"Si ça n'avait tenu qu'à moi, je n'en aurais jamais parlé". A Bordeaux , les victimes d'inceste témoignent

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Écrit par Maïté Koda
Une centaine de participants, très majoritairement des femmes, sont venus aux rencontres de la Ciivise à Bordeaux
Une centaine de participants, très majoritairement des femmes, sont venus aux rencontres de la Ciivise à Bordeaux © MK - France 3 Aquitaine

Les récits de victimes d'inceste se sont succédé ce vendredi 20 novembre à Bordeaux devant la Commission pour les victimes.

Pascale est au premier rang. Dépassant une légère appréhension, elle se lance : "J'ai été victime d'inceste. J'ai aujourd'hui 60 ans. Au moment de la révélation des faits, j'en avais 15. Ce n'est pas moi qui ai parlé : c'est mon beau-père, qui craignait que je sois enceinte, et qui en a parlé à ma mère". Le débit, rapide, se fait de plus en plus assuré.

"Ma mère ne m'a pas protégée. Aujourd'hui, elle va avoir 80 ans, elle ne me croit toujours pas. Ma grand-mère, que j'aimais beaucoup, m'a dit que ce n'était pas grave, qu'elle aussi avait vécu ça".

Les années ont passé, et Pascale "a vécu sa vie", est devenue mère puis grand-mère. Militante féministe, elle préside l'association Femmes solidaires, en Dordogne. Elle est venue, avec neuf femmes du Périgord, témoigner, et écouter la centaine de personnes présentes ce vendredi de novembre, dans l'amphithéâtre Simone Veil de l'École nationale de la magistrature.

Recueil de témoignages

Après Nantes en octobre, il s'agissait du deuxième déplacement en province de la Commission sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants.

Lancée en janvier, présidée par le juge pour enfants Edouard Durand, et la directrice de l'association Docteurs Bru Nathalie Mathieu, la "Ciivise" recueille les témoignages de victimes, dans l'objectif de rédiger un rapport et de changer les politiques publiques sur la question de la lutte et la prévention de l'inceste.

Elle encourage vivement les victimes à témoigner, par téléphone, mail, lors d'auditions, ou, comme ce vendredi à Bordeaux, publiquement.

"J'ai tenu toutes ces années, même si j'étais mal à l'aise"

Laëtitia, 17 ans, est présente, avec sa mère et sa sœur. Elle a été victime d'inceste jusqu'à l'âge de 10 ans. "Si ça n'avait tenu qu'à moi, j'en aurais jamais parlé. Mon père m'avait dit que personne ne me croirait. Alors, j'ai tenu toutes ces années, même si chez moi, j'étais mal à l'aise. Je faisais attention aux vêtements que je portais, par exemple".

Le déclic est venu de la sœur de Laetitia, elle aussi victime. "Elle avait oublié. Un jour, elle a vu une vidéo, qui lui a refait penser à ça", poursuit Laëtitia. S'en suivra une confrontation avec le père, qui nie. "Une semaine après cette discussion, il a été porté disparu. Et un mois plus tard, on nous a annoncé son suicide", poursuit l'adolescente, en larmes. La jeune fille relate ensuite les crises d'angoisse, les traitements en centre psychiatrique, le recours aux somnifères.

Un suivi psychologique onéreux

Quelques instants plus tôt, Fanny, 45 ans, avait aussi parlé de son insécurité permanente et de ses crises de panique. "J'ai pas une vie de merde, mais j'ai une vie assistée chimiquement, avec des moments où je sombre et où le moindre geste me semble être un truc insurmontable".

Cette question du suivi psychologique et des thérapies pour les victimes est revenue à plusieurs reprises. D'autant plus dans le cas des amnésies traumatiques, récurrentes dans les témoignages et décrites par une participante comme "une boîte noire qui fait bip bip." 

"On sait qu'il y a un truc qui déconne mais on ne sait pas pourquoi. Moi, le bip bip m'a amené vers mon père, mais il m'a dit qu'il n'avait rien fait. Tout est ressorti il y a deux ans, à travers de l'EMDR (une thérapie basée sur les mouvements oculaires)", poursuit la quadragénaire, qui reconnaît avoir "la chance d'avoir une vie professionnelle de DRH qui [lui] permet de [s]'offrir ça".

