"Si vous voulez voir des journalistes en vrai, dîner avec eux sans prendre rendez-vous, venez à Couthures " F. Aubenas

Avec 6.000 festivaliers en 2019, Couthures, petit village bordé de 342 habitants par la Garonne a le vent en poupe avec le festival international du journalisme. Florence Aubenas, reporter au Monde et écrivaine, s’y rend chaque été "sans traîner les pieds". C'est bientôt, du 9 au 11 juillet. 

Florence Aubenas, grand reporter au Monde, mai 2021.
Fidèle du festival international de journalisme de Couthures-sur-Garonne.
Florence Aubenas, grand reporter au Monde, mai 2021. Fidèle du festival international de journalisme de Couthures-sur-Garonne. © Joël Saget AFP

On y croise décidément beaucoup de monde dans cette petite commune de Couthures-sur-Garonne depuis 2016. 
Les habitants y ont vu défilé des célébrités comme McSolaar, Barbara Hendricks, Benoît Poelvoorde, Sonia Devillers, David Pujadas, Hugo Clément.

On y rencontre aussi la journaliste Florence Aubenas, grand reporter au Monde. Avec cette proximité qui la séduit, le festival international de journalisme de Couthures permet à la population de toucher du doigt les "hermès de l’information" - les journalistes, ceux qui transmettent l’information au cours de trois jours de débats, de rencontres et d'ateliers festifs pour comprendre l’actualité.
 

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Pourquoi Couthures-sur-Garonne ?

Couthures est le fruit d’une anecdote. Le festival a été organisé au départ par la Revue XXI, pour une raison très particulière : vivait à Couthures le journaliste de talent, ancien patron de Radio France , Philippe Chaffanjon.
C’était un ami proche" raconte Florence Aubenas.

Le village de Couthures-sur-Garonne était une sorte de blague gentille entre nous, Philippe nous répétait "Vous ne connaissez pas la France, moi je sais comment ça se passe dans les terres françaises."
Donc, quand la revue XXI a décidé de monter son festival, elle a choisi Couthures-sur-Garonne, en hommage à Philippe Chaffanjon qui venait de mourir. Le Monde a perpétué la tradition.

Florence Aubenas - Grand reporter au Monde -

Il est aujourd'hui parrainé par le groupe Le Monde et organisé par l’association Journalistes en festival.


Les différents métiers de journalistes au coeur du festival

Vous connaissez assurément Florence Aubenas pour la longueur de ses papiers et son talent pour faire de ses reportages de vrais romans documentaires.

Elle exerce ce qu’on appelle du journalisme de fond, d’immersion aussi parfois, allant vers la population. Et elle privilégie ce journalisme pour une raison très simple : c’est celui qu’elle sait faire, qu’elle aime faire en tous cas. 

Ça m’intéresse d’interviewer d’abord des gens qui n’ont pas de service de communication. Dans les élections, par exemple, je dois dire que s’il faut tourner le regard vers les uns ou les autres, je préfère regarder du côté des électeurs que celui des candidats.

Florence Aubenas - grand reporter au Monde -

C’est sous le prisme de ce journalisme de fond qu’elle se présente à Couthures, y anime des conférences et transmet sa vision du métier de journaliste au grand public.
Passée par Libération, Le Nouvel Observateur et retenue en otage lors d’un de ses reportages en Irak, en 2005, Florence Aubenas n’a pas peur du terrain, mais le considère au contraire comme sa seconde maison. "Il y a des milliers de façon d’être journaliste et des milliers de façon de lire les journaux, écouter la radio, regarder la tv, etc. C’est heureusement très personnel, même si la formation et la déontologie est commune à tous. Pour moi, c’est ça la très grande richesse de la presse : on fait tous le même métier mais on détient chacun notre manière de le faire. C’est à la fois grisant et dangereux. Et c’est ça qu’on explique à Couthures."

Elle ajoute, très humble : « J’ai l’impression d’avoir un discours très excluant en disant « ce que je fais est la bonne méthode », mais non, il faut les deux : c’est bien qu’il y ait des gens qui l’analyse mais c’est bien que les gens parlent aussi, il ne faut enlever ni l’un ni l’autre. »

« Les contraintes sont parfois ce qui vous fait grandir et vous fait vous dépasser. »
 

Elle est auteure de plusieurs livres à succès : le polémique "La Méprise : l'affaire d’Outreau" en 2005, l’immersif  "Le Quai de Ouistreham" en 2010 et sorti cette année, le thriller "L'Inconnu de la poste."
Tant à Couthures qu’au quotidien, Florence défend ces particularités de l’écriture, dans le roman comme dans le journalisme que sont la liberté et la contrainte.

"Dans un article, vous êtes dans un temps et un format contraint qui a du bon. Les contraintes sont parfois ce qui vous fait grandir et vous fait vous dépasser. Dans un livre, on a le privilège admirable et terrible de la liberté : vous êtes votre propre maître, c’est vous qui battez votre mollet."

