Grippe aviaire en Haute-Vienne, les éleveurs sont unanimes pour dire : "Ce qu’on redoute, c’est la mort de la filière"

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Écrit par Arnaud Richard-Ferraro avec Nassuf Djailani

Les éleveurs de la Haute-Vienne sont très inquiets quant à la survie de la filière après les deux cas de grippe aviaire détectés dans le département. Ils en appellent à l’aide des collectivités et surtout de l’Etat. Rencontre.

Les éleveurs de la Haute-Vienne sont très inquiets quant à la survie de la filière après les deux cas de grippe aviaire détectés dans le département. Malgré les indemnisations annoncées, ils redoutent des lenteurs administratives et des barèmes de remboursements trop en deçà du prix du marché à cause de l’inflation. Ils en appellent à l’aide des collectivités et surtout de l’Etat pour sauver ce qui peut encore l’être, alors que leurs exploitations ne sont pas à l’abri de contaminations en cascade. 

« Pour le repeuplement on ne sait pas, parce que j’ai des collègues qui devaient rentrer des animaux lundi dernier, et vu qu’il y a eu un cas, le camion a fait demi-tour, et le comble, c’est qu’on a détruit 17.600 poussins, mardi matin », se souvient Didier Peyronnet, éleveur de poulets fermiers à Glandon dans le sud du département. « Je ne sais pas pourquoi, mais bon, ce qu’il y a, c’est que ça devient très très grave, parce que sur le secteur de Glandon, nous sommes beaucoup d’aviculteurs. Et si ça pète chez un collègue, on sera obligés, tous d’abattre, et pour la filière, c’est déjà, assez dur. Alors je ne sais pas ce que l’on va faire. Et comme il y a beaucoup de bâtiments nouveaux, on ne sait vraiment pas comment on va faire pour payer les bâtiments ». Si l’Etat ne prend pas ses responsabilités, avec la région et le département, pour nous aider. C’est la mort de la filière ».

A plus de 40 kilomètres de là à Chapelle-Montbrandeix, plus au Nord, Frédéric Lapeyronnie s’occupe d’un élevage de palmipèdes. C’est chez lui que l’un des cas a été détecté, il a tout perdu, il témoigne.  

Pourquoi le bâtiment est vide ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

J’ai été touché par la grippe aviaire, il y a 15 jours, le bâtiment a été vidé, parce que les canards étaient contaminés par le virus H5N1. Ça a été très rapide, les tests du labo sont arrivés le jeudi après-midi, et le vendredi déjà, il y avait les services de la DSPP qui étaient là pour euthanasier tous les animaux. Donc, ça a été relativement rapide.  

Vous êtes dans le processus de nettoyage ?

C’est ça, je suis en train de suivre le protocole de désinfection du bâtiment qui va se dérouler en trois phases. Il y a eu ce qu’on appelle la D zéro, c’est la désinfection le jour de l’abattage, où on m’a demandé de désinfecter le bâtiment, en laissant tout le matériel qui avait à l’intérieur. Le matériel dont on s’est servi pour le ramassage des animaux, tout a été laissé en place et désinfecté. Ensuite, on laisse le bâtiment tel quel pendant 8 jours. On a désinfecté les litières aussi, et là je suis dans la deuxième phase du protocole, ce qu’on appelle ND1, c’est-à-dire la phase de désinfection numéro 1. C’est-à-dire que je suis dans le nettoyage de tout ce qui est chaîne d’alimentation, chaîne d’abreuvement, les parois. Ensuite il va y avoir le curage du bâtiment, c’est-à-dire qu’on va enlever les litières qui ont été souillées, et la désinfection du bâtiment. Et ensuite, il y aura une troisième phase. Au préalable, il y aura un contrôle de la DSPP pour vérifier que la désinfection a été faite comme il se doit, et si c’est le cas. Ensuite, il y a un organisme mandaté par l’Etat qui va intervenir pour faire une dernière désinfection, ce qu’on appelle la ND2 pour désinfection numéro 2.  

Vous n’êtes pas le seul, malheureusement à être concerné, la question qui se pose c’est celle de l’indemnisation, ou est-ce que vous en êtes ?  

