[ MA TERRE ] Pesticides dans la vignoble bordelais : “il est urgent d'interdire ces produits qui nous tuent”

Marie-Lys Bibeyran, sur un vignoble à Listrac-Médoc, en Gironde. / © América Lopez / France 3 Aquitaine
Marie-Lys Bibeyran, sur un vignoble à Listrac-Médoc, en Gironde. / © América Lopez / France 3 Aquitaine

Marie-Lys Bibeyran est lanceuse d'alerte anti-pesticides depuis la mort de son frère travailleur des vignes, décédé d'un cancer en 2009. Un combat quotidien pour informer le public et obtenir l'interdiction totale de ces produits potentiellement dangereux pour la santé.

Par America Lopez

Marie-Lys Bibeyran, 41 ans, est née sur la petite commune de Listrac-Médoc. Elle est salariée viticole. Elle s'est engagée dans la lutte contre les pesticides en 2009, après la mort de son frère, Denis Bibeyran, décédé d'un cancer très rare des voies biliaires à l'âge de 46 ans.

"Denis Bibeyran a été tué par les pesticides"

Son frère a été diagnostiqué en 2008 et il est mort en 2009. Au moment du diagnostic, il a demandé au cancérologue si son cancer était causé par les produits chimiques qu'il pulvérisait dans les vignes. Le médecin lui répondu : "On vous le dira dans 20 ans".

Marie-Lys Bibeyran est convaincue que ce sont les pesticides qui ont tué Denis. 

Mon frère avait 46 ans, il ne buvait pas, il ne fumait pas, il était passionné par son métier et il avait une très bonne hygiène de vie. Et il a développé un cancer très rare qui touche plutôt les hommes après 70 ans.
Marie-Lys Bibeyran

 
En viticulture dite conventionnelle, il y a une quinzaine de traitements à base de produits de synthèse par an (herbicides, fongicides, insecticides), entre le 20 mars et 10 septembre selon la météo. / © América Lopez / France 3 Aquitaine
En viticulture dite conventionnelle, il y a une quinzaine de traitements à base de produits de synthèse par an (herbicides, fongicides, insecticides), entre le 20 mars et 10 septembre selon la météo. / © América Lopez / France 3 Aquitaine


En mai 2011, elle a décidé d'engager une procédure en reconnaissance post-mortem de maladie professionnelle. Elle a aussi créé le collectif Info Médoc Pesticides. Par deux fois, sa demande a été rejetée par les deux Comités régionaux de reconnaissance de maladie professionnelle. 

Elle avait donc porté son affaire devant la cour d'appel de Bordeaux, qui a elle aussi rejeté la reconnaissance de maladie professionnelle le 21 septembre 2017. 
 


Campagne de dépistage du glyphosate : tous contaminés dans le Médoc


44 volontaires ont participé, des riverains et des travailleurs de vignes. Les résultats montrent que tous sont contaminés et que le taux de glyphosate dans les urines est très élevé, suffisamment pour être inquiétant pour la santé.
Marie-Lys Bibeyran, lanceuse d'alerte anti-pesticides.


En juin 2019, Marie-Lys Bibeyran a organisé avec son collectif des prélèvements d'urine dans le cadre de la Campagne nationale contre le Glyphosate, une initiative lancée par un groupe de faucheurs volontaires d’Ariège en avril 2018 et qui fait boule de neige depuis dans plusieurs départements dont la Gironde et récemment les Landes.

A Cussac-Fort-Médoc, 44 volontaires se sont soumis à ces analyses d’urine, pour y faire détecter et doser leur taux de glyphosate, un herbicide de synthèse, pesticide le plus utilisé en France et dans le Monde, reconnu cancérigène pour l’homme par le Comité International de Recherche sur le Cancer en 2015. Le glyphosate est devenu le symbole de la lutte anti-pesticides dans le monde.

Le but est de connaître le taux de glyphosate mais aussi pour ceux qui le souhaitent de déposer plainte contre les fabricants, les instances sanitaires ou le ministère de l'Agriculture qui ont autorisé la mise sur le marché.
Marie-Lys Bibeyran


"Si en France, la Campagne de dépistage du Glyphosate bat le pavé de départements en départements, avec à ce jour plus de 1505 plaintes déposée au Pôle de Santé Publique du Parquet de Paris, aux Etats-Unis ce sont plus de 18 000 plaintes qui attendent Bayer-Monsanto", selon le collectif Info Médoc Pesticides


►VIDEO : voici le reportage que nous avions réalisé sur la campagne de prélèvement d'urine à Cussac-Fort-Médoc, en juin 2019.
 
Campagne du Glyphosate dans le Médoc
Partie d’un groupe de faucheurs volontaires d’Ariège en avril 2018, la Campagne Glyphosate faisait escale dans le Médoc en juin dernier. Ce sont alors 44 volontaires qui se sont soumis à ces analyses d’urine, pour y faire détecter et doser leur taux de glyphosate. Les résultats se sont tous révélés positifs et à des taux supérieurs aux normes autorisées.
 

Coup de gueule contre le gouvernement et le Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux


"Je suis contre la politique des petits pas du gouvernement : on a commencé à parler de planter des haies, puis d'installer des filets anti-pesticides pour protéger les enfants des écoles proches des vignes, maintenant, on nous parle de distance de sécurité de 3 à 5 mètres entre les zones d'habitation et les zones à pulvériser,...Non, il faut tout simplement INTERDIRE l'usage des pesticides", selon Marie-Lys Bibeyran.

