Déconfinement : entre peur et exaltation, le point de vue d'un expert limousin

Après près de deux mois de confinement, lundi un espace de liberté supplémentaire nous sera autorisé. Un saut dans l'inconnu. Certains en ont peur, d’autres l’attendent avec (trop?) d’impatience. On fait le point avec le docteur Merveille, psychiatre à Limoges.
Le déconfinement, c'est un peu un saut vers l'inconnu.
Le déconfinement, c'est un peu un saut vers l'inconnu. © pixabay

Comment appréhendez vous le déconfinement ? Vous fait-il peur ? L’attendez vous avec une impatience qui frise l’exaltation ? Comment allez vous vous comporter une fois la liberté, du moins en partie, retrouvée ? Un saut vers l'inconnu dans une société qui a changé.

Quoi qu’il en soit cette crise sanitaire laissera des traces chez chacun d’entre nous, même si la maladie ne nous touche pas de près.
 

La peur

Il y a d’abord la peur. Pour certains d’entre nous ce déconfinement est synonyme de vulnérabilité. Le docteur Hervé Merveille, psychiatre au centre hospitalier Esquirol de Limoges nous propose cette métaphore :

Pour certaines personnes, c’est comme être un chevalier auquel on arrache son heaume et son armure de protection et auquel on dit d’aller au combat.


On imagine aisément le sentiment de peur et de vulnérabilité engendré.

Le fait de se rendre compte très concrètement que l’on est vulnérable et mortel peut entraîner une réflexion philosophique chez certaines personnes qui en tireront une plus grande maturité. Cependant pour d’autres, cela peut tout simplement générer une dépression.

On a passé une vie à se sentir protégés par la société, avec l’accessibilité aux soins, les hôpitaux. Or, là, le fait de reconnaître ce risque de mort subite fait naître un sentiment de vulnérabilité qui peut être révélateur de syndromes dépressifs très graves.

On peut voir des personnes faire des dépressions mélancoliques avec parfois des éléments psychotiques, ce que l'on appelle des délires de ruine : “je ne sers à rien”, “je ne peux plus avancer”, “je ne peux plus rien entreprendre”…

Ce genre d’événement peut déclencher des mécanismes de peurs ancestrales. On a, tout simplement, eu peur de mourir et cela peut ancrer un traumatisme.

Imaginez que vous soyez passé à deux doigts de prendre un poids lourd en pleine figure… C’est une peur de perdre le fil de la vie. Cela peut être très fragilisant et générer une dépression, même longtemps après. On aura peut être une recrudescence de dépressions cet hiver.

Chez les enfants le sentiment de peur peut également être très présent dès le retour en classe.

C’est un peu comme lorsque l’on apprend à faire du vélo. Il y a l’excitation d’avoir acquis quelque chose mais aussi cette boule au ventre. Le déconfinement peut être vécu un peu de la même manière, on réapprend à sortir, mais dans ce cas, la boule au ventre traduit la peur d’une maladie mortelle. L’enfant peut être heureux et excité de revenir en classe mais peut aussi être marqué par un traumatisme. Heureusement les enfants s’adaptent très vite.

Sortir à nouveau peut donner le sentiment d'être un chevalier envoyé au combat sans son armure.
Sortir à nouveau peut donner le sentiment d'être un chevalier envoyé au combat sans son armure. © pixabay


L'exaltation

Autres réactions possibles, l’exaltation, le sentiment de toute puissance, une faim bien trop grande de liberté.

Vous avez déjà des gens qui marchent fièrement dans la rue sans porter de masque, un peu comme s’ils avaient traversés une guerre sans tomber sous les balles. C’est une façon de dire “moi j’y étais en 2020, mais moi je suis invincible".

D’autre ont confiné énormément d’énergie intérieure, le déconfinement peut les amener à des conduites excessives.

 

Hervé Merveille met en garde contre les excès de vitesse sur la route, ou les prises de risques déraisonnables.

Et puis il y a ceux qui pourraient éprouver un sentiment de culpabilité, c’est ce que le docteur Merveille appelle le syndrome de l’attentat :

Il s’agit d’un sentiment qui peut lui aussi conduire à une dépression de la part de personnes qui n’ont pas été touchées par la maladie et qui le vivent comme une culpabilité, voire une indignité.

Le déconfinement peut générer des conduites dangereuses.
Le déconfinement peut générer des conduites dangereuses. © pixabay


Des changements dans nos rapports aux autres

Le virus va laisser des traces dans notre rapport aux autres. 

Des phobies peuvent naître. Et la distanciation sociale devrait se maintenir dans les mois à venir. Moins de bises au travail, moins de poignées de mains…

Avec des différences de comportements qui pourraient tendre les relations.

On le voit déjà, les gens se regardent. On voit des regards de défiance. ll y a des clivages. Il y a ceux qui portent leur masque et ceux qui ne le porte pas. Ces derniers sont vus par les autres comme des personnes qui les mettent en danger.

Les conseils

Pour ne pas se laisser envahir par la peur et la dépression le docteur Hervé Merveille conseille de parler.

Il faut verbaliser ses peurs. Dire “oui j’ai eu peur”, le dire c’est se retrouver soi-même, apprendre à se connaître. Le dire, c’est aussi avoir en retour une écoute rassurante qui peut apaiser les tensions internes.

Ne pas hésiter à parler de son ressenti avec son médecin généraliste également. Si on a peur, si on se sent mal ou triste ; En cas de besoin, il pourra vous diriger vers un psychothérapeute.

Lire peut aussi fait beaucoup de bien. Lire sur la vie, la mort, s'intéresser à la philosophie...
 

Générateur de bonheur

Retrouver sa famille, sa fiancée, ses enfants, ses parents, grands-parents (en respectant les gestes barrière) devrait, bien entendu, être source d’un immense bonheur.

Au centre hospitalier Esquirol par exemple, nous nous attendons à de très beaux moments d’émotion. Nous avons prévu la visite d’une seule personne par jour pour limiter les risques. Et on sait que cela sera très très émouvant.

Et si le confinement nous avait rapprochés les uns des autres ? Demander au voisin s’il a besoin de quelque chose. Recevoir de la voisine le kilo de farine qui nous manquait. Ces bons sentiments vont-ils s’ancrer dans notre société ? C’est le souhait du docteur Merveille : 

Se retrouver c’est aussi l’occasion de se rendre compte que l’on s’est manqués. Que l’on s’aime. Malgré les relations que l’on pouvait avoir avant. Cela peut nous conduire à être plus bienveillants les uns envers les autres. 

Cela pourrait restituer les vraies valeurs émotionnelles de la vie.


Pourquoi ne pas croire que la distanciation va, paradoxalement, créer du lien social ?






 

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