Mardi soir, pour Halloween, la Coloc Drag, institution poitevine d'artistes queers, a proposé un nouveau Show XXL devant la salle comble du Local. Un spectacle électrisant et frissonnant.

Des bonbons ou un show ? La réponse est toute trouvée pour le public qui hurle, de peur et de plaisir, face au faux-sang, couteau géant, danse désarticulées et autres araignées en plastique. Les neuf Drag-queens, Drag queers et Drag monster ont donné à la maison de quartier poitevine le Local, des airs de films d'horreur, mais, avec une touche d'humour.

Sur des musiques populaires, angoissantes ou fantasmagoriques, les artistes déroulent leurs numéros en mêlant lip-sync (une pratique de playback emblématique de la scène drag) et danses endiablées.

Un fantôme plane au-dessus de Tata Kahlo, lorsqu'elle chante ses affres sentimentales. Sa perruque verte irradiée de lumière bleue, Miss Tizzy, artiste russe invitée pour l'occasion, effeuille son costume noir et blanc dans une chorégraphie menaçante. Luna Light et Ludmila Stardust enflamment la scène dans un duo aussi sensuel qu'inquiétant. Teddy MiumMium, créature féline, se cambre et se cabre, ondule sur le son...

Maquillage impeccable, tenue extravagante et recherchée, ballet millimétré, chaque Drag a sa sensibilité, ses compétences, et le temps du spectacle s'écoule sans qu'on le voie passer.

Je suis un monster drag queen, alors Halloween c’est mon deuxième anniversaire

Miss Tizzy

Artiste invitée pour le Show XXL de la Coloc Drag

Pendant plusieurs heures, les artistes égrènent les performances, entrecoupées de prises de parole des deux animatrices, Tata Kahlo et Luna Light. Elles jouent avec le public, le recadrent pour son retard, l'avertissent des moments qui feront plus peur, s'amusent du côté "système D" de leurs accessoires.

Un public conquis et bienveillant

Le temps d'une soirée, l'épouvante, perchée sur des talons de douze centimètres, grise la salle comble du petit théâtre. Les décibels grimpent à chaque apparition, chaque figure, chaque trait d'humour des Drags. "Ce soir c’est un des meilleurs exemples, parce que tu peux voir dans la salle autant des familles, que des personnes âgées qui sont fans de nous parce qu’elles nous ont découverts au Local et nous suivent grâce au Local, que des personnes queers, des personnes du milieu punk, etc." se réjouit Tata Kahlo. "À Poitiers, c’est absolument incroyable, je n’aurais jamais pensé qu’on puisse avoir une telle diversité du public."

Du parterre au balcon, des spectateurs et spectatrices aux profils très variés se retrouvent ce soir-là. Ils sont nombreux à vouloir soutenir la Coloc Drag, et la scène queer de Poitiers, comme Inès, étudiante en philosophie : "Il y a toute une nouvelle culture qui se crée, la culture du drag, une sorte de réappropriation, c’est hyper impressionnant, on voit tout le travail derrière ça, et en plus derrière c’est très peu rémunéré, donc on voit que ça vient vraiment de la passion."

Ce soir-là, la salle est complète : ils sont près de 200 à passer Halloween avec ce collectif d'artistes tant pour le spectacle que pour l'ambiance, drôle et humaine.

"On est surtout très très libres ici, et c’est bienveillant, moi j’aime beaucoup le symbole que tout cela représente", sourit Aimée, les yeux cerclés de noir et de paillettes. Elle est venue avec des amis, déguisés pour l'occasion. Un concours est organisé sur le compte Instagram de la Coloc Drag, pour élire le plus beau costume, et Loïc a joué le jeu. Lentilles blanches, peinture argentée sur le visage et paillettes bleues dans la barbe, il passe une excellente soirée : "On adore ça, le côté chatoyant, magnifique, les performances, les personnalités, c’est formidable."

Nono, pour sa part, a découvert la Coloc Drag par hasard, lors d'une soirée du collectif poitevin Zo Prod. À 60 ans, il a à cœur de répondre présent le plus souvent lorsque ces artistes organisent un événement : "On suit la Coloc à chaque fois qu’on le peut, c’est vraiment des shows extraordinaires, ils ont une pêche d’enfer, ce sont des super beaux spectacles et ils sont super sympas, tous et toutes." 

