Précarité énergétique. "Le pire, c'est quand je vais me coucher et que les draps sont congelés"

Le froid fait son retour sur l'Aquitaine en cette mi-janvier. Pourtant, faute de moyens suffisants, ou parce qu'ils vivent dans une passoire thermique, certains ont renoncé à allumer le chauffage cet hiver.

Autour de la table du salon, la seule pièce chauffée de l'appartement, chacune partage sa technique. "Maintenant, la nuit, je mets un plaid directement sur moi, puis la couette", raconte Sarah. "Moi, je dors sur le plaid, parce qu'il se réchauffe beaucoup plus vite que le drap", lui répond sa colocataire Julie. 

Par jour de grand froid, la température de leur appartement n'excède pas les 12 degrés. "C'est toujours mieux qu'à l'extérieur", relativise Sarah. Lorsqu'elles sont à la maison, elles allument seulement la cheminée du salon.

Les deux étudiantes louent un grand appartement près du marché des Capucins à Bordeaux. Un bon plan trouvé grâce à des amis et un bail à l'amiable. Sans ça, elles n'auraient pas pu financer un tel logement. Avec plusieurs grandes pièces, et même un jardin d'hiver, les deux amies savent qu'elles ont de la chance. Mais il y a un hic. 

2000 euros de régulation

L'appartement est beaucoup trop cher à chauffer. Fin 2021, avant le début de la guerre en Ukraine, elles ont reçu une facture de régulation du gaz de 2 000€. Une somme colossale pour les deux étudiantes, qui est venue s'ajouter à leurs mensualités de chauffage.

Le logement est mal isolé, certains radiateurs sont cassés et fonctionnent tout le temps à fond. Alors cette année, avec l'augmentation des prix de l'énergie, elles ont pris une décision radicale : elles n'allumeront pas le chauffage cet hiver. 

A l'intérieur, elles gardent leurs chaussures, ont deux pulls sur les épaules et une écharpe. Elles restent le plus souvent dans le salon, où la cheminée chauffe la pièce. "Pour l'instant, on a un stère de bois, mais il va falloir en racheter, les prix ont encore augmenté...", s'inquiète Sarah. 

Le pire, c'est quand je vais me coucher et que les draps sont congelés, mes pieds et mon nez sont glacés, je n'arrive pas à les réchauffer.

Sarah, locataire à Bordeaux

France 3 Aquitaine

 Vivre avec 16 degrés

Eux aussi ont toujours eu l'habitude de se couvrir. Brigitte* et Jean-Pierre* habitent une grande bâtisse de 300 mètres carrés dans la campagne girondine, près de La Réole. Les boiseries sont vieilles, les fenêtres en simple vitrage : le couple n'a jamais eu les moyens de faire les travaux nécessaires à l'isolation. 

La retraite de Jean-Pierre n'est pas très élevée et Brigitte n'a pas de revenus. Ils vivent donc avec 900€ par mois pour deux. Les années précédentes, ils réglaient le thermostat sur 17 degrés. Le couple se chauffe au fioul, qui a beaucoup augmenté. Alors cette année, ça sera 16 degrés. "Dans les chambres et la salle de bain, il ne fait pas plus de 13 degrés", précise Brigitte. 

Au début de l'hiver, il a fallu remettre du fioul dans la chaudière à sec. À 1€40 le litre, la dépense chiffre vite. "J'avais gardé le chèque-énergie de l'hiver dernier, j'avais aussi celui de cette année, donc j'ai réussi à mettre 1000 € de fioul, environ 700 litres, sachant que la chaudière peut en contenir 1500, c'était le maximum qu'on pouvait dépenser", raconte Brigitte. 

L'angoisse de la météo

Le couple ne sait pas s'il pourra tenir l'hiver avec cette réserve. "Si on a une année pas trop froide, ça va peut-être aller en se couvrant", espère Brigitte. 

Alors tous les jours, elle guette les prévisions météo, angoissée à l'idée d'une nouvelle vague de froid. "Je regarde systématiquement les températures qu'il va faire, j'ai regardé la météo de la semaine prochaine, les projections pour 15 jours."

C'est très stressant : quand vous avez déjà du mal à vous chauffer, voir le prix du fioul doubler, on se dit ça va pas être possible.

Brigitte, propriétaire d'une passoire thermique

France 3 Aquitaine

Entre l'inflation et l'augmentation du prix de l'essence, le couple a des difficultés. Brigitte essaie au maximum de réduire ses déplacements en voiture. "Mais quand on vit avec 900€ par mois, on ne peut plus rogner sur grand-chose, on est déjà au max", constate-t-elle. 

Changer de chaudière

Alors Brigitte a demandé de l'aide. Elle s'est tournée vers la maison de l'habitat et de l'énergie. "Ça faisait longtemps que je ne m'étais pas dit 'là, je suis au bon endroit avec la bonne personne' ", se réjouit-elle. 
La priorité était de changer sa chaudière au fioul, qui fait partie des carburants les plus polluants, et les plus chers. La taille de la maison empêchait l'installation d'une pompe à chaleur, le couple s'est donc tourné vers la chaudière à granulés. 

L'opération se chiffre à 30 000€. Accompagnée par la maison de l'habitat, Brigitte a fait des demandes d'aide. Elle a notamment bénéficié d'une subvention de la part de la fondation Abbé Pierre, via le dispositif "SOS Taudis" pour l'éradication de l'habitat indigne. 

Grâce aux différentes aides reçues, le couple a maintenant un reste à charge de 4000€, pour lequel ils feront un emprunt. "Pour nous, c'est déjà considérable, mais on va le rembourser sur sept ans, avec les plus petites mensualités possibles", explique Brigitte.  

222 000 foyers en précarité énergétique en ex-Aquitaine

La fondation Abbé Pierre tente de lutter contre la précarité énergétique, notamment en aidant à financer les travaux, en complément des aides existantes. "Nous, on pense qu'il faut doubler l'effort public, il faudrait un reste à charge quasi nul pour les plus précaires", explique la directrice de la fondation en Nouvelle-Aquitaine Anne Marchand. 

L'ex-Aquitaine est très touchée par le phénomène, avec 222 000 ménages en situation de précarité énergétique, contre 436 000 en Nouvelle-Aquitaine. Le plus souvent, des personnes aux petits revenus, qui ont du mal à payer leurs factures d'énergie, et qui, en plus, habitent dans des passoires thermiques. "C'est le territoire de l'ancienne- Aquitaine qui nous sollicite le plus", confirme Anne Marchand.

L'ex-Aquitaine est une région assez rurale, on a beaucoup de logements vieillissants en Dordogne ou en Lot-et-Garonne, et beaucoup de personnes âgées.

Anne Marchand, directrice de la fondation Abbé Pierre en Nouvelle-Aquitaine

France 3 Aquitaine

Anne Marchand s'inquiète pour l'hiver : pour tous ceux qui sont déjà en situation de pauvreté, mais aussi pour ceux qui sont à la limite et qui demain ne pourront plus payer leurs factures. "On va voir augmenter le nombre d'expulsions", prévoit-elle. En plus des dépenses de chauffage et d'électricité, l'inflation et le prix du carburant pèsent sur le budget des ménages.

Heureusement pour l'instant, l'hiver a été plutôt doux. La nouvelle chaudière de Brigitte ne pourra pas être installée avant mars, alors en attendant, elle continue à scruter la météo. 

* Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressé

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