Immersion dans une école de Haute-Vienne : du bonheur et des attentes pour 2022

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Écrit par Annaick Demars

Dans le cadre de l'opération "Ma France 2022", nous sommes retournés à l'école pendant une journée pour voir ce que les élèves, les parents, les enseignants attendent de cette élection présidentielle. Immersion avec les CM2 de Saint-Just-le-Martel en Haute-Vienne et découverte de leur projet vélo.

Le lundi, c’est vélo. Les CM2 de l’école de Saint-Just-le Martel (87) le savent et ils ont le sourire ce matin. Casque en main, ils sont prêts à monter dans le bus. « Regardez le haut de mes gants, ils sont aux couleurs de l’Ukraine » dit l’une des élèves. Il est 8h45, direction le vélodrome de Bonnac-la-Côte, à 15 kilomètres de là. C’est leur quatrième et dernière sortie dans le cadre du projet vélo mené par l’école. Parmi les parents qui accompagnent les élèves, David, le papa d’Evan, vient pour la première fois : « C’est mon fils qui me l’a demandé, il adore cette activité. C’est chouette qu’ils puissent ressortir : avec le Covid, ils étaient à la maison, sur la console, pas de visite chez les grands-parents… là, ça fait du bien !»  

  

Arrivés sur place, deux groupes se forment : les premiers enfourchent les vélos de course et s’élancent sur la piste. François, papa d’Alyzée, a accompagné toutes les sorties au vélodrome car il ne travaille pas le lundi. Père de quatre enfants, cet employé de banque connaît bien l’école : « Ca leur fait découvrir le cyclisme sous une autre forme, et ils ont beaucoup progressé : Vanina, par exemple, avait du mal au début et elle se débrouille super bien maintenant ».  

Pendant ce temps, le second groupe travaille sur la procédure à suivre en cas d’accident et les numéros d’urgence. Parmi eux, deux bavards : Gabin et Gatien. L’un voudrait être militaire, l’autre pompier, avec un point commun : « aider les gens ». A 10 ans, qu’attendent-ils du futur Président ou de la future Présidente ? « Qu’il baisse un peu le prix de l’essence, dit Gatien, c’est quand même élevé, et puis qu’on essaie de calmer le Covid pour plus qu’il nous embête, améliorer la vie, notre école… et aussi se battre contre l’injustice : y’en a qui sont dans la rue et y’en a qui se vantent d’avoir de l’argent, et ils les regardent et ils partent sans rien donner, il faudrait moins d’inégalités ». Pour Gabin, « payer de l’essence cher, ça m’inquiète pas trop : quand c’est pas trop loin, on peut marcher ou faire du vélo, pour moi ce qui est important c’est d’aider ceux qui en ont besoin ».  

Au bord de la piste, les deux papas sont plutôt dubitatifs sur cette élection : « Je n’attends pas grand-chose des politiques, explique François, ça n’a jamais été le cas, d’ailleurs. Je n’irai pas forcément voter, je ne sais pas encore… » Pour David, « à chaque fois, on s’attend à un changement mais tout continue pareil, c’est la même mayonnaise. J'irai voter mais cette fois, le casting n’est pas génial. En fait, il faudrait faire comme en Scandinavie : ils se présentent une fois et après ils s’en vont. Les longues carrières politiques, c’est pas bon, ça coûte des millions d’euros. »  

  

Le sourire aux lèvres, Laëtitia, la maman d’Arthur, prend la maîtresse en photo sur son vélo. Ambulancière pendant 8 ans, elle a quitté cet emploi pour travailler dans un supermarché, « plus pratique pour les horaires quand on a trois enfants ». 

Nous, on est des gens heureux. Je suis au SMIC, mon mari un peu au-dessus, il est chauffeur routier, donc on a des salaires modestes alors, oui, on fait attention pour avoir un peu de loisirs. En France, on est quand même bien : on a des aides de la CAF, on a l’accès aux soins, une bonne école.

Laëtitia, parent d'élève à Saint-Just-le Martel

"On est partis une seule fois en vacances ensemble avec les trois enfants en Normandie et on a adoré, poursuit-elle. Si on avait plus de moyens, on voyagerait chaque année mais ce n’est pas possible alors on apprend aux enfants à relativiser, à se contenter de ce qu’on a. On leur dit de bien travailler à l’école pour avoir une belle vie". La présidentielle ? « Entre le Covid et la guerre en Ukraine, on est dans le flou en ce moment. Je ne pense pas qu’on puisse changer facilement de Président car il est rodé, il connaît les relations internationales ».  

Il est midi, retour à l’école, ou plutôt en face de l’école, qui est en travaux depuis octobre 2021 et jusqu’à l’été 2022. « 1,3 million d’euros de budget » explique Sébastien Peaudecerf, enseignant des CM2 et directeur de l’école élémentaire qui compte 149 élèves (90 sont en maternelle). « Il a fallu trouver l’argent partout où on pouvait » dit-il en rigolant. Débrouillard et dynamique, il connaît son école et ses élèves par cœur. « Comment va la petite qui ne parle pas ? » lui demande Brigitte Collet, l’infirmière scolaire du collège Donzelot (établissement de rattachement de l’école) qui vient chaque lundi. « C’est important que je les connaisse déjà, dit-elle, car je vais les retrouver quand ils seront en sixième. J’ai mis en place une boîte à questions, pour faciliter la prise de parole ».  