L'accueil du public n'a plus rien d'étonnant à Poitiers où le collectif se fait une place depuis plus de trois ans. Après avoir commencé par de petits spectacles improvisés en plein parc de Blossac, les artistes, d'abord trois et désormais douze, enchaînent les dates dans différents bars et salles de spectacle de la ville.

Spectaculaires et solidaires

Derrière ce succès, ce sont évidemment des mois de travail, des heures de préparation, de répétition et de communication chaque semaine, et un soin tout particulier apporté aux costumes et au maquillage. 

Tata Kahlo confie qu'il faut en général trois à quatre heures pour réaliser un maquillage de Drag-queen, mais avoue que pour cette soirée, elle n'aura eu qu'une quarantaine de minutes mises bout à bout, à force de courir aux quatre coins du théâtre pour régler les derniers détails du spectacle. Il faut aplatir les sourcils avec un tube de colle, utiliser différents fonds de teint, dessiner sur le visage des détails d'une infinie précision.

Du côté des costumes, les artistes ont arboré une cinquantaine de tenues au cours de la soirée. La plupart sont faits main, la couture fait partie de la panoplie de compétences que développe la Coloc Drag : "Il y a énormément de villes dans lesquelles on va, où ça doit être des costumes qu’on est allé chercher chez un couturier, des perruques faites par des perruquiers... Tu mets énormément de thune là-dedans, alors que nous à Poitiers, le message aussi qu’on a, c'est que n’importe qui peut faire du Drag. Tu n'as pas de thune, tu peux aller choper les affaires de ta mère, tu peux choper de vieux déguisements et après les repimper et c’est OK."

Dans les coulisses, la solidarité est reine. Les conseils s'échangent tout comme les coups de main pour remonter une fermeture ou attacher un collier. Plus qu'un collectif, la Coloc Drag se présente comme une famille. C'est d'ailleurs ce qui a convaincu Miss Tizzy, qui se produit actuellement à Paris, de passer la soirée à Poitiers. Elle se définit comme une Drag Monster, passionnée de films d'horreur : "En tant que monster drag queen, je suis souvent invitée seulement pour Halloween, et c’est dommage, alors qu’ici à Poitiers, avec ce projet, je me sens plus libre parce que je suis sûre que ces queens peuvent m’inviter pour n’importe quel genre de spectacle, de fête."

Le drag est un art thérapeutique. Peu importe d’où tu viens, c’est thérapeutique, ça m’a beaucoup aidé, et je pense qu’à un moment ça m’a même sauvé la vie. 

Tata Kahlo

Cofondatrice de la Coloc Drag

Dans la douceur de leur amitié, les membres de la Coloc Drag s'entraident, se portent, et s'encouragent. Pour Halloween, Hyra Cat s'est chargée de la musique du spectacle et de la bande son pour l'entracte. Etudiante à Poitiers, elle vient des Deux-Sèvres, et a fait ses premiers pas dans le Drag avec le collectif : "Je ne connaissais pas grand monde de la communauté queer, je suis arrivée sans repères, et à partir du moment où j’ai rencontré la Coloc, j’ai été très bien accueillie, comme si j’avais toujours été de Poitiers et que je faisais un peu partie de cette grande famille du drag de Poitiers, je dirais que la communauté queer et particulièrement drag, c’est juste une grande famille sur Poitiers."

Avec ses propres membres, mais pas seulement, la Coloc Drag fait preuve d'une infinie bienveillance. Active dans la lutte pour une plus grande tolérance, elle multiplie les rendez-vous pour démocratiser sa pratique : "On a voulu toujours rester nous-mêmes, en se disant que tout le monde a le droit à l’éducation, tout le monde a le droit de ne pas savoir, de ne pas connaître, et si on peut leur apporter ce savoir, et leur répondre par des performances ou par des stands, on le fait."

De nombreux rendez-vous avec la Coloc Drag attendent les Poitevins : deux nouveaux shows XXL sont déjà prévus pour mars et juin prochain. En plus petit comité dès ce mois-ci, les membres du collectif seront présents à l'Envers du bocal le 11 novembre, puis de nouveau au Local pour un banqueer le 16, et enfin au bar Le Zinc le 23 pour une soirée de performances et discussions.