La spoliation des œuvres d'art par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale en Limousin

Le Limousin, terre de résistance, est concerné par la spoliation des oeuvres d'art par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, les musées sont en charge de conserver temporairement ces œuvres qui attendent de retrouver leur propriétaire. Exemples à Brive et Limoges.

Des prisonniers du camp de Drancy chargent des œuvres spoliées par les nazis à des personnes juives.
Des prisonniers du camp de Drancy chargent des œuvres spoliées par les nazis à des personnes juives. © © Bundesarchiv

Roses dans un vase et Ode aux fleurs, ces deux œuvres peintes par Auguste Renoir en 1841 sont des fleurons du musée des Beaux-Arts de Limoges. Elles ont été observées, admirées, mais le public connaît-il vraiment leur histoire ? Ces deux tableaux de maître font partie des 100 000 objets pillés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. À ce jour, 2 000 œuvres n'ont toujours pas retrouvé leurs propriétaires ou ayants-droit. Elles sont appelées MNR pour Musée Nationaux Récupération.

Au musée des Beaux-Arts de Limoges, deux oeuvres de Renoir au destin lié

Roses dans un vase, Auguste Renoir, 1841 (Musée des Beaux-Arts de Limoges)
Roses dans un vase, Auguste Renoir, 1841 (Musée des Beaux-Arts de Limoges) © Frédérique Bordes - France Télévisions

Avant 1922, Roses dans un vase, appartenait à un certain Ambroise Vollard, marchand d'art. Les années suivantes, la trace du tableau est perdue et les historiens tablent sur deux versions de l'histoire : le tableau aurait été acquis par l'organisation Otto, une organisation du marché noir allemand ou saisi parHermann Brandel, SS et chef de l'organisation Otto, pendant la guerre. En 1949, ce tableau est retrouvé en Bavière chez un particulier, Martin Reichenwallner, avec plusieurs œuvres d'une même provenance. À son retour en France, le tableau est attribué au musée du Louvre, avant d'être transféré au Jeu de Paume, à Paris. C'est en 1986 que Roses dans un vase trouve sa place à Limoges, d'abord au musée municipal de l'Évêché puis au musée des Beaux-Arts où il est actuellement exposé.

Ode aux fleurs, Auguste Renoir, 1841 (Musée des Beaux-Arts de Limoges)
Ode aux fleurs, Auguste Renoir, 1841 (Musée des Beaux-Arts de Limoges) © Frédérique Bordes - France Télévisions

Au début du 20e siècle, Ode aux fleurs faisait partie de la collection parisienne Maurice Gangnat. Adjugé à M. G. L. Kahn en 1925 pour 172 000 francs, il passe ensuite entre les mains de Théophile Bader, fondateur des Galeries Lafayette. En 1941, c'est l'historien et marchand d'art allemand Hildebrandt Gurlitt qui en fait l'acquisition pendant la guerre en France. En 1951, après avoir été mis à l'abri à Baden-Baden, en Allemagne, le tableau est rapatrié en France, attribué au Louvre la même année puis transféré au Jeu de Paume. En 1986, Ode aux fleurs, trouve également sa place à Limoges où il est encore exposé à ce jour, à côté de Roses dans un vase. Deux œuvres au destin bien lié. Comme ces deux peintures de Renoir, deux autres œuvres MNR sont aujourd'hui exposées au musée des Beaux-Arts de Limoges.

Le Limousin, terre de résistance, de refuge et de spoliation

Dès l'été 1940, les nazis investissent villes et villages français. S'en suit un pillage du patrimoine culturel, surtout celui des Français de confession juive. Des peintures, des sculptures, des livres et des biens personnels. Au total, 204 objets sont spoliés en Limousin. Tombées dans l'oubli pendant plus de 70 ans, ces pièces retracent aujourd'hui la vie de leurs propriétaires à l'époque.

