Le confinement dans les cités de Bordeaux : il faut garder le contact

Les médiateurs sociaux sur le terrain malgré l'épidémie de coronavirus. / © Gilles Bernard
Les médiateurs sociaux sur le terrain malgré l'épidémie de coronavirus. / © Gilles Bernard

Confinés dans des HLM souvent mal insonorisés ? Dans les cités de Bordeaux, et de Lormont en Gironde la promiscuité imposée pour lutter contre le coronavirus est plus pesante qu'à la campagne. Comment les travailleurs sociaux, les enseignants, les parents se mobilisent-ils ? Témoignages.

Par Hélène Chauwin et Christine Le Hesran

Le quartier Carles Vernet situé au sud de Bordeaux est un quartier prioritaire. A peine plus de la moitié de la population a un emploi. Et dans la cité qui porte le même nom, les habitants vivent avec peu de ressources.
 


Depuis la mise en place du confinement la semaine dernière, ils sont contraints de rester jour et nuit dans des logements sociaux exigus et souvent mal insonorisés. Pourtant, le calme semble préservé comme le constate cet habitant : 

Les gens se respectent. La journée, ça va. Le soir, on regarde la télé. On fait comme on peut.   


Les médiateurs sociaux continuent à intervenir régulièrement. Certains comportements déviants sont plus visibles mais ils n'ont pas relevé de regain de tensions comme en témoigne Sébastien Roignan.

Des tensions, je dirais pas cela. On a plutôt vu des élans de solidarité. Les gens s'organisent, même dans les quartiers qu'on dit difficiles. 


Malgré le coronavirus, ils vont à la rencontre des gens comme cette dame d'un certain âge, assise sur un banc, contente qu'on vienne la voir.  
"Moi, je vis normalement " affirme-t-elle. 

Ne pas laisser des personnes âgées isolées, sensibiliser aux gestes barrières, faciliter l'accès aux formulaires de sorties. Les médiateurs sociaux poursuivent leurs missions. Leur présence sur le terrain est essentielle, selon Alexandra Siarri, deuxième adjointe au maire de Bordeaux, chargée de la ville de demain

Leurs missions sont les mêmes dans un contexte de grande anxiété. Les gens se sentent très isolés. Et donc, le fait de reconnaître des agents qui circulent et qui sont en mesure de les alimenter en informations,  change tout.


Comme c'est le cas pour toutes les professions, certains médiateurs sociaux sont en arrêt maladie, d'autre en télétravail. Ils doivent s'organiser malgré le sous-effectif. Ils ont mis en place un numéro de téléphone à destination des habitants du quartier.  


Avec le confinement, l'économie parallèle des cités est en sommeil. Mais l'équilibre est fragile. Les médiateurs sociaux le savent. Ils travaillent avec la police et les travailleurs sociaux pour maintenir un cadre précaire, pour ne pas rompre ce lien essentiel entre population et institutions. 

 
Garder le contact avec la population dans les cités de Bordeaux

L'école à distance s'organise

Le corps enseignant lui aussi fait front.
A Lormont au Nord de Bordeaux, le collège Montaigne est classé Réseau d'éducation Prioritaire Plus. Les parents ont des revenus inférieurs à la moyenne, le taux d'échec des élèves y est supérieur . 
 

Mais l'établissement, qui accueille 400 jeunes, est doté de moyens supplémentaires. Depuis 2016,  les élèves de cinquième et de quatrième sont équipés d’une tablette individuelle supervisée à distance. Une mesure financée par le département de la Gironde qui permet au collège de réduire la fragilité numérique.

Nous distribuons des tablettes aux familles qui n'avaient pas d'ordinateur à la maison. Nous imprimons aussi tout ce qui est mis en ligne. Mais cela concerne une proportion minime des familles. 

Agnès Perraut, la Principale, le reconnaît, le collège était précurseur et les élèves déjà à l'aise avec le numérique. Les chiffres le prouvent : moins de  2% des élèves ne se sont pas encore connectés au cours de cette deuxième semaine de confinement. L'établissement a pris contact avec leurs parents. 

Agnès Perraut souligne l'investissent de ses professeurs : "Les enseignants font un travail colossal. Ils retravaillent leurs cours pour que tous les élèves puissent les suivre seuls. Ils utilisent aussi la classe virtuelle pour répondre en direct aux questions des élèves, pour faire un point d’étape, les remotiver. Ils ont vraiment été très créatifs, créent des blogs, des groupes whatsapps. A 20 heures on applaudit les soignants, on pourrait aussi applaudir les enseignants. "

Mais la principale l'admet :

Le plus bel outil ne remplacera jamais le présentiel. Pour les enfants qui était en grandes difficultés, sujets à l'absentéisme, il n'est pas adapté.