C'est un cadeau. Soit on se l'offre et on survit, soit… c'est terminé. Donc, à partir du moment où le psychologue a identifié la nécessité d'un travail sur ce sujet, il faudrait que les frais soient mécaniquement pris en charge.

Une participante aux rencontres de la Ciivise à Bordeaux le 19 novembre

Les mots sont parfois crus, les voix se brisent. Régulièrement, des applaudissements ponctuent les prises de parole. 
De nombreuses mères "protectrices" détaillent les difficultés rencontrées et le refus de la justice de les écouter quand elles dénoncent des violences sur leurs enfants.
 L'une a raconté sa garde à vue pour non-présentation de l'enfant chez son père agresseur. Une autre, la main tremblante, explique ne voir sa fille qu'un week-end sur deux, en dépit des signalements à répétition.

En octobre, la Ciivise a présenté trois propositions, dont la prescription du concept d'aliénation parentale, selon lequel un enfant est manipulé par un parent, le plus souvent la mère, pour nuire au père.

Une parole mise en doute

Christelle n'est pas parvenue à prendre le micro ce soir. Trop de monde, trop d'émotions, trop d'angoisses. Elle n'a pas réussi à parler de son fils, victime de violences et d'inceste par le père. De ses colères extrêmement violentes, de son anxiété, et de son combat pour que la justice prenne sa parole en considération. Elle n'a pas non plus abordé les menaces répétées proférées par son ex-conjoint, ni la difficulté de faire entendre sa parole devant les institutions.

C'est la pédopsychiatre de l'enfant qui l'a fait. Fleur Caix s'est levée, et a raconté ce petit garçon, venu avec sa mère, qui a demandé à lui parler en privé. L'enfant de cinq ans avec qui elle s'est réfugiée, sous une table, dissimulés par une couverture, et qui s'est confié en chuchotant. "Il m'a décrit les violences qu'il a subies de la part de son père. Et il m'a suppliée de ne pas en parler à sa maman : il ne voulait pas lui faire de la peine".

La médecin explique alors avoir effectué une vingtaine de signalements. S'être vue opposer les avis des experts, psychiatres comme psychologues, qui, sans avoir vu l'enfant, lui opposent un syndrome d'aliénation parentale, et accusent la mère de manipuler l'enfant.

"J'ai mis du temps à les entendre"

"Même en tant que professionnelle, il faut se battre, Je me suis fait traiter de folle, d'hystérique. On m'a dit que je m'étais identifiée à la mère", déplore la psychiatre. 
Si elle dénonce la surdité des institutions, Fleur Caix reconnaît un défaut de formation, à tous les échelons.
"Ce sont les enfants, qui, tous les jours m'apprennent mon métier, a-t-elle déclaré, s'excusant, elle aussi, pour sa voix qui tremble par moments.

"J'ai découvert des enfants fracassés, abîmés, maltraités, abusés, qui ont crié pour qu'on les entende. Et je suis surprise, je vous le dis avec le recul, du temps que j'ai mis pour les entendre. Alors que j'étais de bonne volonté.

Les premiers que j'ai entendus ne m'ont pas laissé le choix. Ils ne m'ont pas lâchée, et je les en remercie. Ce sont eux qui m'ont appris à écouter."

Ces enfants m'ont appris à entendre les autres. Et depuis que j'entends, j'entends beaucoup. Parce qu'il y en a beaucoup. Une fois qu'on entend, on est foutu, il y a quelque chose qui s'ouvre en nous.

Fleur Caix, psychiatre

La Ciivise, qui a recueilli déjà plus de 6 000 témoignages, se donne deux ans pour poursuivre sa mission. D'autres rencontres avec le public sont déjà programmées en Avignon en décembre, puis à Lille début 2022.

 Le lien pour témoigner et contacter la Ciivise, par téléphone, mail ou via leur questionnaire en ligne

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