Des marques de l'histoire pour restituer une mémoire familiale et reconnaître les exactions, "il y a eu en Limousin beaucoup de familles juives réfugiées, qui venaient d'Alsace, elles se sont installées ici et ont été victimes de persécutions. Des familles sont aussi venues de Paris, avec une partie de leurs meubles et des objets d'arts pour les mettre à l'abri." explique Pascal Plas, historien et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale.

Adolphe Scholss était un grand collectionneur d'art français, à la notoriété internationale. À sa mort et celle de son épouse, ses 333 tableaux de maîtres sont mis à l'abri par leurs enfants, au château de Chambon, à Laguenne, près de Tulle.

Des Rembrandt, Rubens, Bruegel, Van der Heyden, entre autres. Dès le début de l'Occupation, les Allemands n'ont de cesse de rechercher cette collection. Le 10 avril 1943, celle-ci est spoliée par les hommes de main de la Gestapo. Averti, Pierre Laval interviendra pour renvoyer ces œuvres à Laguenne, en vain. Au total, 230 œuvres partiront en direction de Munich pour enrichir le musée de Hitler. 162 œuvres seront restituées à l'issue de la guerre, 6 autres seront retrouvées entre 1961 et 2002.

À ce jour, 166 œuvres n'ont toujours pas été restituées. Certaines ont été reconnues dans des musées étrangers ou des ventes. Ces dernières années, plusieurs d'entre elles ont fait l'objet d'actions en justice et de demandes de restitution par voie diplomatique.

Le rôle des musées nationaux

Aujourd'hui, les musées ont pour rôle de mettre en lumière des œuvres ayant été la propriété de personnes pourchassées, poursuivies, "à qui on a refusé le droit de vivre normalement dès 1933, c'est une responsabilité de faire la lumière et de retrouver ces œuvres", confie David Zivie, chargé de mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés au ministère de la Culture.

À Brive, le musée Labenche en répertorie cinq, parmi elles, Paysans dans une taverne du XVIIe ou encore Circé de Giovanni Domenico, dont l'histoire est inconnue entre 1933 et 1945. Elles font partie des œuvres Musée Nationaux Récupération qui répondent à une législation bien précise.

Les œuvres classées MNR ne sont ni la propriété du musée, ni la propriété de l'Etat. Ce dernier en est le détenteur provisoire faute d'identification des propriétaires ou ayants-droit. Elles sont placées sous l'autorité du ministère des Affaires Etrangères qui en a confié la gestion à la direction des Musées Nationaux. Néanmoins, les musées exposant ces œuvres ont pour devoir de les présenter au public et de ne pas les garder en réserve de manière prolongée.

Les quelque 2 000 œuvres d'art toujours orphelines sont répertoriées sur le site du gouvernement, dans les archives Rose Valland, du nom de cette résistante qui a œuvré à leur sauvetage pendant la guerre.

Les musées doivent nécessairement indiquer leur statut MNR, leur numéro d'inventaire et leur provenance sur le cartel. Ne faisant pas partie des collections publiques, ces œuvres ne peuvent sortir du territoire français, "nous ne pouvons pas prendre l'initiative de restaurer ces œuvres, car elles ne nous appartiennent pas. Dans le cas d'une demande de prêt, en France où ailleurs, ces œuvres ne sont pas censées quitter le musée dans lequel elles sont exposées", explique Vincent Rigau-Jourjon, directeur du musée Labenche (Brive).

Certaines des œuvres spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale sont entrées dans les collections par dons ou par legs, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce cas de figure peut poser problème en cas de demande de restitution de la part d'une famille de victime de spoliation, car les œuvres entrées dans les collections sont protégées par un statut juridique particulier, c'est-à-dire, inaliénables et imprescriptibles, "c'est un cas à part, nous n'avons pas fait ce travail de passage en revue des œuvres. Aujourd'hui, nous demandons aux musées de passer en revue les œuvres acquises depuis 1933", confie David Zivie.

