Témoignage. Température ressentie de - 100 °C, isolement et nuit permanente : un médecin girondin raconte sa mission en Antarctique

Publié le Écrit par Romain Bizeul

En janvier dernier, Stéphane Fraize, médecin généraliste en Gironde, est parti pour une aventure hors du commun : une année sur la station Concordia, au milieu de l'Antarctique. Là-bas, il doit assurer les soins de toute l'équipe de chercheurs et techniciens et se préparer au pire dans un des environnements les plus hostiles qui soit.

Deux tours de trois étages posées au milieu d’un désert de glace. Autour, l’horizon blanc à perte de vue. La base de recherche franco-italienne Concordia est située en Antarctique, à plus de 3 200 m d’altitude et à plus de 1 000 m de la côte de l’océan austral. C’est l’endroit qu’a choisi Stéphane Fraize, médecin généraliste à Saint-Caprais-de-Bordeaux, pour exercer en 2023.

Là-bas, le docteur de 50 ans est en charge de l’hôpital. À lui d'assurer les soins pour ses 11 partenaires, chercheurs et techniciens. Ils sont seuls au monde, ou presque : de février à novembre, la station de recherche est totalement inaccessible. Une aventure spéciale, dans des conditions extrêmement froides, sans compter la nuit permanente qui va frapper d'ici à quelques semaines.

Température ressenties : jusqu'à - 100°C 

Après un voyage de 16 jours, Stéphane Fraize a posé ses valises à la base de recherches Concordia en Antarctique, le 11 janvier dernier. À l'époque, en plein été, les températures étaient encore vivables. "Quand je suis arrivé, en janvier, c’était l’été, il ne faisait que -25°C, ça va, relativise le médecin. Actuellement, il fait entre -40 et -50°C avec un ressenti de -70°C. En plein hiver, ça descend encore au-delà de -70°C avec des ressentis qui peuvent aller jusqu’à -100°C."

Ces conditions particulières, il a tenté de s’y préparer mentalement. Mais quand on y est confronté, "c’est encore autre chose". En plus du froid, il s'apprête à connaitre quatre à cinq mois de noir complet - de jour comme de nuit - car Concordia étant proche du pôle sud, le soleil ne s'y lève pas en plein hiver. "J’attends vraiment de voir cela avec une certaine envie, un petit peu d’appréhension, mais en tout cas de la curiosité", avoue Stéphane Fraize, qui compare sa situation à une mission spatiale.

En dehors de la gravité, il y a énormément de points communs avec l'espace, que ce soit sur l'environnement hostile ou l'isolement prolongé. Ce n'est pas pour rien que l'agence spatiale finance ce poste médical et tout un tas de recherches, depuis le démarrage de la station.

Stéphane Fraize, médecin généraliste girondin parti en mission à la station Concordia en Antarctique

à rédaction web France 3 Aquitaine

"Un vieux rêve"

C'est en juin dernier que le généraliste girondin a vu passer l’annonce, recherchant un médecin pour cette mission particulière. "C’était pour moi un vieux rêve inabouti, explique-t-il. Il y a une dizaine d’années, j’avais postulé pour aller en Antarctique déjà, se souvient-il. J’avais été recruté sur l’archipel Crozet, mais neuf mois avant le départ il y a eu des soucis de santé dans ma famille qui ont fait que je ne suis pas parti."

Médecin, dentiste et chirurgien

En septembre 2022, il a entamé une formation de quelques mois, obligatoire avant son départ : au sein de l’hôpital de Concordia, il est seul à effectuer tous les soins, du cabinet dentaire jusqu’à l’opération chirurgicale. "En trois mois et demi, je ne suis pas devenu chirurgien, mais j’ai acquis des gestes en cas de besoin", explique Stéphane Fraize. Une partie de son travail va également consister à former une équipe médicale afin d’être assisté en cas de besoin. Parmi ses recrues : le cuisinier, l’astronome et un glaciologue. 

Une formation nécessaire. En cas d’urgence, ou si lui-même devait avoir besoin de soins durant ces neuf mois coupés du monde, quelqu'un doit pouvoir prendre le relais. C’est déjà arrivé : peu après son arrivée, Stéphane Fraize a cassé une de ses couronnes dentaires. "Heureusement, il y a parmi nous un neurochirurgien allemand de l’agence spatiale européenne, qui n’est là que pour la recherche, raconte-t-il. Nous sommes allés voir le cuisinier, il nous a sorti une tête de porc congelée, et j'ai montré au neurochirurgien comment procéder".   

Solitude et repas trois étoiles

Parmi les 12 membres de l’équipe, figurent six Français, cinq Italiens et un Allemand, avec chacun des tâches bien définies. Si l’ambiance est bonne, la solitude peut vite s’installer : "Nous avons pas mal de travail pour préparer l’hiver, le tout dans des bâtiments de 1 500 m², donc parfois, on ne se croise pas beaucoup."

Les repas font office de retrouvailles. Un ancien chef d’un restaurant 3 étoiles est aux fourneaux. "On n’a pas à se plaindre de ce côté-là, on est bien tombé, c’est quelqu’un qui avait envie de renouveau. Même si bientôt, il ne devrait plus y avoir de nourriture fraîche et tout sera congelé, cela devrait bien se passer", sourit le généraliste.

Les soirées sont des moments de partage. Les 12 membres de l'équipe ne passent pas une année entière uniquement à travailler, des moments de respiration existent. Billard, baby-foot, jeux de société, films, table de ping-pong… Quelques loisirs sont présents pour s’évader des recherches scientifiques et des travaux de chacun.

Un isolement géographique et social ?

Bien qu’elle soit assez faible et surtout dédiée aux travaux de recherche, une connexion Internet est présente sur le site, ce qui permet à Stéphane Fraize de tenir un blog sur ses aventures. Mais également d’échanger avec des proches à des milliers de kilomètres de là. Parfois, elle peut être interrompue durant deux jours d’affilée.

"J’essaie de ne pas appeler ma famille tous les jours, mais seulement 2 à 3 fois par semaine, car dans ce genre de cas, ça peut générer du stress en cas d’absence de nouvelles", souligne Stéphane Fraize. Pour le moment, il aborde l’éloignement de façon sereine : "C’est un projet de très longue date, nous nous y sommes préparés avec mon mari. Il n’y a pas de soucis."

En tant que médecin de la station, c’est aussi à lui d’assurer le suivi psychologique des autres membres de l’équipe. Un rôle qui sera d’autant plus crucial quand le jour ne se lèvera plus, après déjà plusieurs mois d’isolement.
Après une telle aventure, le retour à la société est-il difficile ? "En général, il faut un sas de décompression, il est recommandé de partir en vacances en famille après une telle aventure", répond Stéphane Fraize. Il ne craint pas tellement son retour en Gironde, synonyme de reprise de la pratique médicale.

Au contraire, c’est ce qui risque de lui manquer le plus professionnellement. "Je passe mon temps à continuer à me former et à tout préparer dans l’hypothèse où j’aurais besoin d’intervenir. Mais je sais que statistiquement, il y a plus de probabilité qu’il ne se passe rien ou pas grand-chose", déclare le docteur. Se préparer à toute éventualité, telle est la mission de Stéphane Fraize, loin de toute civilisation, plongé au milieu d’un désert de glace.

 

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