Je suis très en colère contre les représentants du monde du vin notamment contre le CIVB (Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux), car ils savent tous depuis longtemps que ces produits sont dangereux et qu'ils sèment la mort.
Marie-Lys Bibeyran.

A Bordeaux, le CIVB ne s'implique pas comme il devrait pour accompagner les professionnels vers une transition biologique, selon la lanceuse d'alerte. "Et aujourd'hui, le vin de bordeaux a une mauvaise image du vin pollué, sans oublier ces pauvres travailleurs des vignes qui en souffrent".
 

Il faut mettre les personnes devant leurs responsabilités car elle sont complices des pesticides.
Marie-Lys Bibeyran.

"Le représentant du CIVB, le comité interprofessionnel du vin de Bordeaux, qui représente le vin dans le monde entier, ne peut pas dire qu'il ne sait pas, qu'il ne connaît pas les dangers encourus par les travailleurs des vignes qui travaillent au péril de leur vie ou pour les enfants qui jouent dans la cour d'une école tandis que l'on pulvérise à côté..."
 

Lanceuse d'alerte, elle a subi des pressions

Elle-même salariée viticole, et issue d'une famille de travailleurs des vignes ( son père était maître de chais ), Marie-Lys Bibeyran connaît bien son sujet et les rythmes de traitements des vignes : herbicides, fongicides, insecticides, tous les produits de synthèse utilisés en agriculture. La viticulture est le secteur qui en utilise le plus en France.

En viticulture dite conventionnelle que je préfère appelée intensive, il y a au moins 15 traitements par an entre le 20 mars et 10 septembre, selon la météo.

Pas une semaine sans que la lanceuse d'alerte communique sur son compte Facebook sur les lieux et les heures de pulvérisation dans les châteaux viticoles du Médoc, illustrant parfois avec des photos volées sur le terrain...

Ici, c'est encore très mal vu de dénoncer l'usage des pesticides, et aussi les conditions de travail des salariés. Je me bats pour que leur employeur leur fournisse systématiquement la liste des produits chimiques utilisés, c'est leurs droits et une obligation, et ce n'est pas fait !

Le sujet est encore tabou dans le Bordelais. Marie-Lys Bibeyran raconte avoir subi des pressions quand elle a voulu faire reconnaître le cancer de son frère comme maladie professionnelle. Elle a été une des premières personnes en France à dénoncer la dangerosité des pesticides. Sa médiatisation a eu un retentissement énorme dans le Médoc, un secteur de la Gironde qui compte de grandes et prestigieuses propriétés viticoles.

J'ai eu des problèmes avec mon employeur et j'ai du changé de travail, je m'y attendais. J'ai également reçu des lettres anonymes. Mais ce qui fait le plus mal, ce sont les pressions sur mes proches : mon conjoint a subi du harcèlement moral pendant deux ans et a du changer de travail et ma fille a eu des soucis à l'école du village.
Marie-Lys Bibeyran, lanceuse d'alerte.

Aujourd'hui, avec la forte médiatisation du procés de Monsanto aux Etats-Unis (condamné trois fois pour son Roundup reconnu responsable de cancers), l'action en France de la famille de Théo Grataloup (Sabine Grataloup considère que l'herbicide Roundup qu'elle utilisait en jardinage durant sa grossesse a empoisonné son fils Théo né avec une malformation de la gorge et nécessitant de nombreuses opérations) contre le géant américain et des émissions consacrées aux dangers des pesticides, le sujet est plus largement connu du grand public. Marie-Lys Bibeyran se sent "moins isolée ou marginalisée. En revanche, localement, il y a comme un blocage de la situation et c'est toujours très compliqué d'en parler de faire bouger les lignes"...

Ici, c'est l'omerta. Au lieu de saisir le problème que posent les pesticides, les dirigeants du monde du vin se sont refermés sur eux-mêmes.
Marle-Lys Bibeyran.

 
Lors de la campagne du Glyphosate dans le Médoc, en juin 2019, les prélèvements d'urine ont été effectués et enregistrés en présence d'un huissier. / © France 3 Aquitaine
Lors de la campagne du Glyphosate dans le Médoc, en juin 2019, les prélèvements d'urine ont été effectués et enregistrés en présence d'un huissier. / © France 3 Aquitaine


Son message : interdire les pesticides et mieux consommer

La particularité des pesticides, c'est qu'ils touchent tout le monde car ils sont partout, dans l'air, dans l'eau et dans les aliments. 

La lanceuse d'alerte enjoint tous les consommateurs à acheter autrement, de préférence des produits issus de l'agriculutre biologique et surtout "à se rebeller contre ces pesticides qu'on nous impose malgré nous".
 

Moi, je dis à tous les parents de sortir leurs enfants des écoles quand on traite les vignes et à se rapprocher des maires (on est à quelques mois des élections municipales) pour refuser les pesticides et dire stop.
Marie-Lys Bibeyran

Nous avons recontré Marie-Lys Bibeyran qui témoigne de son combat dans cet entretien réalisé en octobre 2019 ►

 

Marie-Lys Bibeyran, lanceuse d'alerte, contre les pesticides dans les vignes

 

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