Coronavirus : dans les squats bordelais, une situation sanitaire explosive

Près de 2000 personnes vivent dans des squats ou bidonvilles de la métropole. Selon Médecins du monde, 15% souffriraient de pathologies. L’accès à l’eau est insuffisant, les dépistages au coronavirus quasi inexistants. L’ONG demande en urgence leur mise à l'abri.

Médecin prenant la température d'un occupant d'un bidonville à Villenave d'Ornon en Gironde Décembre 2019
Médecin prenant la température d'un occupant d'un bidonville à Villenave d'Ornon en Gironde Décembre 2019 © Olivier Papegnies
Bettie a 23 ans. Depuis plusieurs années, elle dort un soir dans une maison abandonnée, le lendemain dans un garage, parfois dans la rue. Mais aujourd’hui, « ça va », dit-elle. « On a pu, avec mon copain, acheter un camion avec nos économies, on y dort depuis 15 jours ».
Bettie participe depuis plusieurs mois au dispositif TAPAJ (Travail Alternatif Payé À la Journée ). Il permet aux jeunes sans domicile fixe de travailler sur différents chantiers en étant payés 10 euros de l’heure.
Des petits boulots qui ont donc permis à la jeune femme de quitter la rue et les squats, il y a deux semaines. C’est à dire jute avant le début du confinement.

Que dire « des autres » ? Tout ceux qui y vivent encore ? « Il faut de toute urgence les mettre à l’abri », plaide Aude Saldana-Cazenave, coordinatrice régionale de Médecins du Monde
L’ONG met en avant l’insalubrité des lieux, les difficultés d’accès à l’eau, et la promiscuité entre les habitants de ces squats et bidonvilles, incompatibles avec les mesures de confinement.
 
Enfants du bidonville de Villenave d'Ornon près de Bordeaux en Gironde, décembre 2019
Enfants du bidonville de Villenave d'Ornon près de Bordeaux en Gironde, décembre 2019 © Olivier Pagegnies
 

Urgence sanitaire

On compte au total une quinzaine de bidonvilles abritant chacun plus de 50 personnes. Certains sont gigantesques. Celui situé rue Lajaunie à Bordeaux compte plus de 350 personnes. Ils sont plus de 200 à la « zone libre de Cenon ». C’est dire la promiscuité qui règne dans ces lieux. Selon Aude Saldana-Cazenave, 15% de la population des bidonvilles souffrent de pathologie, certains seraient même sous dialyse, d’autres en attente de greffe.
 
Les urgences de Médecin de monde à propos des squats de l'agglomération bordelaise


« Il faut un point d’eau pour 80 personnes, c’est ce que préconise l’association Dynam Eau », explique Bernie du collectif Bienvenue, « Là on est plus près d’un seul point d’eau, et s’il est contaminé, ça contamine tout le monde ». « La majorité bidonvilles n’a pas d’accès adéquats à l’eau : soit ils n’en ont pas, soit ils n’en ont qu’un seul et c’est bien évidemment insuffisant », ajoute Aude Saldana-Cazenave. « Il n’y a pas de toilettes non plus. Ce ne sont pas des conditions appropriées pour mettre en place des mesures barrières au Covid19 ».

Côté douches, Jeff Puech d’Ovale Citoyen soulève un problème récurrent : « Il n’y a pas de douches municipales à Bordeaux, la question reviendra cet été, il faut des douches municipales, c’est absolument nécessaire ».
 

Mise à l’abri urgente

« Nous demandons une mise à l’abri de toutes les personnes vivant dans des quats ou bidonvilles mais elle n’a pas du tout eu lieu », explique la représentante de l’ONG.
L’auberge de jeunesse Barbey a bien été réquisitionnée dimanche dernier par les pouvoirs publics mais « elle propose 60 places exclusivement aux personnes SDF, pas à celles vivant dans des squats » explique Aude Saldana-Cazenave. « Par ailleurs le 115 refuse encore 150 personnes par jour (chiffres donnés par préfecture) qui demandent une solution d’hébergement, preuve que tous les SDF n’ont pas été mis à l’abri. Quand on voit le nombre d’hôtels qui sont vides, on se dit qu’il y aurait des choses à faire. Il faut réquisitionner des hôtels ! On est dans situation urgente, et réquisitionner des immeubles directement utilisables (c’est-à-dire équipés en électricité et en eau comme un hôtel). Tous les SDF ne sont pas à l’abri. Alors les squateurs n’en parlons pas. » Sollicitée sur le sujet vendredi dernier lors d’une audio-conférence de presse la préfète de région, Fabienne Buccio avait répondu à l’époque que « des chambres d’hôtel étaient déjà utilisées » mais qu’ « à ce stade d’autres réquisitions n’étaient pas nécessaires ».
Lundi 23 mars, 17 jeunes migrants qui logeaient dans un squat du centre ville nommé Le Squid ont été pris en charge par le département et placés dans des hôtels.
 