Comment se passe ce confinement ? 

C'est justement la question que pose le journal du collège voisin, le collège Lapierre qui veut recueillir le témoignage d'enfants, parents, professeurs et personnel. Car ici, les difficultés sont les mêmes, l'établissement également en REP. 
Selon Sophie Boreave, mère d'une élève de 3e, le maximun est mis en oeuvre : 

Les élèves ont tous un portable. Ils entraident entre copains sur whatsapps. Les enseignants poursuivent leurs cours sur pronote, répondent aux questions des élèves. Ils continuent le programme. Les familles peuvent aller chercher les cours imprimés au collège s'ils n'ont pas d'ordinateur. On ne peut pas faire beaucoup mieux que cà.

Pourtant tous les élèves sont-ils suffisamment autonomes pour travailler seul quand leurs parents ne peuvent pas les accompagner ? Dans ce quartier où le français n'est pas la langue parlée dans tous les foyers, la question se pose. 

Le risque du décrochage scolaire

La FCPE n'a pas connaissance d'élèves ou de parents que l'enseignement à distance pourrait décourager. Mais Mirentchu Cardineau le reconnaît, elle n'a aucun moyen de joindre les familles les plus fragiles. Et probablement qu'elles non plus. 

Même si les élèves sont équipés d'ordinateurs, si les parents ne sont pas derrière, à partir du moment où les enfants ont des difficultés scolaires, ça ne peut pas marcher. A Lormont, nous avons beaucoup de parents allophones, un taux d'absentéisme important. Ca va creuser les écarts.

Anne-Marie Colin partage cet avis. Elle est infirmière scolaire au collège Georges Lapierre et a mis en ligne des conseils aux familles pour gérer la vie dans un espace clos. 

Certaines hébergent déjà d’autres familles. Dans des logements exigüs,  il n'y a pas d’espace, pas de temps pour soi.  Il y a un  risque de tension, des conflits et le travail scolaire est plus compliqué. Les enfants vont être défavorisés comparés aux familles  où les enfants ont chacun leur chambre. Le danger, c'est le décrochage scolaire. A la reprise ds cours, il faudra porter une attention particulière aux élèves qui étaient déjà en difficulté et envisager un rattrapage particulier si besoin. 
 


Au Grand Parc, le Centre social et culturel sert de relai. Dans ce quartier populaire où dans les immeubles parfois " des gens vivent en surnombre"  Charles Brandebourger confirme : 

               On savait d'avance que les populations les plus précaires seraient les plus exposées. 
               
Heureusement, dans le quartier, les habitants connaissent la solidarité tout au long de l'année. Elle prend tout son sens durant cette période difficile à vivre pour les plus jeunes enfermés, les personnes âgées, les handicapés. 
Pas facile aussi pour les familles issues de l'immigration. Pour suivre les cours dispensés par les enseignants, elles rencontrent des difficultés. " Le niveau scolaire des parents n'est pas celui des enfants" confie avec bienveillance Charles Brandebourger. 
Alors l'équipe de pilotage du centre social et culturel, en télétravail, aidée par les animateurs socio-culturels, réalise de l'accompagnement à distance. Les écoles aussi gardent le contact avec les familles. C'est très compliqué pour les mamans célibataires par exemple qui s'occupent de plusieurs enfants à domicile. 

La tentation est grande de passer du temps dehors. La police au grand parc a du mal à faire respecter le confinement. 

Besoin de lien social

Les paniers de courses ont grossi à l'épicerie sociale et solidaire du quartier grand parc, le  " Local Attitude ". Une augmentation à l'échelle des besoins alimentaires. Les enfants mangent midi et soir à la maison, comme les parents, finie la cantine. Au sein de cette épicerie participative et solidaire gérée par les habitants, il y a une forte mobilisation pour qu'elle reste ouverte. Le nombre d'adhérents a augmenté depuis le confinement. Des habitants qui ne veulent pas aller en grande surface et qui savent qu'il trouveront dans ce lieu, le lien social encore plus important en période d'isolement contraint. Quel retour font les familles lors des discussions en faisant les courses ? " Ça s'organise autour des devoirs qui finalement donnent un rythme à la famille " confie la directrice de l'association Soumia Kessasra. 


 
 


 

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