On est en train de finaliser un dossier de demande d’indemnisation avec l’aide de la chambre de la chambre d’agriculture, mais on est quand même inquiet par rapport à ces indemnisations, parce que le barème qu’on nous propose remonte à 2015, de l’époque de la dernière crise de grippe aviaire en Haute-Vienne. Et les prix des aliments, des canetons ont complètement changés. On a pris 20 centimes d’augmentation par canetons. Mon élevage est récent, je n’ai que deux ans d’expérience. Il y a deux ans, la tonne d’aliments était de 205 euros, elle est aujourd’hui à 355 euros, donc on a pris 90 euros d’augmentation la tonne. Donc pour moi, c’est une augmentation très significative. Et vous savez quand on fait le total, on est quand même loin du compte, par rapport à ce qu’on devrait avoir. Après ce qu’il faut savoir, c’est que l’indemnisation, ce n’est que 75% du montant total. On nous promet que les 25% tiendront compte de ce nouveau barème. Je l’espère, parce qu’on est quand même assez inquiets.  


Ce qui veut dire que vous avez déjà chiffré une éventuelle perte, et si oui de combien ?

Aujourd’hui, si je devais me contenter du calcul que l’on a déjà fait avec la chambre d’agriculture, je perds entre 25 et 30.000 euros. Ce qui veut dire que pour une exploitation comme la mienne est insurmontable. On espère surtout que le barème va être revalorisé assez rapidement, pour qu’il tienne compte de l’inflation qu’on a eu sur les matières premières, l’alimentation et les canetons.  

En vous lançant il y a deux ans, est-ce que la grippe aviaire a été une épée de Damoclès qui frappe le grand Sud-Ouest, vous pensiez un jour que ça allait arriver jusqu’ici ou ça faisait partie d’un risque comme un autre ?  

Honnêtement, pas du tout, parce que comme vous l’aurez constaté, je suis dans une zone assez isolée, ici dans le sud du département, même s’il y a de plus en plus d’élevage qui se montent, on n’est pas les uns sur les autres. Il y a quand même des distances assez significatives qui nous séparent, donc ce n’était pas un problème auquel j’avais pensé, honnêtement. Après si vous voulez, il y a d’autres choses qui m’ont inquiété depuis mon installation, notamment la création d’un collectif de riverains qui s’est monté, parce que soit disant, depuis que je suis installé, mon élevage émet des nuisances olfactives significatives. Donc ça, si vous voulez, ça m’inquiète beaucoup plus que la grippe aviaire, même aujourd’hui, parce que la grippe aviaire, je sais qu’on sera indemnisé, plus ou moins bien mais je sais qu’à terme il y aura des canards qui reviendront dans le bâtiment, alors que le conflit de voisinage est beaucoup plus inquiétant, c’est le moins que l’on puisse dire, quant à l’avenir de mon exploitation.  

Est-ce que vous étiez assuré et est-ce que l’assurance prendra sa part dans l’indemnisation à venir ?

Certainement pas par rapport à la grippe aviaire, mais peut-être par la perte de l’exploitation que va engendrer le manque à gagner que j’aurais en fonction du délai d’indemnisation qui va courir pour me permettre de remettre des animaux dans mon bâtiment. Mais la grippe aviaire n’est pas prise en compte par les assurances.   Quand est-ce que vous espérez voir des canards dans ce bâtiment ? Le plus rapidement possible, mais les chiffres sont de plus en plus alarmants, chaque jour, parce qu’on était à 30% de capacité de repeuplement fin mars, et là on nous annonce 15% et donc des chiffres qui descendent tous les jours. Donc l’inquiétude, ce n’est pas de savoir quand est-ce que le bâtiment va pouvoir accueillir de nouveaux animaux parce qu’il le sera au terme de la désinfection dans quelques semaines. Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c’est le délai qu’on va nous annoncer pour avoir des animaux disponibles, pour remettre dans nos bâtiments, parce que la totalité de la filière qui est impactée par cette crise de la grippe aviaire au niveau national.  

On est sur l’ensemble de la Haute-Vienne à plus de 150 élevages de volailles. Alors on a un peu de canards, et on a surtout beaucoup d’élevages labels et effectivement, je suis particulièrement inquiet par l’effet domino.

