Il y a dix ans, Philippe Croizon traversait la Manche à la nage, nous y étions

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Le 17 septembre 2010, Philippe Croizon s'élançait à la nage depuis Folkestone (UK) afin de rallier les côtes françaises pour une traversée de la Manche, seul dans l'eau. Dix ans après, quatre jeunes athlètes handicapés vont se lancer pour un relais de 30 km à la nage dans la Manche.

Pour fêter les 10 ans de l'exploit de Philippe Croizon, quatre jeunes athlètes handicapés vont se lancer ce jeudi 27 août, dans un long relais de 30 km à la nage dans les eaux agitées de la Manche. C'est l'occasion de vous faire revivre l'exploit que Philippe Croizon avait réalisé, il y a dix ans, la traversée de la Manche à la nage.

En septembre 2010, la rédaction de France 3 Poitou-Charentes avait décidé de suivre l'exploit de Philippe Croizon, traverser la Manche à la nage. Pour cela une équipe s'était rendue sur place afin de raconter cet exploit (sur)humain. L'équipe de France 3 Poitou-Charentes était composée de Marie-Noëlle Missud (journaliste rédactrice), Christophe Guinot (journaliste reporter d'images) et de Brice Baubit (opérateur de prise de son). Ils étaient accompagnés de Vincent Hulin (journaliste pour France Bleu Poitou).

Voici le récit de Marie-Noëlle, intitulé "Ma traversée de la Manche".

L’intuition et la chance

Ce sont des éléments clés dans notre métier de journaliste. Deux notions que la meilleure école de journalisme ne vous apprendra jamais. Elles sont là, ou pas. En 2010, nous n’étions pas beaucoup de médias à s’intéresser à Philippe Croizon, cet homme originaire d’Ingrandes-sur-Vienne, amputé des quatre membres. A France 3 Poitou-Charentes, nous l’avions suivi lors de son premier saut en parachute à Royan. Un homme sans bras, sans jambes qui saute, cela nous avait interpellés, forcément.

J’avais gardé contact avec ce drôle de bonhomme qui voulait se lancer dans une incroyable traversée de la Manche, à la nage. Je l’ai suivi lors de ses entraînements, en piscine ou autour du lac du Saint-Cyr, près de Poitiers. Philippe a passé deux années de souffrance, d’abattement, qu’il a dépassées avec un mental à tout épreuve, grâce à une équipe soudée autour de lui.

Et puis le jour J ou plutôt la semaine S est arrivée, du 12 septembre au 18 septembre 2010. Philippe et son équipe, étaient à Folkestone en Angleterre en face du Cap gris nez, de l’autre côté en France.
Nous sommes partis à trois de France 3 Poitou-Charentes avec Christophe Guinot pour les images et Brice Baubit pour le son. Nous avons quitté la station avec la mission de revenir avec tout ce qu’il fallait pour faire une émission spéciale de 52 minutes, une semaine plus tard.
Nous sommes partis en ayant eu au téléphone un Philippe Croizon découragé, car la météo s’annonçait catastrophique avec la possibilité in fine qu’il ne puisse pas prendre le départ.

Nous sommes partis quand même, en croyant à la chance

Sur place, le moral n’était pas au beau fixe. Météo exécrable, refus administratif de dernière minute, pilotes des bateaux accompagnateurs qui se désistaient au fur et à mesure, pour lui et pour nous, le bateau « médias ». Et puis les miracles se sont produits. Nous avons tous retrouvé des bateaux à force de négociations, d’obstination et d’appel aux bonnes volontés. Nous avons expliqué ces difficultés dans nos reportages. Certains sont même parvenus aux oreilles d’un  pêcheur calaisien, Olivier Folcke qui nous a proposé de venir avec son bateau depuis la France. Mais il n’a pas eu l’autorisation de franchir les eaux anglaises.