Dépister le plus possible

Vu la promiscuité des lieux et la possible contagion d’une personne à une autre, Médecins du monde demande un dépistage rapide et systématique dans ces habitats collectifs de tous les cas suspects.  « Aujourd’hui seulement deux personnes à Cenon ont été testées : les résultats étaient heureusement négatifs ». Une information que confirme Bernie, bénévole du collectif bordelais Bienvenue (*lien page FP).
« On commence à inventorier les cas suspects ayant nécessité un appel au15, mais pour nous c’est très difficile s'il n’y a pas de dépistage », explique Aude Saldana-Cazenave. « Ce dépistage doit absolument avoir lieu pour isoler les personnes positives ». Vendredi dernier, la préfecture a ouvert un « centre de desserrement » de 12 places dans le quartier des Chartrons dans une ancienne résidence pour personnes âgées. Lundi, un nouveau centre comme celui-ci a vu le jour à Lormont dans une résidence hôtelière, avec cette fois 60 places. « Ces deux lieux accueillent des personnes testées positives ou suspectées d’avoir le Covid 19. Or il ne faut pas mélanger les cas suspects et les cas avérés », poursuit la représentante de Médecins du monde en Nouvelle-Aquitaine. « C’est la raison pour laquelle il faut des dépistages systématiques », martèle-t-elle. 

Besoins alimentaires à la hausse

Une partie des personnes vivant dans des squats ou bidonvilles ont été privées de leur travail du fait du confinement. « Tous les jeunes qui bossaient au black dans le bâtiment ou la livraison à vélo et avaient des revenus grâce au travail, là avec le confinement, c’est terminé », explique Jeff Puech. Une privation de ressources qui entraîne une dépendance alimentaire. C’est la raison pour laquelle Ovale Citoyen a mis en place une distribution de denrées à son local du 59 cours de l’Yser à Bordeaux.
Deux fois par semaine, le mardi et le vendredi de 9h à 11h, les habitants des quats peuvent venir s’approvisionner. 
 
Le local d'Ovale Citoyen à Bordeaux pour la distribution de la nourriture.
Le local d'Ovale Citoyen à Bordeaux pour la distribution de la nourriture. © Ovale citoyen


A Darwin aussi on organise la collecte autour de différentes associations et collectifs comme Bienvenue. « Au niveau alimentaire, on a une vue sur quelques jours, on va en avoir pour 5 à 10 jours max . Ca vient de lycées, et de fournisseurs qui ont des stock en limite de dates », explique Bernie confinée chez elle avec un enfant malade et qui gère les bénévoles par téléphone. « C’est une catastrophe sanitaire qui est en train de se préparer, il faut un plan d’urgence ». Car les denrées manquent cruellement. Une cagnotte a donc été crée et diffusée sur la page FaceBook du collectif.
Jeff Puech s’interroge lui sur des solutions immédiates. « Le ministre de l’agriculture dit qu’il y a besoin de main d’œuvre dans les champs, okay,  alors qu’ils disent que les demandeurs d’asile ont le droit de travailler et vous allez voir que ça va tourner et ils seront contents de travailler, d’être payés et d’être à la campagne moins exposés à la maladie. Essayons pour une fois de faire les choses proprement ».
 
Les infos pratiques d'Ovale Citoyen à Bordeaux
Les infos pratiques d'Ovale Citoyen à Bordeaux © Ovale Citoyen
 

Bénévoles à la peine

A Ovale Citoyen, les matches hebdomadaires de football et de rugby organisés pour les migrants ont été annulés du fait du confinement. Un psy demeure disponible pour répondre aux questions des uns et des autres. Par ailleurs, les membres de l’association « appellent régulièrement pour prendre des nouvelles ».

Beaucoup de bénévoles, parce qu’ils sont âgés ou parce qu’ils souffrent de problèmes de santé sont confinés chez eux. Les associations font donc avec les moyens du bord. Chez Médecins du monde, le centre fixe de Bacalan où travaille normalement une centaine de personnes fonctionne désormais avec une quinzaine de personnes qui se relayent. La mission squat de l’ONG peut normalement s’appuyer sur 40 personnes, ils ne sont plus que vingt, la moitié est composée de médecins
« On est une ONG médicale donc on a encore un peu de masques », explique Aude Saldana-Cazenave, « on devrait pouvoir tenir 15 jours ».
Des membres de Médecins du monde sur un campement de Mérignac près de Bordeaux en Gironde (2019)
Des membres de Médecins du monde sur un campement de Mérignac près de Bordeaux en Gironde (2019) © Constance Descordes
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
coronavirus/covid-19 santé société