Le musée Labenche a été confronté à ce cas de figure en décembre 2020. L'Odorat, une tapisserie anglaise de la manufacture Mortlake qui complétait la collection de 10 autres tapisseries Mortlake, entrée dans les collections du musée en 1994, s'est avérée être une œuvre achetée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. A l'époque, une famille de marchands d'art l'avait vendue à un prix dérisoire aux Allemands. Elle avait ensuite été rachetée par un anonyme avant de réapparaître en 1953 lors d'une vente publique. En 1993, elle est achetée légalement par une galerie, puis par le musée Labenche de Brive. Dans ce cas de figure, la restitution de l'œuvre est complexe. La famille ne l'ayant pas demandée, le musée Labenche et la Ville de Brive se sont mis d'accord pour indemniser les ayants-droit à hauteur de 140 000 euros.

Des recherches intensifiées depuis les années 90

Après la guerre, une majorité de biens spoliés et d'œuvres d'art a été restituée aux propriétaires ou ayants-droit, "beaucoup de restitutions ont été faites aux familles spoliées juste après la guerre. On n'a plus fait grand chose pendant longtemps ensuite", explique David Zivie.

Si pendant des années, un silence s'est installé sur cette partie de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, dès la fin des années 90, les familles des victimes ont commencé à se manifester, "dans le récit, ce qui est fascinant, c'est qu'à partir du petit fil du débat, on voit celui qui s'exprime reconstituer mentalement l'univers de la pièce qui a été spoliée. C'est toute une vie qui réémerge, pour nous juriste ou historien, ce sont des témoignages de première importance", confie Pascal Plas, historien et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale.

En avril 2000, Jean Mattéoli, qui dirigeait la mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France, avait remis un rapport au Premier ministre après trois ans de recherches. À l'époque, la mission Mattéoli avait été nommée pour faire le point sur la spoliation en France : qui étaient les spoliés ? Quels mécanismes pouvaient être mis en place pour solutionner cette question ? La mission Mattéoli évaluait à 8,5 milliards de francs les biens juifs (mobilier, comptes bancaires, assurances, etc.) spoliés pendant l'Occupation.

Parmi les quinze propositions à l'issue de ce rapport, la plus symbolique était la création d'une Fondation pour la mémoire Shoah, mise en place en 2000. Son but est éducatif, pédagogique et historique. Vingt ans plus tard, elle existe encore.

En 1999, parallèlement à la mission Mattéoli, une Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations (CIVS) est créée. Celle-ci reçoit les doléances des personnes ayant été spoliées. Il lui est demandé de les dédommager ou de restituer les biens spoliés, après expertise.

Salle des Martyrs, prise au Jeu de Paume, à Paris en 1940.
Salle des Martyrs, prise au Jeu de Paume, à Paris en 1940. © Archives du ministère des Affaires étrangères (Quai d'Orsay, Paris, France) - Catalogue Artcurial 2017

En mai 2019, David Zivie est nommé chargé de mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés. Il est l'auteur d'un rapport de 140 pages et à l'origine de cette nouvelle mission du ministère de la Culture, "j'ai tenté de pointer ce qui allait et ce qui allait moins bien. Ce que l'on peut voir, c'est surtout le besoin de travail et le manque d'acteurs et de chercheurs, car c'est un travail compliqué d'essayer de comprendre, de retracer le parcours d'une œuvre."

Aujourd'hui, toutes sortes d'acteurs travaillent sur la question : chercheurs, scientifiques, historiens, conservateurs, documentalistes. Ces dernières années, le métier de chercheur de provenance est apparu. Indépendant, il travaille pour le compte d'un musée, d'un collectionneur. À ce jour, le ministère de la Culture en compte 5.

Malgré des effectifs en hausse et un travail de recherche de plus en plus pointilleux, ce travail est encore long et complexe, "la clé, c'est le temps de travail, le nombre d'acteurs, la volonté de le faire et la conviction" conclut David Zivie.

En 2020, 24 œuvres d'art ont été restituées. Le 15 mars 2021, Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, annonçait la restitution de "Rosiers sous les arbres" de Klimt, spolié à une famille autrichienne pendant la Seconde Guerre mondiale par les nazis. Il était conservé au musée d'Orsay à Paris.

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