Finalement le 17 septembre 2010 au matin, nous partons tous avec des bateaux britanniques. Notre bateau « média » où nous sommes, avec un journaliste de France Bleu Poitou (Vincent Hulin), est très confortable (voir photo ci-dessus). Le pilote doit nous conduire jusqu’à la limite des eaux anglaises avant de faire demi-tour et de nous ramener en Angleterre. Nous avions réservé un train de nuit pour revenir très vite en France, afin de filmer l’arrivée de Philippe sur les côtes françaises. L’opération semble compliquée mais nous avons le temps. La traversée de la Manche à la nage doit durer au moins 24h, compte tenu de son handicap.

Sauf que…

Sauf que, Philippe Croizon n’est pas un homme ordinaire. Il "commande les eaux". En tout cas c’est ce que nous avons constaté lorsque la Manche s’est transformée en une mer d’huile, sous un beau soleil. Et là, notre homme s’est mis à avancer, avancer très vite. Les côtes françaises se rapprochaient et la limite de notre voyage à bord de notre bateau anglais aussi. Nous n’aurions jamais eu le temps de faire demi-tour et de prendre le Shuttle. Il a fallu supplier, implorer le pilote de se mettre en infraction et de franchir les eaux françaises sans autorisation.
Entre temps nous avions contacté ce pêcheur de Calais, Olivier Folcke, pour voir s’il pouvait nous récupérer, ouf, il avait accepté.
Dans la nuit calaisienne, finalement, le pilote anglais nous jette littéralement sur le quai et repart à toute allure sur son île pour ne pas se faire repérer par les garde-côtes. Nous embarquons, nous, l’équipe de France 3 et le journaliste de France Bleu, à bord d’un petit bateau, tout petit, où nous sommes déjà cinq personnes avec le matériel.
Nous filons à toute allure dans la nuit le long des côtes françaises. Le fils de Philippe m’appelle sans cesse pour me demander où nous sommes car le héros du jour est tout proche des rochers.
Nous accélérons dangereusement et nous cherchons dans la nuit les petites lampes de Philippe et des deux nageurs qui l’accompagnent Arnaud Chassery et Jacques Tuzet.
Soudain, nous apercevons des loupiotes rouges et jaunes. La mer est agitée, c’est une lessiveuse pour les nageurs, ils ne savent même plus où ils sont. Nous les guidons de nos voix, pour leur indiquer la direction. Le bateau avec l’équipe de Philippe n’a pas pu approcher, il est trop gros et les rochers sont trop dangereux. Mais nous, avec notre petite embarcation nous pouvons aller au plus prés.
Les loupiotes avancent, se débattent. Un grand rayon lumineux balaye les rochers, c’est la lampe puissante de l’huissier à bord du bateau de Philippe qui scrute l’obscurité pour constater que le nageur amputé des quatre membres touche bien les côtes françaises.
Dans la lumière, nous apercevons Philippe assis sur un rocher, les « bras » en l’air. Cela ne dure quelques secondes avant qu’il ne soit balayé par une vague. Le revoilà dans l’eau et cette fois sa lutte est infernale pour arriver jusqu’à notre petit bateau. A bout de force, Philippe nous rejoint. Nous le hissons alors à bord, totalement épuisé, mais heureux et déboussolé. Je hurle de joie, je ne suis plus journaliste à ce moment-là. L’adrénaline que j’ai (et que nous avons) emmagasinée explose. Je pense à peine à faire une interview, après ces 13h et 23 minutes de traversée de la Manche qui resteront à jamais gravées dans nos mémoires à tous.

Une fois les interviews faites, nous ramenons Philippe, Arnaud et Jacques, les deux nageurs qui l’accompagnaient vers leur grand bateau. Je ne sais pas comment notre petite embarcation prévue pour quatre, n’a pas coulé avec huit personnes à bord. Encore de la chance.

Vivre une telle expérience humaine et journalistique n’est pas donnée à tout le monde. C’est un cadeau précieux que je chérirai à jamais.

- Marie-Noëlle Missud – journaliste pour France 3 Poitou-Charentes