Bertrand Vanteau, Président de la chambre d'agriculture de la Haute-vienne

Pour le président de la Chambre d’agriculture de la Haute-Vienne, des emplois sont menacés et des risques sérieux pèsent sur la filière du foie gras. Je suis inquiet pour les éleveurs, parce qu’on est sur un principe de précaution. Les résultats des tests ont été positifs, mais pour avoir eu les deux éleveurs qui ont été impactés, abattage c’est quand même quelque chose de particulier. Là où j’aimerais attention c’est sur le volet indemnisation, parce qu’ils sont très inquiets. Il y a des avances apparemment rapides, mais il faut se mettre d’accord sur la notion de rapidité. Car ils vont avoir un problème de trésorerie qui peut les mettre à mal sur le long terme.

Quels moyens, quelles garanties données par l’Etat, en termes d’indemnisations dans ces cas d’abattage ? Vous avez des informations ?

Il y a des avances qui sont prévues, puis des soldes qui devraient arriver vers la fin de l’été, à l’automne, mais je dois dire que c’est quand même assez flou, et qu’on a du mal à s’y repérer. Alors chez nous, au service de la chambre, on a commencé à faire des calculs, parce qu’on nous a dit, ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer, mais je ne suis pas franchement en confiance, et surtout pas quand il s’agit de vingt, trente ou quarante mille euros, qui sont en jeu, et qui peuvent mettre en difficulté des collègues. Donc il est très clair que ça va être un moment très compliqué économiquement, d’après les études qu’on a faites, à passer pour eux. On a besoin effectivement de garanties de l’Etat, on a aussi besoin qu’il y ait des exonérations fiscales, sociales, et qu’il y ait aussi d’autres collectivités qui puissent mettre la main à la poche. La région Nouvelle Aquitaine est quand même une région emblématique de production de foie gras, et je n’entends pas la région dire qu’elle va aider les producteurs. Je suis inquiet.   

Est-ce que pour vous, c’est une application stricte du principe de précaution ? Et est-ce qu’il y a un vrai risque pour cette région du sud de la Haute-Vienne, qui on le sait est extrêmement dense en termes d’élevage agricole ?

On est certes dans un principe de précaution, mais on n’a pas le retour de ce qui se passe dans d’autres régions d’Europe et dans le monde. Et j’ai l’impression qu’il y a beaucoup moins d’écho, beaucoup moins de principe de précaution. Je ne nie le fait qu’il y a de la mortalité, mais je dis simplement que tout cela met en péril toute une filière dans l’avenir. Quand on regarde ce qui se passe en termes de repeuplement, les couvoirs sont impactés, en particulier sur le canard. Quand on nous dit qu’on ne va pouvoir repeupler à hauteur de 15 à 30% au maximum et encore si l’épidémie s’arrête. Oui je suis inquiet, parce que la question, c’est comment vont faire les éleveurs pour tenir, sachant qu’il s’agit de toute une filière est basée sur le foie gras.

Combien de canards sont concernés ici sur le sud de la Haute-Vienne, et est-ce que vous craignez une sorte d’effet domino puisque deux élevages sont concernés aujourd’hui ? Est-ce qu’on peut imaginer qu’il va y en avoir plus dans les jours à venir ?

On est sur l’ensemble de la Haute-Vienne à plus de 150 élevages de volailles. Alors on a un peu de canards, et on a surtout beaucoup d’élevages labels et effectivement, je suis particulièrement inquiet par l’effet domino. Car si la maladie continue à se répandre il est clair qu’économiquement cela va avoir un gros impact désastreux. Aujourd’hui on est principalement touché en canards, mais si ça part sur les poulets, on a une densité quand même particulièrement sur le sud de la Haute-Vienne, de l’Est à l’Ouest, et là je suis inquiet, parce que c’est quand même des filières qui aujourd’hui marchaient bien et permettaient aux éleveurs de s’en sortir, il y a des raisons de s’inquiéter. Et on a besoin de réponses très rapides de l’Etat, des collectivités, je pense aussi à la MSA et tout ce qui est fiscale également, par les impôts.  

Est-ce qu’on sait combien d’emplois sont concernés, indirectement, parce qu’il y a toute une filière derrière ?

Ce n’est pas compliqué, il faut savoir qu’il y a, à peu près, comme dans toutes les productions agricoles, pour un éleveur, ce sont 10 emplois en amont, et en aval à minima induits.

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