Expliquant qu’un article passe sous les yeux de six à sept personnes avant d’être publié, Florence Aubenas ajoute que ce travail encadré qu’est la rédaction d’un article n’est donc pas du tout le même que l’écriture d’un livre. "Un journal, c’est un travail collectif. Un livre, c’est un travail très solitaire, vous fermez la porte de chez vous et vous vous concentrez sur vous même."

Des gilets jaunes à Couthures : faire dialoguer ceux que personne n’écoute 
 

En 2018, Florence Aubenas publie dans Le Monde un reportage sur les Gilets Jaunes, accompagné des photos en noire et blanc d’Edouard Elias.
Croisés alors qu’elle se rendait au festival de Couthures, la journaliste a dédié quelques uns de ses jours aux Gilets Jaunes du rond-point de Marmande pour raconter cette France en lutte sur les carrefours giratoires.

Symbole d’une société qui se radicalise, les Gilets Jaunes sont pour la journaliste un pur choc. "Ce qui m’a poussé c’est parler du réel. Quand on prépare un festival de journalisme, c’est une faute professionnelle de ne pas s’arrêter à ce rond point (je dis ça en blaguant)."

Elle qui a parcouru le globe lors de ses reportages, dit ne jamais avoir croisé pareil mouvement, très rarement dans le monde et jamais en France.

Au départ, ce mouvement était purement spontané, avec des revendications surgies de nul part. C’était sur le moment un très grand aveuglement pour ceux qui ne faisaient pas partie des GJ - je m’inclue dedans. Quoi qu’on en pense ça marquera l’histoire de la France et ça marque aujourd’hui la vie sociale et politique de demain.

Florence Aubenas - grand reporter au Monde -

 

Florence Aubenas est l'auteure d'une enquête sur les gilets jaunes. Elle décrit ses rencontres sur France Inter


Florence Aubenas a ensuite invité les 150 gilets jaunes du rond-point de Marmande à participer au débat d’ouverture de l’édition 2019 de Couthures, essayant de pallier d’une certaine manière une haine pressentie des journalistes au sein de ce mouvement et de la population française.
 

Ce qui était très important dans le fait de les inviter à Couthures, était de faire dialoguer les intervenants eux-mêmes avec le public, de leur donner la parole pour comprendre leur combat. Ça ne m’intéressait pas d’avoir trois éditorialistes qui me disent ce qu’ils pensent des gilets jaunes.

Florence Aubenas - grand reporter au Monde -

Pas de carré VIP dans le « haut Couthures »
 

Couthures se veut proche de la population. C’est ce qui charme Florence Aubenas. " Faire un reportage de journalisme sur le terrain, dans un endroit qui n’est pas hors sol (palais des congrès, une grande salle de conférence, une ville importante), c’est passionnant. Durant le festival, tout le village est mobilisé, les festivaliers et les personnes qui donnent les conférences sont logés chez l’habitant. Toute cette façon de travailler ensemble, autour de la presse, qui est un sujet aujourd’hui assez malmené, très souvent critiqué, est géniale. "

Rencontre sous les pommiers à Couthures-sur-Garonne dans le Lot-et-Garonne, entre journalistes et festivaliers. Edition 2019 -
Rencontre sous les pommiers à Couthures-sur-Garonne dans le Lot-et-Garonne, entre journalistes et festivaliers. Edition 2019 - © Emilie Sola


La journaliste nous raconte avec une voix tintée de douceur quant à l’évènement, les dîners communs, le mélange des cultures et des milieux sociaux. À ses yeux, Couthures est un grand mélange, "où il n’y a pas d’espace VIP, et où le temps d’échange n’est pas compté."

L’idée, en organisant le festival international du journalisme à Couthures, était de contrer un écueil d’entre soi intellectualisé qu’on retrouve souvent dans les autres festivals de journalisme. "Là, l’idée est de le faire dans un village, avec, pour et par la population. Dans beaucoup de festivals de journalisme, c’est souvent des conférences TGV. "

Comme Couthures est difficile d’accès, vous y restez au moins trois jours, ce qui vous permet de vous immerger dans votre festival. Vous ne pouvez matériellement pas arriver le matin et repartir le soir. Vous croisez les gens, ils vous disent ce qu’ils pensent de vous, on se fâche, on se réconcilie. C’est réussi ou ce n’est pas réussi, je ne sais pas mais la volonté est celle là  : qu’il n’y ait pas un public choyé de conférenciers qui disparaît derrière un rideau rouge une fois la conférence terminée et qui remonte dans l’avion.

Florence Aubenas - Grand reporter au Monde -

" Si vous voulez voir des journalistes en vrai, dîner avec eux, sans réserver, venez à Couthures ! " dit joyeusement Florence Aubenas en nous y donnant rendez-vous. Vous l’aurez compris, en allant à Couthures, vous découvrirez un festival de la relation vivante entre la presse, ses lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, sans formalités aucunes.
" C’est très marrant, je n’y vais pas en traînant les pieds, je l’attends chaque année. J’aime bien ce village, et je comprends très bien Philippe. Vivement Couthures ! " conclut la journaliste enthousiaste à l’idée de participer à l’édition 2021.
 

 

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