Pendant que les enfants sont à la cantine ou chez eux, c’est la pause-déjeuner pour les enseignants et les AESH (accompagnants d'élèves en situation de handicap) dans la salle municipale, surnommée l’auditorium : frigo, micro-ondes, chacun apporte sa gamelle et on échange sur les difficultés du jour : le non-remplacement pendant les heures de réunion ou les difficultés à contenir un élève difficile qui se montre souvent violent avec ses camarades. A la question « qu’attendez-vous du futur Président ou de la future Présidente ? les réponses sont d’abord ironiques « la retraite à 70 ans ? », « que les enseignants fassent des efforts, enfin ! » Le prof-bashing, ils en ont soupé, et certains veulent remettre les pendules à l’heure.

Il y a 40 ans, il n’était pas rare que les enseignants aient une résidence secondaire ou même qu’ils partent au ski. Aujourd’hui ce n’est plus possible »

Valérie Doré, enseignante CM1-CM2

« Avant, quand les parents me disaient : alors, encore en vacances ? Je le prenais à la rigolade, maintenant c’est devenu insupportable » confie une autre enseignante. Tous s’accordent sur le fait qu’il est nécessaire de revaloriser les salaires, "de s’aligner sur les autres pays européens ». Ils signalent également ce rapport de 2021 de la cour des comptes sur l’absentéisme des enseignants qui stipulait que « le fonctionnement même du système éducatif est la cause principale des absences de courte durée ».

« Depuis les années 80, les enseignants ont perdu environ 30 % de pouvoir d’achat » renchérit Julie Carnis. « J’ai travaillé dans le privé, et même en vivant avec un enseignant, je me disais que ça avait l'air assez cool. Aujourd’hui que je suis de l’autre côté, je peux vous dire que c’est l’un des boulots les plus exigeants que j’aie vus ». Ancienne journaliste pour Libération ou Médiapart, elle s’est reconvertie et effectue désormais des remplacements dans plusieurs écoles à Limoges et à Saint-Just : chaque lundi, c’est elle qui enseigne aux CM2 de Sébastien Peaudecerf pendant qu’il assure ses missions de directeur.  

Au programme cet après-midi là, les élèves continuent d'abord à chercher qui est le personnage-mystère en posant des questions. Ils finissent par découvrir qu’il s’agit de Maurice Genevoix, apprenant au passage ce qu’est un « immortel » à l’Académie française. Ce sera aussi l’occasion de lire un texte poignant sur l'horreur de la guerre. Place ensuite à la leçon d’histoire sur la situation des enfants en France au XIXème siècle. Les mains se lèvent beaucoup. Attentive, engagée, Julie Carnis fait participer les élèves le plus possible pour que le cours soit vivant. Elle qui a consenti une baisse de salaire en entrant dans l’enseignement parle avec passion de ce nouveau métier « le seul où on est évalué tous les 3 ans de façon rigoureuse et exigeante : je mets n’importe qui au défi d’être évalué comme ça dans son travail lorsqu’on a beaucoup d’ancienneté. Le niveau des concours n’est pas évident, pourtant dans ma promo, casiment un tiers des gens étaient des trentenaires ou des quadragénaires en reconversion».    

16h, l’école est finie. Pas pour Sébastien Peaudecerf, le directeur, qui poursuit ses réunions dans l’auditorium. « On a tout fait pour que ces travaux n’affectent qu’une seule année scolaire , explique-t-il, et quand ce sera fini, on aura une école numérique, écologique avec une cour de récré très végétalisée ». Il faut dire que l’école est déjà très engagée dans l’environnement, avec le label E3D (Établissement en Démarche globale de Développement Durable), un verger bio, un rucher, et bien sûr le projet vélo avec un futur « bike park » et le vélobus du mercredi où des élèves font le trajet vers l'école accompagnés par plusieurs adultes.

Cet engagement pour la planète porte ses fruits chez les élèves comme Lily-Margot qui aimerait que le futur Président ou la future Présidente fasse « une école plus écologique » ou Erin pour qui il faut « prendre de bonne décisions pour la France, pour moins polluer, pour la planète ». Héléna, elle, aimerait faire «plus d’activités dehors, sortir de la classe, travailler ensemble, faire des activités collectives ».  

Le collectif, c’est ce qui motive aussi leur enseignant Sébastien Peaudecerf « Directeur, c’est prenant, dit-il, je suis à 55 heures par semaine, mais c’est passionnant et puis on a de la chance d’être à Saint-Just, on s’entend bien ici ». Qu’attend-il du futur locataire de l’Elysée ? « D’abord qu’on nous laisse plus d’autonomie sur les projets qui nous aident à suivre l’évolution de la société. et puis il faut une vraie reconnaissance, une revalorisation des salaires, c’est nécessaire pour relancer les vocations. Après, je vous le dis franchement, je ne sais pas pour qui je vais voter, je réfléchis encore… »