gardes les week-ends. "L'organisation a changé : on consulte sur rendez-vous, on aménage son emploi du temps. Mais les gens se soignent aussi plus qu'autre fois et je comprends que la charge de travail inquiète les jeunes médecins"

Pénurie de spécialistes

Il reconnaît également faire face, chaque jour, à des difficultés liées à cette désertification. Si la pénurie de généralistes est la première à être ressentie par les patients, les spécialistes aussi se font rares. 

"A Bergerac par exemple, les dermatologues ou les cardiologues disparaissent. Lorsque les patients nécessitent d'être réorientés vers un spécialiste, notre secrétaire passe un temps fou à chercher des rendez-vous".

Désertification progressive

Ce désamour des zones rurales, le médecin l'a constaté au fil des ans. Lui s'est installé à Eymet en 1972. Une autre époque : le cabinet a accueilli jusqu'à cinq généralistes.  "Non seulement les médecins ne manquaient pas, mais en plus il fallait un peu se battre pour s'installer. 

Lorsqu'un de mes associés est parti à la retraite, une quinzaine d'années après mon arrivée, il y avait entre quinze et vingt médecins qui ont souhaité racheter sa clientèle pour s'installer.

Docteur Jean Ossard, médecin à Eymet (24)

France 3 Aquitaine

"Tout le monde s'est planté"

Le docteur Ossard se rappelle également d'une période "où on donnait une prime aux médecins pour les inciter à partir à la retraite". Une mesure, décidée en 1997 par Jacques Barrot, alors ministre du Travail et des affaires sociales du gouvernement Juppé. "Tout le monde s'est planté. Les dirigeants, de droite comme de gauche, se désole-t-il aujourd'hui. On a pensé, à un moment donné, qu'avec moins de médecins sur le terrain, on ferait des économies. On ne pensait la santé qu'en matière d'économies. C'était des vues à court terme". 

Dénigrement

Outre la crainte de la charge de travail et les errements des politiques, le médecin voit d'autres causes dans cette pénurie de médecins généralistes en milieu rural. A commencer par un dénigrement de la profession auprès des étudiants. 

"La médecine généraliste est enseignée à la faculté par des spécialistes en pédiatrie, cardiologie... Quelque part, ils méprisent un peu la médecine générale. Leur réussite, c'est de former un médecin qui pourrait leur succéder. Dans leur discours, les étudiants se tournent vers la médecine générale par défaut. Parce qu'ils n'auront pas réussi à faire autre chose. Comme si c'était une punition de devenir médecin généraliste !"

Un des sujets de la campagne présidentielle

La question des déserts médicaux revient en boucle en cette période de campagne électorale. Ce mardi, c'est un auditeur de France Bleu qui a interpellé Emmanuel Macron à ce sujet, lui demandant s'il y avait deux France, "la France des villes où on a accès à tous les services et la France des campagnes où nous avons de grandes difficultés à accéder à un médecin généraliste".
Dans sa réponse, le président candidat a mis en avant la fin du numerus clausus, tout en reconnaissant que ses effets ne seraient pas visibles avant plusieurs années.

Les autres candidats à la présidentielle ont, eux aussi, évoqué diverses solutions contre la désertification : augmenter les maisons de santé pour Marine Le Pen, embaucher des médecins salariés par l'Etat pour Eric Zemmour, former partiellement les étudiants en médecine générale dans un désert médical pour Valérie Pécresse, ou encore limiter l'installation en zone dense pour Yannick Jadot.

Valoriser la médecine générale

Le docteur Ossard lui, se refuse à croire en la contrainte à l'installation. "Il faut que les jeunes médecins découvrent que la médecine générale est un milieu attractif. Et il faut que les pouvoirs publics la valorisent, poursuit-il avant d'évoquer, entre autres pistes  "une meilleure reconnaissance, y compris matérielle, de notre métier."
Le docteur Ossard conseille aussi de soulager les médecins, débordés par les formalités administratives. 

Tous les maires de village construisent des maisons de santé. Mais c'est bien beau de faire les murs, il faudrait aussi proposer aux médecins de leur offrir une secrétaire, au moins à mi-temps.

Docteur Jean Ossard, médecin à Eymet (24)

Autre solution avancée par le médecin : l'encadrement des jeunes médecins à leur arrivée en zone rurale.  "lls sont largués dans la nature sans tuteur. Ça ne peut pas marcher s'ils ne sont pas soutenus"

Le médecin parle en connaissance de cause. Une de ses ancienne internes, Cyrielle Pellerin est aujourd'hui médecin adjointe à la maison rurale d'Eymet et projette de s'y installer définitivement.
Originaire du Lot-et-Garonne voisin, elle a choisi de s'installer à la campagne. Ni l'isolement, la difficulté d'accès aux spécialistes et les visites à domicile ne l'ont rebutée.

Mais la jeune femme a beau avoir fait ses armes sur place, elle reconnaît que la tâche est immense. "Depuis que je suis arrivée, je vois bien l'afflux de patients qui arrivent parce que leurs médecins aux alentours sont partis à la retraite. On se retrouve avec des patients qui n'ont pas de médecin traitant", témoigne-t-elle. 

Des cas de figure qui devraient être de plus en plus fréquents. En France, 6,3 millions de patients se sont retrouvés sans médecin  traitant. Soit 1,2 millions de plus qu'en 2017. 
Selon les données de l'Assurance maladie, la Dordogne comptait 319 médecins généralistes en 2016. Quatre ans plus tard, ils n'étaient plus que 296.